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Des paysans goutsouls aux citadins ukrainiens à la campagne

Après l’altitude la plus haute suit une grande descente boueuse « un wasserfall blond qui s’échevela au travers des sapins », pour paraphraser l’aube d’été rimbaldienne (Illuminations). Dans la semi obscurité de la forêt résineuse la vie reprend, joyeuse, au seul passage du promeneur qui ranime les énergies. Chaque mouvement est ainsi renaissance. La nature est un désir, comme a senti le poète, ce sale gosse trop doué.

campagne verkhovina ukraine
Nous visitons rapidement une ferme pauvre avant d’attaquer une remontée qui nous mènera à un pylône de relais hertzien. La ferme est composée de plusieurs bâtiments qui servent de remises ou de logement à plusieurs membres d’une même famille, mariés ou célibataires.

fermiere goutsoul ukraine

La fermière, qui semble avoir gardé deux de ses fils avec elle, évoque son oncle, perdu de vue lors de la seconde Guerre mondiale. Elle s’interroge pour savoir comment elle pourrait savoir s’il a été retrouvé, s’il est enterré quelque part ou s’il est toujours porté « disparu » sans laisser de trace. Natacha note le nom, le prénom et la date de naissance pour tenter une recherche Internet à Kiev, au cas où.

ferme goutsoul ukraine
Nous visitons le corps de bâtiment principal où l’entrée au milieu ouvre sur la cuisine à gauche, une chambre à droite puis, car il s’agit d’une grande bâtisse, sur deux autres vastes pièces au fond qui servent de chambre collective et de pièce aux souvenirs.

interieur ferme goutsoul ukraine

Dans cette dernière, en effet, jamais occupée, s’entassent toutes les photos et tous les cadeaux non directement utiles accumulés par les années. C’est une sorte de musée kitsch et de « trésor » familial qui tient du grenier et du salon petit-bourgeois.

cadeaux kitsch ferme goutsoul ukraine
Toute autre est la maison riche que nous visitons au-delà de la crête, une fois redescendu à vous faire mal aux genoux, dans le hameau proche de la route. Natacha demande à visiter au cas où elle aurait besoin d’un gîte pour randonneurs lors d’un autre circuit. Tous les habitants possédant quelques mètres carrés sont disposés à les louer de façon saisonnière pour gagner un peu d’argent. La demeure est aussi vaste que la ferme pauvre mais ne sert que d’habitation. Elle est celle d’un paysan d’origine, formé à la ville, et revenu dans sa campagne selon le même mouvement des petit-bourgeois français des années 70 : sabots suédois, poutres apparentes et chèvre chaud au petit rouge du pays. C’est ainsi que l’on sort du communisme « prolétaire » pour en venir au socialisme « propriétaire ».

datcha rurbaine verkhovina ukraine
L’extérieur est décoré de métal repoussé brillant de neuf et de bow-windows agrémentés de rideaux de mousseline synthétique. Une vaste cuisine à gauche recèle une télé que des enfants assez grands sont en train de regarder. Notre arrivée leur fait fermer la porte ; le feuilleton compte plus que les étrangers : nous ne sommes plus chez les paysans mais chez les rurbains. Ladite cuisine partage un gros poêle avec le vestibule, ce qui permet de conserver la chaleur au centre de la maison en hiver. A droite, sanitaires et salle de bain, au fond un escalier, flanqué d’une chambre confortable à droite et d’un salon empli de canapés et de fauteuils à gauche, ces deux pièces donnant, au rez-de-chaussée, sur les prés à l’arrière.

fenetre datcha verkhovina ukraine

A l’étage, deux vastes pièces lumineuses servent de chambres. L’une d’elle, de petite fille, rassemble sur un fauteuil une vingtaine de peluches de divers animaux et, sous vitrine, divers trésors de porcelaines kitsch.

collection de peluches kitsch ukraine

Nous marchons encore une vingtaine de minutes sur une piste à travers bois avant de rejoindre la grand-route goudronnée à l’orée de laquelle nous attend le minibus. Nous ne sommes pas fâchés de nous y asseoir après ces grimpettes et ces descentes depuis le matin.

lustre kitsch verkhovina ukraine
Avant de revenir au gîte, nous effectuons un arrêt dans un magasin pour acheter des boissons, des sucreries pour les ados du groupe et diverses chips avec de la bière pour l’apéritif adulte de tout à l’heure. Des maltchiki nous jettent des regards de curiosité (maltchik : jeune garçon en russe). L’un de ces ados en goguette n’a pas de selle sur son VTT et il pédale en danseuse. Le tube menaçant directement ses fesses n’est pas pour effrayer ce petit mâle « à la russe » ; ses ancêtres ont vu pire avec les pals mongols… Son copain, un peu plus grand mais guère plus âgé, pédale en seul jean, peau halée, regard clair et cheveux blonds coupés courts. Il offre l’image d’un scout allemand des années trente.

nounours datcha verkhovina ukraine
Nous retrouvons les mêmes maisons et nos chambres d’il y a quelques jours. Nos lits n’ont pas été refaits, ils nous attendaient. Trois petits gars, les fils du patron, 11, 8 et 6 ans à peu près, jouent dans la cour pour nous voir arriver. Ils portent short et débardeur sauf l’aîné qui porte un maillot de foot au numéro de Beckam. C’est probablement lui qui ressemble le plus à son père, il est brun alors que ses petits frères sont tout blonds.

Nous prenons une vraie douche chaude dans une vraie salle de bain et nous dormons ce soir dans un vrai lit : c’est étonnant comme le confort peut être apprécié lorsque l’on a vécu à la dure quelques jours. J’en profite pour secouer mes puces. Oh, non pas celles attrapées dans les granges, mais les modernes, celles des appareils numériques. Je décharge leur mémoire sur CD à l’aide du graveur, puisque je dispose d’électricité. J’ai pris presque 1 giga durant ces trois jours.

L’apéritif est à 19h pour un dîner prévu une demi-heure plus tard. Il se met à pleuvoir. Nous buvons notre bière et croquons nos chips dans une chambre attenante à la « cuisine d’hiver ». Le dîner est l’occasion de nos adieux à Vassili. Si j’ai pu confirmer mon expérience de l’attitude soviétique, lui nous dit avoir découvert un peu mieux qui sont les Occidentaux – assez loin des stéréotypes qu’on lui avait inculqué… Il fait naturellement un autre discours, « à la russe », tant le rituel de ces années Staline continue de marquer la dernière génération élevée dedans. Ne voilà-t-il pas qu’il nous remet une « médaille » pour avoir accompli le parcours de randonnée de Verkhovina ? Le communisme adorait les médailles, façon de distinguer au mérite sans faire bouger d’un pouce le pouvoir politique. Nous voici donc méritants.

Vassili a apporté une vodka « maison » dont il distribue de généreuses rasades qu’il serait de bon ton de boire cul sec, « à la russe » toujours. Nous nous en gardons bien, le libéralisme nous a appris la prudence et à réfléchir avant de faire bovinement tout ce que fait tout le monde. Vassili, puis Natacha, portent des toasts à plein de choses : le circuit, les cuisinières du dîner de ce soir, les roulés au chou réussis (« golubsky »). Son objectif : descendre le litre de vodka à sept. Vassili a apporté aussi une bouteille de vin de Crimée, un genre de vino sancto rouge et sirupeux, très agréable au goût et favori de ces dames. A la suite de ces libations, nous dévorons la salade de chou au concombre assaisonné d’aneth frais, les goloubsky au chou et les vareniki, sortes de gros raviolis au fromage blanc ou aux myrtilles (sans sucre). C’est la fin de notre périple paysan chez les Goutsouls d’Ukraine.

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Rencontres goutsoul et laiterie d’altitude

Il a plu cette nuit et le matin se lève frais et humide. Le revers positif est que chaque couleur ressort vivement sous le gris diffus du ciel. Le gros bouquet de fleurs des champs, composé hier par Sabine la citadine, orne somptueusement la table du petit-déjeuner dans une bouteille servant de vase. La fermière aux beaux yeux et à la poitrine généreuse, la tête prise dans un foulard aux couleurs du drapeau américain, dépose près de lui nombre d’assiettes fleuries de tranches de tomate, de concombre, de saucisson, de fromage et de poivron jaune en lanières.

petit dejeuner goutsoul ukraine
Le couple qui a choisi hier soir de dormir dans la grange où le foin odorant, sur une large épaisseur, les a tentés, ne l’ont pas regretté. Ils craignaient les petites bêtes mais ils ont été plutôt dérangés par les grosses en-dessous : deux veaux, deux chiens, sans parler d’un coq et de ses poules. Tout ce petit monde remue, grogne, caquette et émet des odeurs diverses très campagne. Le chat roux et blanc vu hier soir, le poil angora avec une tache sur le nez, pourtant très familier, n’est pas venu ronronner sur leurs duvets.

refuge goutsoul ukraine
Nous partons au soleil. La descente jusqu’à la rivière est suivie, inévitablement, d’une remontée sur la colline en face qui nous fait couler de transpiration dans la moiteur relative. Les prés sont très fleuris, bien plus qu’en nos contrées de nos jours, me semble-t-il. Nous trouvons même des pensées sauvages. Je reconnais les campanules des Carpates à leurs corolles lilas en pentagone, des bleuets, des marguerites mais pas de coquelicots. Il y a parfois des myosotis d’un bleu intense « comme les yeux des enfants allemands », disait le poète. Des scabieuses poussent du col leurs fleurs chiffonnées bleu pâle ; le millepertuis fait bouffer ses pistils pubescents sur leurs cinq pétales jaunes ; la véronique dresse ses fleurs en goupillons ; des roses trémières sont comme de végétaux relais de téléphone mobile… Nous trouvons aussi la mauve, l’arnica, la camomille. Et ces petits edelweiss aux feuilles d’argent veloutées qui font l’admiration des Suisses.

fleurs des carpates
Une ferme, près du chemin, attire la curiosité. Natacha nous propose d’aller dire bonjour. Nous tombons sur trois enfants. Ils sont seuls car leurs mères, deux sœurs célibataires, sont parties cueillir des myrtilles dans la montagne. Elles les vendent 250 hvr le panier au marché. A elles deux, les mères ont onze enfants en tout, tous de pères différents. Voilà une émancipation très soviétique de la femme en ces contrées traditionnelles.

myrtilles des carpates
La vie montagnarde bâtit de beaux gamins au grand air et aux durs travaux. L’école est déjà à 9 km. L’aîné présent, Vassili, est un blond costaud de 9 ou 10 ans dont les épaules moulent bien le tee-shirt coupé et dont les biceps saillent déjà.

vassili 10 ans ukraine

Liouba a des yeux bleus magnifiques, ornés de longs cils et d’un teint pâle piqueté de légères taches de rousseur ; elle est belle et très femme déjà pour ses 7 ans. Le petit Vassil n’a que 2 ans.

liouba 8 ans ukraine
Nous laissons cette rencontre aux souvenirs. Plus loin, nous tombons sur une laiterie d’altitude qui ne fonctionne qu’en été. Le nom ukrainien de cette sorte de cabane est « kolyba ». Le fabricant de fromage garde les bêtes des autres sur le pré, les surveille et les protège. Il se paie sur la bête en faisant usage pour lui-même du lait. Il le caille à la présure d’estomac, le cuit lentement dans un gros chaudron sous lequel le feu, alimenté par le bois des forêts alentour, ne doit jamais s’éteindre de tout l’été – cela porterait malheur. Une fois caillé, le lait solidifié est mis à égoutter, puis à sécher à la fumée du feu qui monte à l’étage. Les grosses boules blanches sont alignées sous le toit. Avec le petit lait résultant de l’égouttage, le laitier fabrique un autre fromage, plus frais.

laiterie goutsoul des carpates
L’homme que nous rencontrons ne vit pas seul ici tout l’été. Il est le chef de cinq autres, partis la journée garder les vaches, les moutons, ou faire du bois. Il faut que toujours l’un d’eux reste auprès du feu pour l’alimenter et éviter qu’il ne s’éteigne, mais aussi pour tourner le fromage dans le chaudron et éviter qu’il n’attache. La nuit, deux d’entre eux gardent le troupeau dans une petite cabane en dur en forme de tente canadienne, au ras du pré. Les chiens de berger préviennent lorsqu’un lynx, un loup ou un ours – qui sont les trois prédateurs communs du pays goutsoul – s’approchent de trop près. Ils sortent alors de leur cabane au milieu du troupeau avec le fusil.

chef laitier goutsoul des carpates
Le chemin que nous reprenons monte dans la forêt de pins, appelés « smereka » dans les Carpates. La pluie de la nuit a rendu la voie boueuse et nous nous efforçons de marcher sur les bords. Le temps continue de jouer à ‘sol y sombra’, un petit vent coulant des sommets venant glacer la sueur sur la peau lors des pauses. Le pique-nique est prévu « sur la crête », mais il s’agit toujours de la suivante, vieille tactique « à la russe » de dompter les groupes militaires. L’en-cas a lieu en plein vent, mais au sommet de la dernière crête, avec vue entière sur le prochain village où nous allons ce soir. La montagne Kostritch, avec ses 1544 m, nous offre, mais sans soleil à ce moment, d’un côté les maisons de Verkhovina dans la vallée, de l’autre la chaîne des plus hauts sommets carpatiques de l’Ukraine. Des vaches à clarine broutent alentour, faisant ressurgir le souvenir de quelque alpage en nos mémoires. Nous sommes au col de Kryvopol.

carpates goutsoul ukraine
Au plus haut sur la crête, attesté par le GPS-réseau russe de Vassili, nous culminons à 1566 m. Ce sera le point le plus haut de notre séjour. Nous pouvons, de là, contempler tout notre itinéraire de ces trois jours de randonnée, de la maison de Verkhovina d’où nous sommes partis jusqu’au village de ce matin.

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Georges Coulonges, La terre et le moulin

georges coulonges la terre et le moulin pocket

Qui se souvient de Georges Coulonges ? Né dans le Médoc, cet homme de radio et de télé a écrit pourtant le téléfilm Pause-café, et la chanson Potemkine chantée par Jean Ferrat. Romancier du temps, de ces années 1980 à la modernité nostalgique, à la paysannerie fantasmée en régionalisme, au socialisme du terroir, à la trilogie chèvre chaud en salade, sabots suédois, poutres apparentes…

Il conte ici l’histoire d’une terre, de l’atavisme où pousse l’authentique. Marie-Paule, descendante de fermière, ne veut pas lâcher son lopin de 30 hectares et hésite donc à épouser son Pierre. Si elle mariait Raymond, cela ajouterait 25 hectares mitoyens. Et ce pigeonnier symbole de seigneurie que son père déjà avait voulu bâtir. Entre bêtes à mener au pré, tracteur à labours, fêtes de village et messes où tout le monde se regarde, la vie aux champs est la vie traditionnelle, à peine bouleversée par la télévision. La prédation des écrevisses, des goujons et des fruits commence dès l’enfance, comme le sexe avec les copains du bourg d’une centaine d’habitants. C’est qu’il s’agit de prendre et de produire, de profiter et reproduire. « Ceux qui cultivent la terre : sans qu’ils le sache, la terre les cultive » p.330. La personne n’existe pas (sauf les fous, comme Aline), n’existent que la lignée, le devoir, le statut à maintenir sous le regard de la famille et des voisins. Une France de notaires, pas d’entrepreneurs.

Nous sommes dans ces années 1980 où la France commence à changer autant qu’en un siècle. Les ruraux sont depuis devenus citadins ou rurbains ; le « retour » à la terre a été fuite du béton ou obligation du chômage ; l’écologie est devenue cet autre nom du savoir paysan. La France garde dans sa culture cet atavisme méfiant, comptable, amasseur ; fermé, peu curieux, lent à agir ; attaché à la terre, aimant les héritiers plus que les enfants, proche de la bête plus que de la nature.

On aimerait bien que ce leg quitte enfin l’esprit. Le monde a changé et change encore, tandis que la France éternelle reste accrochée aux conservatismes et à l’esprit étroit du terroir au lieu de s’ouvrir sur le monde et d’oser entreprendre.

C’est cette France là que nous conte Coulonges dans un beau roman du Quercy écrit sec, au temps où la mode à peine en naissait. Le temps du Cheval d’orgueil et de Chemin faisant où la France paysanne ne s’essayait à la modernité que sous la houlette de l’État après celle du curé : on ne quitte la polyculture autarcique que sous appellation contrôlée pour le vin ou le pruneau, on ne pratique le tabac que sous la SEITA. Récit symbolique d’une France déjà archaïque, radicale, gaulliste de la dernière heure, socialiste des copains – et seulement de la génération d’avant.

Georges Coulonges, La terre et le moulin, 1984, Pocket 2003, 332 pages, €6.36

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