Victor Davis Hanson, Carnage et culture

Pour ce professeur d’histoire militaire à l’université de Californie, tout se trouve chez les Grecs : « la manière particulière qu’avaient les Grecs de tuer étaient le fruit d’un gouvernement consensuel, de l’égalité dans les classes moyennes, de l’audit civil des affaires militaires, de la séparation du politique et du religieux, de la liberté, de l’individualisme et du rationalisme » p.17. Tout est dit. On croirait un hymne à l’armée américaine. C’est que l’on se bat toujours avec sa culture, de l’épopée des Dix Mille à la guerre du Golfe.

En Occident, la guerre est amorale ; elle doit donc être conduite de manière à être efficace ; elle ne peut donc qu’être meurtrière. Hanson examine un par un les exemples des batailles de Salamine, Gaugamèles, Cannes, Poitiers, Tenochtitlan, Lépante, Rorke’s Drift, Midway, le Têt. Cela de -480 à 1968.

Il montre que la liberté donne le moral, le civisme la discipline, l’initiative l’ingéniosité. La technique est celle de l’assaut frontal, issue de l’attitude des citoyens libres des Etats–cités grecs. L’héroïsme individuel est subordonné au courage collectif. Les attaques directes sont toujours « justes » alors que les embuscades et les attentats sont des « traîtrises ». La discipline romaine est une science froide qui permet de tuer le plus possible. Le caractère public de la recherche militaire permet de fabriquer de bonnes armes et d’élaborer une tactique fluide et novatrice.

Ce pourquoi l’islam a été repoussé. Le rationalisme s’y trouvait en contradiction avec la révélation du Coran : « s’il n’y eut jamais de véritable économie de marché dans le monde musulman, c’est parce que la liberté d’entreprendre y manquait et que leur essor eût contrarié le Coran qui ne faisait aucune distinction entre vie religieuse et vie politique, culturelle ou économique et qui décourageait donc un rationalisme économique sans entrave » p.328. Les bonnes armes ne suffisent pas il faut aussi l’esprit pour les employer. « On ne saurait se contenter d’importer des techniques supérieures ; si l’on ne veut pas qu’elles deviennent aussitôt statiques et obsolètes, il faut aussi adopter les pratiques qui les accompagnent : liberté de pensée, méthode scientifique, recherche sans entrave et production capitaliste » p.434. L’auteur l’affirme surtout pour les temps présents.

Ce livre est une utile réflexion sur la place de la technique dans la guerre et sur la place de la guerre dans la société. Se battre est en Occident une affaire sérieuse : ni une parade, ni une razzia. Avec l’essor de l’économie, de la mentalité d’efficacité issue de l’économie, la guerre est devenue une industrie avec sa productivité, sa rationalité et son marketing. Seules la « traîtrise » peut provisoirement la vaincre. Les attentats aveugles sont de ce type, tout comme l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ce point de vu paraît ethnocentriste ; il n’est pour l’instant pas démenti.

Victor Davis Hanson, Carnage et culture – les grandes batailles qui ont fait l’Occident, 2001, Champs Flammarion 2003, 598 pages, €12.20

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2 réflexions sur “Victor Davis Hanson, Carnage et culture

  1. L’arc tuait à distance, comme aujourd’hui les drones. L’arbalète pénétrait les cuirasses comme aujourd’hui la Kalachnikov perce les gilets pare-balles. C’est immoral et la société actuelle est hantée par « la Morale » (en général biblique. Plus qu’avant : effet de la guerre de Sécession, première guerre industrielle, et de la boucherie de 14-18 qui a massifié le massacre, brutalisé les comportements, tué par les gaz. « Plus jamais ça » disaient-ils – et la guerre chimique est donc frappée d’opprobre. Comme la guerre bactériologique : un virus tus avec plus d’efficacité… même si le régime des vents ou les contaminations humaines peuvent se retourner contre vous. Le nucléaire, au moins, est « propre » (soyons cynique) : il éradique par le feu comme dans l’Apocalypse, il est donc « moralement acceptable ». Le mépris est social et religieux. En Occident, qui a cru guider le monde entier et définir ce qui était accetable ou pas, la guerre doit être « morale ». Ce qui n’est ni le cas en Chine ni même dans l’ex-URSS, pays pleinement férus de véritable efficacité tactique. Le « sens de l’honneur » perdra les aristos. D’ailleurs, les « démocrates » de l’ancien temps ne s’y étaient pas trompés (Robin des bois avec son arc, les archers anglais à Crécy).

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  2. C.Debarbieux

    Mais comment expliquer alors que certaines armes fassent l’objet d’interdiction et de mépris alors même qu’elles sont efficaces ? Je pense à l’arc, interdit un long moment chez les Grecs, à l’arbalète, interdite au Moyen-âge, et aux armes bactériologiques dans les temps modernes…

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