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Utopie socialiste

Victoire sans appel pour Benoit Hamon à la primaire du PS. Exit le jacobin autoritaire Manuel Valls, welcome à l’internationaliste trotskiste des potes SOS et du syndicalisme étudiant. « La gauche », officiellement, désire comme avenir un retour à 1981 et au changer la vie. Dans ce monde qui évolue sans elle – et malgré elle – elle veut réenchanter l’utopie. Elle est « réactionnaire » par son vœux massif d’appliquer les idées (sinon le programme) de la gauche « d’avant ».

benoit-hamon

Amon-Rê à la peau bleue était le dieu soleil dans toute sa gloire, à Karnak en Egypte pré-musulmane, Amon le caché se révèle en fertilisant le monde de sa semence. Ne lésinons pas, Benoit Hamon, déjà Commandeur de l’Ordre de l’Aigle aztèque, se veut prophète, rassembleur des écolos jusqu’à Mélenchon et à ce qui reste de communistes. Né en 1967 et tombé dans la marmite mai 68 tout petit, enfant au Sénégal, il revivifie le mythe des îles du soleil.

L’analogie est frappante, en effet, entre Valls et lui : « Tout contrôler, tout évaluer, tout régenter [image de Valls]. Le mythe grec nous dit qu’alors son inverse [image de Hamon] devient utopie : tout laisser être, prendre les choses comme elles viennent, et les gens tels qu’ils sont ici et maintenant [donc le revenu universel puisque le travail s’ubérise, dans la suite du RMI créé par Michel Rocard et la fin du travail de Laurent Fabius lorsqu’il était général secrétaire du PS]. C’était cela dans l’antiquité ; l’exemple du « bon sauvage » au 16ème siècle ; le mythe hippie en 1968. C’est de cela que renaît le fantasme écologique aujourd’hui même… » Et celui de la gauche Hamon.

Vieux thème marxiste que celui de l’accord entre l’homme et sa nature, entre l’homme et la nature. Hamon y saute à pieds joints. « Le plaisir affectif y tient une grande place, au chaud dans la communauté [avec le 49-3 citoyen], où toute femme est la vôtre et tout enfant un fils ou un compagnon [tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, les immigrés bienvenus et avec droit de vote aux élections locales, et la masse de Syriens, Afghans, Libyens, Somaliens, Pakistanais, Ethiopiens et autres accueillis à bras ouverts par une France terre d’asile « riche » – et protégés par une police antidiscriminations]. Plus d’idéal républicain ni de laïcité affirmée, mais le relativisme du multiculturel métissé : tout vaut tout. Plus de socle électoral dans la classe ouvrière mais dans les marginalités étudiantes, banlieusardes et immigrées. De quoi engendrer une « réaction » là aussi – mais à la Trump avec toute la famille Le Pen en embuscade…

« Chaque homme va pêcher, tâter des différents métiers et administrer à son tour les affaires publiques [et des fonctionnaires vont de nouveau régenter les banques à nationaliser, aux ordres de l’Etat central, comme Haberer au Crédit Lyonnais jadis…]. Nul esclavage aux îles du soleil, nulle aliénation » [avec SMIC augmenté de 10% comme en 1981 et réduction du temps de travail comme sous Aubry – financé par la TVA diesel et la taxe sur les robots ?… et en laissant filer le déficit]. Est requis « l’accord de l’homme avec la nature et avec sa propre nature [après constitutionnalisation des biens communs] : tout est « bon », tout est « moral », tout est « béni » [y compris la consommation sans contrainte du cannabis et la procréation assistée pour tous].

Comment ne pas comprendre que les jeunes aient voté pour Hamon, ado attardé, volontariste du yaka, homme sans expérience – licencié d’histoire et politicien professionnel depuis un quart de siècle ? Comment ne pas comprendre que les gros bataillons du PS et des sympathisants aient régressé à sucer leur pouce comme « avant », comme avec Mitterrand et la gauche au pouvoir, comme en ce printemps 1981 qui n’allait déchanter (après trois dévaluations du franc) qu’en 1983 ?

Comment cette gauche-là pourraient-elle rassembler les insoumis et les réalistes autour de sa fronde utopiste ?

Nous soupçonnons cependant (mais peut-être à tort) que les discours de primaire sont des discours primaires – et que le candidat intronisé mettra de l’eau dans son vin, s’il en boit. Trump est en train d’en faire l’expérience, le réel impose ses cadres même s’il laisse une marge de manœuvre. La « politique » est cet art de chevaucher le possible qu’il faut être habile pour utiliser. Hamon a déjà reculé sur le revenu universel pour tous à 750 € par mois dès 18 ans ; il se contente de dire que ce sera… dans le futur.

On rase gratis a toujours été le mantra de la gauche utopiste – mais c’est toujours pour demain. Aujourd’hui, il s’agirait de retrousser ses manches pour faire le ménage chez ses propres pourris, réformer comme les autres et assurer de l’emploi : c’est bien trop fatiguant alors qu’il suffit de faire rêver !

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Claude Simon, Le palace

claude simon le palace
Un ex-étudiant revient dans un port espagnol et revit ses souvenirs éclatés de la guerre civile en autant de bulles d’impressions plus ou moins grossies. Comme souvent chez Claude Simon, l’ensemble est plus ou moins réussi. Certaines pages captivent, malgré les phrases interminables et la ponctuation délaissée du système « nouveau roman » ; certaines pages ennuient tant qu’elles incitent à sauter des paragraphes entiers pour une lecture diagonale.

Seuls les experts se délecteront de la prose alambiquée de Claude Simon ; j’avoue qu’à de nombreux moments elle me rebute. La non-réédition de ce livre depuis 1962 – toujours disponible en « édition originale » – montre combien l’illisible est peu populaire. Écrire pour faire une œuvre ? certes, mais l’écriture expérimentale se condamne elle-même à l’impasse.

L’auteur a vécu deux semaines de la révolution espagnole lorsqu’il était jeune, à Barcelone aux mains des anarchistes, en 1936. Il ne lui reste en mémoire que des journées incohérentes, qui semblent s’exalter elles-mêmes au spectacle de leur représentation. Nous sommes déjà dans l’univers des intellos, dont les « grands principes » ne s’appliquent en rien à l’humanité exploitée ou souffrante, mais exclusivement à l’image morale que se donne leur bonne conscience. La société du spectacle commence avec les actualités filmées et les affiches de propagande.

Ce pourquoi le récit met en scène quatre hommes sans nom, désignés uniquement ès qualité : l’Américain (cynique mais adulte), l’Italien (qui n’est mâle qu’avec son fusil), le Maître d’école (apparatchik parfait bureaucrate sans âme), et le Chauve (qui n’existe que par son uniforme). Le narrateur est « l’Étudiant », autrement dit personne : un naïf venu apprendre.

Il ne retient rien de sensé mais seulement des sensations, rien de raisonnable mais la folie du conducteur la nuit dans les rues de la ville, rien de logique mais l’anarchie des anarchistes, grandes gueules et piètres organisateurs d’une « révolution » qui reprend avec eux son sens premier : le retour à la même place.

hotel colon barcelone 1936

Au centre se place le chapitre sur les funérailles (grandioses) d’un capitaine révolutionnaire (depuis longtemps oublié). Avant et après, deux chapitres d’assassinats, l’un raconté, l’autre soupçonné (comme pour étayer ce néant par leur inanité). Enfin le chapitre premier descriptif et le chapitre dernier symbolique.

Cette construction fait tourbillon ; en émanent des sensations mais le tout manque de souffle, comme si la trame en était trop légère. L’auteur colle sa loupe de temps à autre sur un objet ou une réalité, décrivant de la façon maniaque propre au « nouveau roman » par volonté de ne pas nommer. Est-on aux racines du déni – propre aux intellectuels français – dans ce style années 60 ? Nommer serait bloquer, « pas d’amalgame » ! crient les impuissants de la pensée quand ils ne savent pas quoi dire. Car, pour la révolution, tout est déjà vu et le récit éclaté se coule simplement dans le cours éclaté des choses. L’auteur revient à son point de départ comme les révolutionnaires replantent un régime autoritaire.

La mémoire sollicitée ici est visuelle, sensorielle, obsessionnelle. Telle cette femme entraperçue nue à la fenêtre de l’hôtel, entre deux rideaux qu’elle ferme ; femme fragmentaire, sans logique, uniquement constituée d’un bras, sein, d’une jambe, d’un pubis, sans vue d’ensemble. Ou cette affiche de propagande d’un homme nu saisi au nombril, brandissant un fusil, des chaînes brisées à chaque poignet, le torse musclé émacié, image sur laquelle l’auteur revient maintes fois comme si elle devait signifier.

Mais personne ne fait l’histoire, chacun n’en a que des impressions ; elles-mêmes ne restent que par bouffées du sensible dans la mémoire. C’est ce que veut traduire l’auteur de façon biscornue et impressionniste. Comme l’on se demande où est Dieu dans la profusion détaillée d’un retable baroque, on peut se demander où est la révolution dans ces détails grossis. La réponse apparaît claire : nulle part. Dieu est ailleurs et la révolution une illusion. Le rêve anarchiste avorte car comment un anarchiste peut-il organiser un État ?

Un roman somptueux et illisible…

Claude Simon, Le palace, 1962, éditions de Minuit, 230 pages, €17.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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William Faulkner, Descends, Moïse

william faulkner descends moise
Formé (symboliquement ?) de sept récits qui traversent les années 1860-1940, c’est à une radiographie du Sud que se livre Faulkner. Il reprend et ressasse toutes ses œuvres et toutes ses généalogies pour composer un millefeuille de Blancs et de Noirs, en ligne directe et métissés, dont les existences se croisent et se heurtent. Le titre du livre est celui de la dernière nouvelle, également celui d’un negro spiritual qui assimile l’asservissement des Noirs à celui des Juifs sous Pharaon. La famille McCaslin transmet la honte et la culpabilité de génération en génération.

Honte d’avoir été aristocrate maître d’esclaves, culpabilité d’avoir ravi la terre aux Indiens et d’avoir détruit son équilibre pour planter le coton et élever des villes. Honte et culpabilité d’avoir fauté avec des négresses et d’avoir mêlé ce que Dieu avait séparé, jusqu’aux conséquences radicales du meurtre et de l’exécution. Blanc et Noir, civilisation et nature, s’entremêlent comme les eaux du delta.

Dans le premier récit, bien loin dans le temps, une chasse au renard se transforme en chasse à l’homme pour récupérer un esclave noir qui fugue régulièrement pour aller monter sa belle. Nous sommes dans le burlesque de la comédie, le bouffon seul à même de dire que le roi est nu. Le second récit met en scène Lucas, descendant mi-noir, mi-blanc, en rivalité avec son demi-frère blanc, et qui chasse le trésor imaginaire des confédérés avec une machine électrique venue de la ville. Le troisième récit quitte un instant la famille pour mettre en scène un Noir pur sang qui, ayant perdu sa femme, se révolte contre la condition humaine (et finit pendu) ; une vraie bête aux muscles puissants et aux instincts bruts, une sorte de rêve américain jusqu’à Rambo et XIII.

Mais c’est le quatrième récit qui est le plus beau, sauf sa section 4. Cette fois, c’est un vieil homme de 1940, Isaac dit Ike, qui raconte son enfance en forêt, durant les chasses annuelles des Blancs du comté. Il a dix ans, douze, ans, seize ans, et le vieux Sam, mélange d’Indien et de Noir, lui apprend à marcher sans bruit, à observer les traces, à s’orienter sous les arbres, à tirer ou à ne pas tirer selon les moments. A douze ans, le gamin tue son premier cerf et Sam le baptise du sang de la bête, cérémonie initiatique qui le met en communion avec la nature et avec la vie même. Ce sont les pages les plus belles de Faulkner, emplies d’émotion et de respect. « Sam Fathers ne l’avait-il pas déjà consacré, et délivré de la faiblesse et du remords ? – non pas de l’amour et de la pitié pour tout ce qui vivait et courait et, en une seconde, cessait de vivre en pleine splendeur et en pleine course, mais simplement de la faiblesse et du remords » Les Anciens, 2 p.789 Pléiade.

garcon chasseur

A seize ans, il rencontre un ours, le Vieux Ben rusé et inoxydable, que tous chassent depuis des années. Ce sera un autre qui le tuera, mais pas cette année-là. Il faudra dresser spécialement un chien, différent des autres, sans peur et sans reproche : Lion.

La section 4 de ce récit est en revanche une jérémiade illisible. Rupture de ton, phrases interminables, écriture expérimentale sans ponctuation – un vrai pensum qui dérive vers le prêche biblique. Faites comme moi, survolez ces pages chiantes, qui durent quand même un long moment. Tout ça pour se plaindre d’être Blanc, Américain, propriétaire, chasseur, mâle et ainsi de suite. Appel à la Bible, dissection des desseins de Dieu – en bref, réservé aux lecteurs purement américains avec de la patience ; je ne sais pas si beaucoup lisent encore ça aujourd’hui.

Le dernier récit est contemporain de l’écriture, 1940. La guerre menace en Europe ces bouffons de xénophobes tandis que les Américains racistes, ayant libéré les Noirs, ne peuvent envisager d’avoir des enfants avec eux. La vieille alliance (biblique ?) de l’homme et de la nature, durant la chasse, ne résiste pas à la ville et au regard social. Et cela se termine mal.

Un beau livre, sauf la centaine de pages de délire prêcheur. Il est peu connu mais fait pénétrer un peu plus l’Amérique, ses mythes et ses complexités sociales par un esprit européen du XXIe siècle.

William Faulkner, Descends, Moïse, 1940, Gallimard L’imaginaire 1991, 336 pages, €10.00
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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