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GR 20 corse Mercredi 19 août

Eric a tendu une toile de tente qu’il a apportée contre la pluie au-dessus des duvets. Il pensait avoir moins froid mais, en contrepartie, la condensation s’y est mise et des gouttes qui tombent sur nos visages nous réveillent au matin.

Par le col Perdu à 2183 m, nous atteignons le cirque de la Solitude. Ces qualificatifs forment la réputation du tronçon le plus difficile du GR 20 corse. Nous sommes impressionnés d’avance par le topo-guide et par ce que racontent ceux que l’on rencontre venant dans l’autre sens. En réalité, c’est de la frime. Annick avait appris par cœur les quelques lignes effrayantes du topo-guide pour apprivoiser le moment, mais ce n’était pas la peine.

Pour la descente, les cordes ne servent presque à rien. Elles sont d’ailleurs tendues sur les pentes les plus raides alors que, quelques mètres à droite ou à gauche, le granit offre des marches qu’il est facile d’emprunter. Pour moi qui ait encore trop facilement le vertige (cela me passera progressivement avec l’âge), tout va bien ; la pente est douce (mais interminable), les marches rassurantes et la roche assez rugueuse pour bien accrocher les semelles.

Je suis sensible à la beauté des pierriers mauves et verts. Le paysage est entièrement minéral, fait de roches litées qui s’effritent sous l’érosion. Toutes les formes sont anguleuses, sévères, comme hostiles. Il n’y a pas de vie dans le cirque de la Solitude. Le discours exagéré vise à éviter que des touristes en tongs ne cherchent à venir en slip pour « la balade » car le coin est si isolé qu’aucun secours n’est proche. Les téléphones portables n’existaient évidemment pas et c’était à chacun de savoir ce dont il était capable. Il va de soi aussi que les mois plus froids et humides que sont mai ou juin ou octobre et novembre devaient verglacer le parcours, le rendant vraiment dangereux. Un topo-guide est fait pour tous les temps et tous les publics, qu’il en rajoute dans les avertissements est une saine pratique.

La descente est très longue et un peu dans la brume sur les dalles et blocs rocheux après la Bocca Minuta, de 2218 m à 1683 m. Nous y avons déjeuné de pâtes, de saucisson et de thé libyen, assis au soleil sur une dalle. Pour faire un thé libyen, ce que j’ai appris d’un fouilleur français au Maroc l’an dernier, il faut une théière en métal. Faire bouillir 10 g de thé noir par personne, verser le thé puis remplir la théière de 3 morceaux de sucre par personne que l’on fait caraméliser sur le feu avant de reverser le thé et de faire à nouveau bouillir. Reverser le thé en le faisant mousser (en élevant haut le bec de la théière), puis faire bouillir une troisième fois. Le thé est enfin prêt, doré et liquoreux, de grand goût et fort en théine ! De quoi vous donner du cœur au ventre tout l’après-midi.

Les trois Bretonnes sont arrivées au même endroit un peu avant nous. Nous n’avons pas revu Franck ni son papa ; ils ont dû repartir pour retrouver « les femmes », vers le bas et la mer. La descente qui suit est en pierriers et en dalles, longtemps, longtemps, longtemps. Enfin, la vallée s’ouvre, des pierriers nous conduisent au Laricio, un torrent qui cascade et serpente sur les cailloux. Beaucoup de monde randonne en ce mois d’août : des Allemands, de jeunes couples, des groupes, en plus des touristes qui ne se promènent que deux ou trois jours en Haute-Corse avant de retrouver la plage. Ceux qui font le GR 20 de part en part ne sont pas alors si nombreux.

Nous campons près des bergeries de Ballone, à 1440 m, après deux jours passés autour des 2000 m. Il fait donc nettement plus chaud ce soir. Nous jugeons que les topo-guides ont en fait moins d’intérêt que ce que l’on croit avant de les suivre, sauf les renseignements généraux qu’ils offrent au début. Toutes les descriptions de sentiers ou passages se voient bien plus clairement sur une carte ou 1/ 25000ème.

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Méchoui

Au lever, avant le soleil, il fait froid, l’atmosphère est bleutée. Soudain, l’astre apparaît sur la crête du Rhat. C’est magnifique comme un sourire paternel à un enfant éperdu. Quelques minutes plus tard, la température monte et l’on enlève le pull. Immense et mystérieux bienfait. En un clin d’œil, tout est joie.

Nous partons sur une piste vallonnée entre 2600 et 3200 m. Depuis hier, plusieurs jours après le début de la randonnée, la marche devient automatique, permettant à l’esprit de s’évader. Le processus est le même que le rêve : une pensée en entraîne une autre, les images s’associent, une histoire naît, décousue. L’esprit est libre, il souffle où il veut, une veille faisant se mouvoir le corps et s’adapter en souplesse au terrain. C’est un processus que j’ai remarqué maintes fois, une sorte de mise en méditation. Il semble qu’il faut au moins quatre jours de marche et de mise en condition pour que cette libération intervienne. Le premier regard sur le pays doit être saturé, les nouvelles habitudes de la vie de randonneur doivent être reprises.

Nous changeons de vallée en grimpant face au Rhat. Les mules nous suivent, puis nous rattrapent au col de Tizi n’Ibouzene que nous devons passer, à 3600 m. Le camp est installé plus bas dans un petit vallon vert, bien isolé, près d’un torrent. L’étape est peu fatigante aujourd’hui, sauf le départ en bosse de chameau, délicat à négocier sans échauffement après nos efforts d’hier. Marie-Pierre, par inadvertance, a la manie d’intervertir les prénoms. Nous ne sommes pourtant pas nombreux. Monique devient Simone, Bernard est appelé Bertrand, et moi je suis Daniel. Nous en rions, il faut bien rire de quelque chose.

Le soir, à 3100 m, nous passons en quelques minutes du tee-shirt à la veste de montagne lorsque le soleil disparaît derrière la crête. Avec le dessert, une crêpe fourrée à la confiture, œuvre de Brahim, nous buvons de la poire Williams, alcool d’Alsace acheté par l’un d’entre nous à l’aéroport avant le départ. La crêpe fourrée « pègue » un peu, ce qui veut dire qu’elle « poisse » les mains. Mais Marie-Pierre a ainsi tout un lexique régional briançonnais d’expressions savoureuses à nous sortir. Je n’en note que quelques-unes lorsque j’y repense ou qu’elles m’amusent particulièrement.

La montée du lendemain est elle aussi en creux et bosses, de crête en crête, de touffes d’épineux en pierriers. Le paysage est raviné en ocre et rose, en jaune et vert. Les mules passent par le même sentier que nous, où il faut parfois bien regarder avant de poser le pied, la trace étant à peine perceptible sur la pente caillouteuse. Mais ces bêtes sentent où il faut aller, et elles ont quatre pattes bien plantées pour se maintenir. Ce n’est pas notre cas.

A la redescente, nous rencontrons des bergers et leurs troupeaux de chèvres et moutons mêlés. Le village s’appelle Ichbakene. Nos Berbères négocient une chèvre avec les adultes qui surveillent les petits gardiens du troupeau, plusieurs enfants en vêtements bien vieillis. Une crête, un passage à flanc, et c’est soudain la plongée dans un véritable canyon. Tout au fond serpente une rivière au débit assez vif : la Tessaout. Sur un piton au-dessus d’elle, un village s’est perché comme une forteresse. Un village du bout du monde. Au bas de la pente, nous retrouvons la végétation, les noyers et leur ombre noire, les champs cultivés. Comme il est tôt, nous poursuivons directement jusqu’au lieu de bivouac, sans pause intermédiaire prévue pour midi. Nous aurons marché en tout 7 h aujourd’hui, avec deux pauses d’une demi-heure. Nous sommes en forme. Il nous reste donc le temps de « bulleter », selon l’expression de Marie-Pierre pour buller.

La traversée du village aux maisons pittoresques est marquée par un nuage de gamins qui fond sur nous. Ils sont en loques, couleur terre comme de petits paysans toujours à se traîner. Par habitude et par curiosité, ils sont collants envers les étrangers. Ils nous suivront encore loin après le village, jusqu’à ce que Brahim prenne sa grosse voix en arabe et les chasse. Seul un jeune mâle qui sait se faire respecter pouvait les faire obéir. Marie-Claire n’y suffisait pas.

Le bivouac est installé au bord de la rivière, à 2200 m, dans la vallée de la Tessaout. Il y fait chaud comme dans un four, nous n’en avons plus l’habitude. Corinne ne se sent pas très bien, Monique non plus, peut-être à cause de la température en plus de problèmes intestinaux. Pamplemousses et thé à la menthe nous désaltèrent et nous rafraîchissent. La rivière est trop froide pour s’y baigner entièrement, mais on peut s’y laver.

Le soir venu, nos Berbères tuent la chèvre par égorgement, selon les rites musulmans. Une femme et deux gamins en guenilles regardent faire ce travail réservé aux hommes, et attendent pour emporter certains restes : la tête (sauf la langue, réservée à la famille de Brahim), l’extrémité des pattes, les intestins. Chaque famille a ses coutumes pour les parties de la tête à manger. Ce soir, nous avons des grillades de chèvre. Une femme fait le pain. C’était d’habitude le rôle de Mimoun ou du cuistot de faire le pain, mais comme elle était là, ce n’est pas aux hommes de le faire. Des gamins tournent autour de nous et surtout de la cuisine. Ils ont de belles têtes aux traits réguliers mais leurs guenilles laissent le ventre ou la gorge à nu. Ils ont l’air bien nourri, si l’on en juge par leur vigueur physique et ce que l’on aperçoit par les vêtements déchirés : sur les poitrines brunes, on ne compte pas les côtes.

La soirée est joyeuse : on boit et on mange tout le temps, ce qui est une façon plutôt agréable de passer le temps après une rude journée de marche. Puis les Berbères viennent chanter et taper des casseroles en rythme. Mimoun est moins rieur que l’autre soir, ses grands yeux verts se plissent moins, mais il est bien aimé de Brahim, le chef, qui lui offre une place sur son coussin. Mimoun est peut-être intimidé face à ce chef, ce serait pourquoi il nous paraît moins en forme ce soir. Les chants berbères sont des complaintes qui se répondent. « Bien » chanter c’est être dans les temps, répondre quand il faut, être un élément au rythme de l’ensemble. La qualité de la voix est secondaire.

La nuit est tiède et calme sur le sable, avec le bruit assourdi de la rivière en berceuse. Dès 5 h du matin, au lever du jour, les gamins du village sont déjà là, à regarder. Nous sommes leur cirque, ils ne doivent pas le voir souvent. Brahim, toujours grand seigneur à l’arabe, leur donne du pain et parle avec eux.

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