Articles tagués : prise de conscience

Simone de Beauvoir, La force de l’âge

Née en 1908, agrégée de philosophie en 1929 à 21 ans, Simone décrit dans ce livre les années décisives où elle devient peu à peu adulte. Indépendante après son agrégation, elle enseigne, elle voyage, elle vit à l’hôtel. Elle ne veut pas se fixer. Prête aux rencontres, prodigieusement attachée à Jean-Paul Sartre, son condisciple de Normale Sup, c’est la guerre qui lui révèle le prix de la liberté. Après quatre années laborieuses, elle publie son premier roman, elle est prête à s’engager, elle existe enfin. À la libération, elle arrive à l’âge mûr : 37 ans.

Cet itinéraire intellectuel à, toutes proportions gardées, beaucoup d’affinités avec le mien. Mimétisme des situations ? Comme elle, comme Sartre, je ne suis pas un « héritier », le maillon d’une lignée avec des valeurs et des biens à transmettre. Intellectuel d’un milieu de fonctionnaires, je me suis fait tout seul par la lecture, les amitiés, les voyages – et les diplômes chers à la république. Ainsi fait-elle, ainsi ai-je fait. Elle est esprit libre, elle a une curiosité pour l’homme sous les faux-semblants, souvent le privilège de la jeunesse et du peuple qui sont présents au monde plus que les autres – les bourgeois, les artistes et les experts qui se la jouent. Simone croit que la volonté crée le destin. Elle veut surtout vivre, avidement. C’est ce goût de vivre qui prime, qui lui donne sa curiosité humaine, qui en fait un esprit libre croyant en la toute-puissance de la volonté. Je ne crois guère à cette systématique, mais examinons ce qu’elle en dit.

« Sartre vivait pour écrire ; il avait mandat de témoigner de toutes choses et de les reprendre à son compte à la lumière de la nécessité ; moi, il m’était enjoint de prêter ma conscience à la multiple splendeur de la vie et je devais écrire afin de l’arracher au temps et au néant » p.21. L’art n’est que sauvegarde de la vie, il faut avant tout vivre et n’écrire que sur le vécu. « Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre » p.34. Car « selon moi, l’esprit ne s’isolait pas du corps, et mon corps me compromettait tout entière » p.77. Vivre n’exige pas de mettre au monde des enfants naturellement, surtout pour une femme intellectuelle, car penser ne va pas sans égoïsme : « je me suffisais : je ne rêvais pas du tout de me retrouver dans une chair issue de moi. D’ailleurs, je me sentais si peu d’affinités avec mes parents que d’avance les fils, les filles que je pourrais avoir m’apparaissaient comme des étrangers » p.92. Vivre, pour elle, c’est lire – tout ce qui paraît en littérature et les grands philosophes du passé. C’est aussi explorer le monde, à pied quand elle n’a pas beaucoup d’argent mais beaucoup de vacances scolaires. Il fallait être à tout instant présent au monde, comme les héros d’Hemingway (p.160) car, ainsi, il ne peut exister de « circonstances viles ». Vivre n’est « pas une histoire que (l’on se) raconte, mais un compromis entre le monde et (soi) » p.555.

Cette attitude induit une curiosité de l’humain sans jalousie ni supériorité. « Les habitudes des palaces, les hommes à Hispano, les femmes à vison, les ducs, les millionnaires ne nous en imposaient pas (…). J’éprouvais à leur égard une brusque pitié ; coupés de la masse, confinés dans leur luxe et dans leur snobisme, je me disais (…) que les exclus, c’étaient eux » p.24. Déchirer la bourgeoisie était un jeu avec Sartre, analogue à l’hostilité de Flaubert pour les épiciers et de Barrès pour les barbares. Au nom de l’art, de la culture, de la liberté, ils condamnaient les tares bourgeoises comme les efficacités d’ingénieurs, au profit d’un affrontement de la condition humaine dans sa vérité. L’individu est une totalité synthétique et indivisible à juger globalement. Comprendre l’humain est dès lors une passion. C’est pourquoi Beauvoir et Sartre aimaient les romans policiers ou d’aventures (Pardaillan, Fantômas…), les films de cow-boys, le jazz nègre et les faits divers. Ce goût pour l’homme se complétait d’un effroi métaphysique pour la solitude absolue, de celle que l’on approche parfois, isolé dans la nature : « marchant sur la croupe d’une colline délaissée des hommes et que la lumière même abandonnait, il me semblait frôler cette insaisissable absence que déguisent manifestement tous les décors ; une panique me prenait, pareille à celle que j’avais connue à 14 ans dans le ‘parc paysager’ où Dieu n’était plus et, comme alors, je courais vers des voix humaines » p.250.

De même, les grandes réunions ne conviennent pas aux échanges humains. « Nous avions toujours – et nous devions toujours conserver – le goût du tête-à-tête ; nous pouvions nous plaire aux propos les plus futiles, à condition de connaître avec notre interlocuteur une exclusive intimité ; les désaccords, les affinités, les souvenirs, les intérêts diffèrent d’un partenaire à un autre ; quand on fait face à plusieurs à la fois, la conversation (…) devient mondaine. C’est un passe-temps amusant, insipide ou même fatiguant, et non la véritable communication que nous souhaitions » p.579. Là encore, que d’affinités avec moi !

Comprendre l’humain et savoir regarder et écouter les hommes, c’est ne pas s’encombrer de préjugés ni souscrire au snobisme ambiant. C’est au contraire garder l’esprit libre : « Aucun scrupule, aucun respect, aucune adhérence affective ne nous retenait de prendre nos décisions à la lumière de la raison et de nos désirs » p.23. Orgueil spiritualiste ? Peut-être, mais surtout, « notre ouverture d’esprit, nous la devions à une culture et à des projets accessibles seulement à notre classe. C’était notre condition de jeunes intellectuels petits-bourgeois qui nous incitait à nous croire inconditionnés » p.28. Seule une base culturelle permet d’aller au-delà de la culture et de faire germer sa propre pensée. Le conditionnement est nécessaire pour se déconditionner. On ne naît pas page blanche, on réécrit selon sa plume ce qui est écrit avant nous. C’est la grande erreur des gauchistes à la Rousseau de croire que l’être humain nait naturel, empli de bonté et de bon sens. Il n’en n’est rien : tout comme la plante ou la bête, le petit humain doit être éduqué et dressé avant de devenir lui-même, au plein de son épanouissement. Et ce n’est pas le conditionner ni le « dominer » que de lui inculquer les savoirs et les méthodes nécessaires pour y parvenir.

« Sartre forgea la notion de mauvaise foi qui rendait compte, selon lui, de tous les phénomènes que d’autres rapportent à l’inconscient. Nous nous appliquions à la débusquer sous tous ses aspects : tricherie du langage, mensonge de la mémoire, fuite, compensation, sublimation (…). Tous les gens qui miment des convictions et des sentiments dont ils n’ont pas en eux le répondant » p.149. Jouant un « rôle », ils fabriquent un « enfer ». Sartre et Beauvoir veulent avoir « un sens réel de la vérité » ce qui est déjà quelque chose, mais pas forcément « un sens vrai de la réalité », notamment « la réalité économique » de leur situation (p.412). Cette remarque, d’un marxisme primaire d’époque aujourd’hui dépassé, ne remet pas en cause l’exigence d’authenticité, la sincérité de Sartre comme de Beauvoir, ce pourquoi ils sont pour notre génération un modèle intellectuel, malgré toutes leurs erreurs dans l’action.

Il est nécessaire que l’être humain assume sa « situation », et la génération en est une, comme la nation ou la classe. Mais « assumer » ne signifie pas « se conformer » : c’est plutôt être conscient de ses déterminismes autant que faire se peut, ce qui n’est pas la même chose. Cette prise de conscience est le premier pas vers la liberté. Ainsi « la noblesse d’âme, les morales intemporelles, la justice universelle, les grands mots, les grands principes, les institutions et les idéalismes » (p.664) entravent la conscience et sa liberté. Il faut les assumer sans en être dupe, c’est-à-dire savoir les prendre pour ce qu’ils sont : des baudruches ou des prétextes, ou alors préciser dans le concret ce que l’on y met exactement. Raymond Aron dans ses Etudes politiques (1972) ne fait pas autre chose lorsqu’il analyse ce que l’on met effectivement derrière les concepts de « liberté », de « droits de l’homme » ou de « puissance internationale ».

Cette liberté conduit à « l’optimisme kantien : tu dois, donc tu peux » p.21. Mais plus encore : « Heidegger m’avait convaincue qu’en chaque existant s’accomplit et s’exprime la réalité humaine’ ; inversement, chacun l’engage et la compromet tout entière ; selon qu’une société se projette vers la liberté ou s’accommode d’un inerte esclavage, l’individu se saisit comme un homme parmi les hommes, ou comme une fourmi dans une fourmilière : mais nous avons tous le pouvoir de mettre en question le choix collectif, de le récuser ou de l’entériner » p.538.

Un bel exemple de force d’âge.

Simone de Beauvoir, La force de l’âge, 1960, Folio 1986, 693 pages, €11.40 e-book Kindle €9.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Penser la France à la chinoise

Ce n’est pas parce qu’ils sont de l’autre côté de la terre que les Chinois ne sont pas comme nous. Mais c’est un fait qu’ils ne pensent pas comme nous. Notre propension, un peu arrogante, à croire que nous sommes l’universel en marche est sûrement ridicule ; malheureusement, nous sommes nombreux à y croire. Nous avons toutefois, dans notre façon de voir le monde, une vertu qui nous permet d’échapper à ce nombrilisme : elle nous permet de tenter objectivement de voir à travers leurs yeux, de nous mettre à leur place.

D’où, sans doute, les dérives récentes de la repentance et des incessantes commémorations, attisées par certains lobbies qui ont un intérêt financier (et de pouvoir) à se venger. Nous mettre à la place de l’autre montre combien nous avons été « inappropriés » dans le passé colonial ou politique. Mais nous sommes dans le flot médiatique, dans la dictature court-terme de l’opinion, dans la moraline politiquement correcte – et cette vertu de décentrement dérive en auto-flagellation masochiste.

Fenetre sur champs

Comment pourraient donc penser pour nous les Chinois ?

Pour l’empire du Milieu, le pouvoir n’est pas la force qui impose mais la force qui assemble – non pas le plus puissant mais le plus légitime. Il est comme le moyeu de la roue qui tient les rayons, une sorte de vide immobile autour duquel tout tourne. Ainsi le parti unique est comme le fils du Ciel, un système de gouvernement. S’il tient, tout tient ; s’il se délite, tout se délite ; s’il s’écroule, c’est le chaos. Ainsi le chef d’entreprise chinois ne commande rien, il n’est que le premier d’entre les pairs, le symbole de l’entreprise et le porte-parole des cadres, le rassembleur qui fait la synthèse des rapports de force autour de lui. Ce pourquoi il n’est « rien » en tant qu’individu ; il est « tout » en tant que bannière.

– Notre patriotisme, en particulier gaullien, n’est-il pas de cet ordre ? Le général de Gaulle à Londres « était » la France – pas l’individu Charles, général provisoire ayant fui à l’étranger. Pourquoi les Français continuent-ils d’aimer Chirac, ce grand Fout-rien qui a retardé de 20 ans les réformes indispensables, qui a livré le pays à la gauche pour 5 ans après une dissolution politiquement inepte, qui était copain comme cochon avec Saddam Hussein – sinon parce qu’il rappelle les années d’insouciance, le respect du droit international sur l’Irak et la fin du service militaire ? Nous n’avons plus de pouvoir qui assemble, ni en France où Hollande apparaît un mou sans boussole qui semble mentir autant qu’il affirme, ni en Europe où les 29 tirant à hue et à dia écartèlent toute initiative.

Il s’agit pour les Chinois de suivre la « raison » des choses, ce mouvement qui va, issu de l’énergie interne des êtres vivants et des tensions de la matière. Agir, ce n’est pas dominer, c’est prendre conscience des rapports de force (des courants d’énergie) et de leur organisation ; c’est se rendre comme de l’eau, sans volonté autre que de se couler dans toutes les fentes, de s’infiltrer par tous les interstices – sans violence, sans autre « force » que cette seule raison de l’eau qui est la pesanteur. Ainsi le combattant n’impose pas sa brutalité musculaire, il est tout souplesse et regard flottant ; il capte l’énergie de l’adversaire à son profit, utilise la force de l’autre pour jouer le déséquilibre.

– Nos Lumières et leur libéralisme ont découvert par elles-mêmes que la laïcité envers les déterminismes divins, nationaux, sociaux, familiaux, biologiques était prise de conscience de ces forces obscures, de ces tensions qui font avancer les peuples, les sociétés et les individus. Nietzsche a repris à son actif cette « volonté de puissance » qui est la force dans les choses et dans chacun. Il n’était pas libéral, au vu des chamailleries des médiocres de son temps, mais qu’est-ce que le libéralisme sinon la liberté ? Celle de « laisser faire » disent ceux qui ont peur de leur responsabilité adulte et qui voudraient bien qu’un chef, un parti, une religion ou un moralisme leur disent comment il faut se conduire. L’initiative, la création, l’entreprise, l’aventure, sont des prises de risques – en responsabilité. Ceux qui réussissent ne s’imposent pas par la brutalité comme un quelconque tyran, mais par leur astuce, cette autre forme de la force qui est capacité à faire émerger une idée au bon moment et à la traduire dans les faits, par tâtonnements, malgré tous les obstacles. Comme de l’eau. Le libéralisme politique accompagne le mouvement de la société, il le réfléchit, il le tempère, mais évolue avec son temps. Où est-il dans la toile administrative, la surveillance tout azimuts, la mise en procès de toute action – et le « principe de précaution » érigé en Commandeur – par Chirac – dans la Constitution !

garcon dauphin

D’où l’importance des moyens pratiques de vivre ensemble, dans la politique chinoise. Pas de « grands principes » gravés dans le marbre (comme notre gauche volontiers « révolutionnaire » adore en poser) ni de commandements délivrés sur la montagne dans le tonnerre et les éclairs (comme les religions du Livre le font croire), mais des rites, un ensemble de pratiques connues de tous et prévisibles qui permettent à chacun de savoir où il se trouve et ce qu’il doit faire. Il s’agit bien d’un ordre social, mais sans cesse en mouvement, issu de la société humaine elle-même, pas d’un au-delà capté par quelques prêtre, membre du parti, gourou ou imam. L’être humain n’est pas individu mais enserré dans la société. Il n’a pas de « droit » personnel mais relève des mœurs civiques. Ainsi tout dissident est-il mauvais puisqu’il conteste le « naturel » de l’ordre social ; il doit être puni « pour l’exemple ». Ce n’est pas le meilleur de la pensée chinoise, faisant du conformisme « confucianiste » la vertu humaine par excellence.

– Notre « politiquement correct » venu des États-Unis, ce « cool » des jeunes que tout conflit ennuie, sont-il d’une autre forme, sinon par leur hypocrisie ? « Cachez ce sein que je ne saurais voir » impose Facebook et l’impérialisme puritain yankee. Le déni insupportable de la gauche intello bobo chez nous est du même ordre hypocrite, à propos de ces « pauvres victimes » de musulmans « stigmatisés » – même lorsqu’ils tuent des plumitifs ou des Juifs à la kalachnikov, même lorsqu’ils égorgent des désarmés les mains liées, même lorsqu’ils violent des enfants « parce que c’est permis dans le Coran » ? Les Français ne sont pas dupes mais les officiels ne le reconnaissent pas. La Chine, au contraire, reste mentalement en mouvement – et sa société ne tolère pas de tels crimes sans réagir vigoureusement, ouvertement (contrairement à nos bobos et à nos média) avec l’assentiment de tous. Il n’en est pas de même en nos pays fatigués, où les « grands principes », trop rigides, sclérosent les consciences des élites et engendrent à des révoltes populaires sporadiques contre ce déni, en attendant les révolutions pour renverser l’entre-soi. Où le Parlement, lieu de débats politiques et de décisions claires, se perd en parlotes et en querelles d’ego, où les postures de bac à sable des politiciens médiocres comptent plus que l’intérêt général.

Il est stimulant de « penser chinois » : l’on voit ainsi que si ce peuple à l’autre bout de la terre n’est pas comme nous, nous avons des formes de pensée qui se rejoignent. Mais qu’il existe, dans la culture chinoise, une souplesse qui nous fait bien défaut – surtout à l’époque de transition que nous vivons.

Catégories : Chine, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,