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Pluie et rivière a la Sirena

La même rivière est traversée quatre fois, ce qui permet à Justin de tomber dans l’eau et de ne se tremper en entier qu’à la dernière fois. Puis c’est au tour d’un autre garçon sur le même gué, un arbre mort qu’ils s’obstinent à vouloir traverser pour rester au sec. Nous avons pour notre part préféré mouiller un peu nos chaussures plutôt que de glisser sur un tronc pourri.

Un caïman marron de petite taille, dont la tête triangulaire sortait de son terrier creusé dans la berge, a effrayé les filles qui ne font les bravaches qu’en bande. La rivière était trop tranquille. La bête était à l’affût d’une proie possible et il avait entendu du bruit : le nôtre.

En attendant les nageurs qui s’ébattent dans leur sac avec leurs appareils et qui s’ébrouent ensuite à grands bruits d’hippopotame, nous pouvons observer les petits crabes des arbres, les fourmis coupeuses de feuilles en procession, les fourmis soldats qui sortent aux vibrations des pas.

Sur un acacia, les fourmis rouges ont colonisé les épines et protègent l’arbre des prédateurs. Seul une espèce d’oiseau peut y faire son nid : il dépose un brin de paille, puis plusieurs. Les fourmis les coupent et en font une boule, ce qui réalise le nid de l’oiseau, qui se trouve en plus bien protégé par les fourmis ! De petites abeilles sauvages produisent un miel dont les locaux se servent comme médicament pour résorber les bosses ou désinfecter les plaies.

L’arbre crocodile a des piquants épais, mais jusqu’à deux mètres de hauteur du tronc seulement ; au-delà, c’est inutile, les prédateurs ne peuvent pas sauter assez haut pour ronger son écorce. L’eucalyptus arc-en-ciel porte une écorce multicolore. Le palmier à tiges piquantes veut se protéger des singes mais ceux-ci, plus malins viennent quand même manger les fruits. Une plante de la famille de l’ananas a des feuilles qui portent sur leur bord des piquants dans un sens puis dans un autre, cela pour éviter de se faire bouffer.

Le guide a attrapé une grande sauterelle, l’a tenue dans la main pour la photo, avant qu’elle ne saute directement sur un arbre. À la fin de la boucle de promenade, à proximité du restaurant, nous avons vu une mante religieuse sur une plante qu’avaient remarquée les enfants en chemise translucide. Le plus jeune, Antoine, l’a montrée à sa sœur.

La pluie a repris, tropicale, diluvienne, et dure un long moment. Un petit aéroport sur terre battue a été aménagé. Un avion pour quelques passagers qui a raté la piste, et dont il ne reste que la coque, est recouvert en bordure par la végétation.

La marée n’est pas assez haute encore pour remettre le bateau à flot et nous devons attendre un peu. Certains font une courte randonnée, d’autres, dont je suis, restent sous l’abri à regarder le large. Le retour est sur une mer aussi agitée qu’à l’aller mais le bateau tape moins et la route, plus proche de la côte, est plus directe. Je ne suis plus malade. L’épreuve dure encore une bonne heure et demie. Nous arrivons trempés du bas par la vague en montant sur le bateau, puis par les embruns sur le bateau, enfin par la pluie qui pénètre par les côtés ! Trois naïades hollandaises en maillot de bain deux-pièces noirs passent sur la plage lorsque nous débarquons ; elles reviennent d’on ne sait où ainsi légèrement vêtues. Il faut dire que, quand il pleut à 28°, inutile de mouiller ses vêtements !

L’après-midi libre s’achèvera sans que le déluge ne cesse, avec d’incessants grondements de l’orage. Je me demande comment la rencontre hostile de deux masses d’air, la chaude et la froide, peut générer un orage permanent en cataracte qui dure des heures. C’est peu compréhensible a priori.

Nous déjeunons tard d’un plat de riz, de salade et d’un chausson au reste de zébu sauce poivron mangé hier soir. Le petit-déjeuner était loin, nous l’avions pris dix heures plus tôt. La douche dans les bungalows est froide mais l’électricité permet de ventiler les affaires mouillées, faute de mieux. Les filles trouvent toujours une bête dans leur chambre : une araignée, deux cafards, un serpent. La bande des « ratons- laveur » s’est coagulée deux soirs plus tôt lorsque les affinités de table ont réuni les femmes célibataires ou divorcées qui ont demandé à l’autre bout le jus de fruits, la sauce à l’ail, la sauce brune – et ont tout dévoré. D’où leur surnom. Les rires et les glapissements envahissent parfois un peu trop fort l’atmosphère depuis.

Sieste et carnet pour le reste de l’après-midi. Que faire, en effet, dehors, sous une telle pluie ? Le groupe de Hollandais joue aux cartes avant de passer du temps au bar. Eff lit ou dort. Dans la chambre, j’entends le tapotement de la pluie sur le toit, le mugissement régulier des lames qui s’écrasent sur la plage proche, le grondement lointain du tonnerre, le coassement des crapauds. Ce sont tous les bruits qui surgissent lorsque nous coupons le ventilateur. L’après-midi s’étire à attendre le dîner de 19h30 sous l’éternelle pluie d’orage.

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

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