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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Orly-Istanbul 2007 vers Ouzbékistan et Tadjikistan

C’était il y a dix ans, en juillet 2007, un vendredi, jour férié musulman. L’avion qui part d’Orly pour Istanbul va parcourir 2250 km en 2h43. Je pars pour la route de la soie dans sa partie où la civilisation musulmane a brillé dans les siècles avec les villes de Khiva, Boukhara et Samarkand, bien au-dessus des jeunes cons qui se prennent pour le bras armé d’Allah (qui n’a pas besoin de leur testostérone en chaleur). Un trekking dans les monts Fan’s du Tadjikistan débutera ce périple, manière de goûter à la nature sauvage avant d’aborder, avec un œil neuf, la civilisation. Turkish Airlines sert un plateau-repas succinct mais « sans porc garanti » ; nous ne sommes plus en Europe.

L’avion est rempli de touristes français du troisième âge et surtout de familles turques ou mixtes rentrant au pays pour quelques vacances. Parents et enfants parlent alternativement français ou turc. Les petits garçons sont gâtés, capricieux ; ce sont de petits machos déjà, encouragés par leur nouveau riche de père musulman. Un gamin en débardeur rouge, un peu enveloppé, est particulièrement pénible, harcelant son père pour qu’il regarde ci ou ça, qu’il lui réponde, qu’il ne fasse attention qu’à lui. Délaissé pour un instant, il se rabat sur les sucreries… Sa sœur, un peu plus grande, est nettement plus posée. Elle est même vite remise à sa place, en tant qu’aînée et en tant que fille, lorsqu’elle émet l’idée saugrenue qu’elle pourrait vaguement s’opposer à ce que dit son papa. C’est arrivé deux fois sous mes yeux. Elle n’est pas encouragée aux caprices dans une famille imprégnée de valeurs musulmanes.

Un troupeau de petits nuages moutonnent au-dessus de la France, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Bulgarie. A l’approche des Détroits, le vent souffle fort sur la mer, et c’est au ras du globe que des moutons s’y soulèvent. Du hublot, je vois le sol d’en haut, comme sur une tapisserie. Les villages français vers l’est sont groupés, commandés par le relief ; en Allemagne du sud, l’habitat est plutôt dispersé en hameaux, de même versant autrichien ; les champs sont bariolés de bosquets et de petits bois, parsemés de quelques lacs, composant une vraie tenue de camouflage léopard à destination d’un quelconque extraterrestre. Les champs secs de Bulgarie apparaissent curieusement non géométriques, avec des doigts qui s’enfoncent ici ou là dans les parcelles voisines. Les champs sont très allongés au contraire côté turc, où le relief de plaine et le régime de la propriété sont probablement plus favorables.

Le grand aéroport d’Istanbul, « Atatürk », que l’on aborde depuis la mer, aligne ses pistes tout droit vers le nord. Dès la sortie d’avion, le regard est pris par les doubles minarets qui surgissent du paysage, ponctuant la ville de signaux pour bien marquer le territoire. Revenu en Turquie après douze années, j’ai l’impression de « régresser ». Le progrès de la laïcité et des libertés de penser et de croire sont insupportablement remis en cause par ce prosélytisme militant qui passe par le dressage d’innombrables minarets, les processions de femmes voilées derrière le mari ou le fils, les slogans outrés, les prêches enflammés. Sans compter les regards, qui ne sont plus les mêmes sur nous, les étrangers : méfiants, nettement moins amènes, voire hostiles. Il a fallu une génération pour que la parole engendre la haine, que les prêches islamistes submergent la pratique musulmane. C’est tout ce fanatisme ostentatoire qui fait problème plus que l’islam en tant que religion.

Au bout d’interminables couloirs qui donnent une dimension à la démographie du pays, nous débouchons sur un grand duty-free, destiné à allécher les voyageurs désœuvrés en transits internationaux. Nous avons 6 h d’attente avant le vol pour Tachkent en Ouzbékistan. Je parcours donc le territoire, observant ce qui s’y passe. Dans les deux librairies achalandées, un vaste rayon concerne l’islam, aussi grand que les romans en anglais. Les œuvres de Tariq Ramadan figurent en globish, à destination des bienveillants chrétiens qui se sentiraient coupables de ne pas « comprendre ». On trouve aussi, en turc et en anglais, nombre de biographies du Prophète, des essais sur « Islam et Turquie » et ainsi de suite. L’observateur sent immédiatement qu’il s’agit d’un sujet préoccupant ici. Il le deviendra de plus en plus, jusqu’aux outrances du Pétain turc d’aujourd’hui.

Asseyez-vous sur un banc, vous verrez très vite défiler devant vous des « femmes » voilées de l’occiput aux orteils. Cinq fantômes noirs passent justement devant moi, sans un mot, paraissant glisser au ras du sol. Les pieds chaussés de sandales s’activent sans qu’on les voie. Le visage est découvert, mais entouré de ce noir austère, profond, culturellement mortifère à nos yeux.

Je croise nombre de russophones dans cet aéroport, surprise de ces dernières années. Depuis que l’Union Soviétique a ouvert sa prison, les Russes adorent voyager. Ils sont aussi curieux que nous du monde, plus peut-être, ayant été frustrés durant trois générations. La relative prospérité russe due au pétrole fait sentir ses effets.

Les heures passent, les panneaux affichent la salle d’attente et la porte prévue. Débarque toute une troupe d’adonaissants en pantacourts ou jupettes bleus, garçons et filles, tee-shirt et casquette blancs, sacs rouges. Les jeunes mâles reluquent sans vergogne deux grosses dames Kazakhs un peu décolletées. Les femmes, amusée et gênées, échangent avec eux quelques mots : d’où ils sont, où ils vont. Elles jaugent elles aussi les attraits encore tendres de ces petits machos de 11 à 13 ans. Il s’agit d’une colonie d’adolescents Ouzbeks qui a passé un trimestre en collège turc, dans le cadre d’échanges culturels. La langue est proche et les Ouzbeks comprennent le Turc sans grands efforts. Si le tadjik est une langue perse, l’ouzbek est une langue turco-mongole. C’est tout un aspect de la politique turque qui surgit ainsi : les liens de langue, de culture et d’influence régionale d’un pays développé envers ses petits frères turcophones, en général issus des ex-républiques soviétiques. Les filles sont en groupes séparés, une horde tout habillée de rose vient juste de faire son entrée, le passeport ouzbek vert à la main.

Et c’est un bonheur dans l’avion d’Uzbekistan Airlines, peu après le décollage, de voir tous ces encore enfants s’endormir comme des souches sur leurs sièges, dans n’importe quelle position. Par sécurité ou consignes disciplinaires, les adolescents ont été dispersés parmi les passagers. Je suis assis à côté d’une petite fille qui me semble bien seule. Je lui demande si elle veut que je me décale pour que sa copine vienne s’asseoir à côté d’elle. Cette disposition la ravit. Les deux sont très sages ; elles me demandent si je parle russe. Hélas, fort peu pour une conversation suivie. Elles dorment donc presque tout le temps. Les garçons résistent mieux, intéressés par les cartes du magazine de la compagnie, puis s‘écroulent, certains même avant le dîner. Il est passé minuit et la musculature moulée par les légers tee-shirts montre qu’il s’agit de sportifs qui ont l’habitude de se dépenser. L’un des plus jeunes, un blond en débardeur vert (il est le seul à ne pas avoir d’uniforme), s’abandonne complètement sur son siège. Derrière moi, un autre blond en train de muer, la charpente noueuse sous le coton, déclare à ses voisins d’une voix cassée se prénommer Mustapha, être Ouzbek, mais chrétien. Il est un descendant de ces mélanges soviétiques.

Uzbekistan Airways est une compagnie née avec l’indépendance du pays. Elle dessert plus de 50 destinations internationales surtout vers l’Europe et l’Asie. Elle comprend des Boeing 767/757 comme des Airbus 310 et des Avro RJ-85 moyens courriers.

Nous dormons peu, pas comme les jeunes. A notre arrivée à Tachkent, il fait jour. La queue pour l’immigration est interminable, puis encore pour récupérer les bagages, puis enfin pour la douane. Papiers, cachets, écran, amour du matériel administratif, du rituel paperassier hérité de l’URSS. Tout cela inutile, tant on va dans le détail. Vous devez déclarer chaque coupure de devise importée mais – avec les centaines de passagers débarquant à la fois – qui va contrôler ? Peut-être est-ce du juridisme ? « Si » vous êtes pris pour autre chose, on aura au moins ça à vous coller sur le dos, tout comme ce que vous « jurez » être vrai sur les formulaires américains ?

Les gosses n’échappent pas à cette kafkaïenne pagaille. Ils en ont l’habitude et ne s’impatientent nullement. Collectifs, ils s’organisent : l’un d’eux s’assoit pour garder les sacs rouges de cabine des autres, tandis qu’un groupe va récupérer les sacs de soute de tout le monde. Le plus jeune, hors uniforme, est sans doute avec eux par privilège, fils d’un accompagnateur peut-être. Nous quittons ces gamins attachants. Ils sont vigoureux, chaleureux, communautaires – un peu bruts peut-être, mais la tête sur les épaules.

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Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge

orhan pamuk mon nom est rouge
Rouge est la miniature persane, rouge est le sang. C’est entre ces deux forces que s’étend ce roman. Policier car il y a meurtres, et artiste car il y a peintures. La tension entre les deux est le fait de la religion, l’islam prohibant les images qui imitent la création de Dieu, donc impies. L’auteur est turc et situe son roman foisonnant à Istanbul en 1591. Nous sommes au sommet de l’art de la miniature, juste avant la période obscurantiste qui va consacrer, avec le sultan Mehmet, la décadence irrémédiable de la civilisation islamique qui avait culminé au 16ème siècle sous Soliman « le Magnifique ». La cause en est simple : la religion et son rigorisme, la tentation de la pureté, l’éternel retour aux origines qui plombe l’islam de la lettre.

Le message du Turc Pamuk aujourd’hui est donc aussi politique : rien à faire avec la religion au pouvoir. La vie qui va ne saurait composer avec les principes rigides des fanatiques, figés par la Révélation au Prophète. Prix Nobel de Littérature 2006 parce qu’il sait concilier culture musulmane et droits de l’homme, Orhan Pamuk se met ici en scène avec le petit Orhan (5 ans), frère de Shevket (7 ans), fils de Shékuré, la véritable héroïne du livre. La mère, la femme, est le personnage central autour duquel tout tourne – y compris les intrigues de palais et l’art ou la guerre.

adolescents aux figues miniature persane

Ce roman foisonnant, paillard, gourmand, sensible, se lit avec bonheur malgré son nombre élevé de pages et sa traduction souvent maladroite. Il fait contraster la beauté vivante des hommes de belle prestance, des femmes désirables, des adolescents mignons, des enfants turbulents avec la beauté abstraite et froide des miniatures peintes du monde « tel qu’il est aux yeux de Dieu » p.394. Le bonheur ? s’interroge Shékuré avec son robuste bon sens de mère et d’épouse qui n’a pas revu depuis 4 ans son guerrier de mari rentrer des batailles, « l’amour ainsi que le mariage nous aide à y parvenir : voilà à quoi servent un mari, une maison, des enfants, un livre » p.346. Chacun des personnages raconte l’histoire en chapitres séparés, rendant ce roman polyphonique et offrant au lecteur autant de facettes de la civilisation musulmane avant qu’elle ne décline.

Le meurtre d’un peintre, Monsieur Délicat, ouvre le livre, racontée par le mort lui-même. Suivra le meurtre de l’Oncle, père de Shékuré, avant l’enquête commandée par le sultan en personne. Le premier aurait été effrayé des « impiétés » qui étaient demandées aux peintres par le second, sur ordre du sultan, pour « imiter » la manière de peindre européenne sous forme de portraits ressemblants. Quelle hérésie dans un islam travaillé d’interdits et hanté par le souci de ne jamais égaler Dieu dans sa Création ! Juste après cette époque, le sultan Mehmet ira jusqu’à détruire à coup de masse l’horloge animée offerte par la reine d’Angleterre, parce que ses personnages « offensaient Dieu ». Comme si le Créateur du monde, qu’il se nomme Jéhovah, Dieu ou Allah, n’avait pas « façonné l’homme à son image », comme il est dit dans le Livre… « Je sais trop bien que cet inépuisable sentiment de culpabilité, cette habitude de courber la tête sous les attaques des hodjas, des prédicateurs, des juges, et des religieux en général, qui tous nous accusent d’impiété, c’est à la fois ce qui nous nourrit et ce qui tue l’imagination de nos peintres », dit l’Oncle p.300.

L’auteur a quitté la Turquie en 2006, après nombre de menaces de mort pour ses prises de position contre la négation du génocide arménien et pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Il s’est exilé aux États-Unis, pays phare de l’Occident démocratique, en complet désaccord avec le fanatisme de toutes les religions du Livre. C’est dire si la Turquie, qui n’a jamais été européenne, ce roman le montre à l’envi, dérive de plus en plus de l’Union depuis sa publication…

Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge, 1998, Folio 2007, 743 pages, €11.12

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Flaubert voyage en Orient

Article repris par Medium4You.

La correspondance de Flaubert est la partie la plus vivante de son œuvre. Il y est tout entier, primesaut et direct, sans souci des convenances puisqu’il écrit aux proches et aux amis. Il a toujours aimé aller voir l’ailleurs, ce pourquoi il est moderne. Critique de son temps et curiosité des autres vont souvent de pair.

Pour faire rêver aux temps enfuis, alors que le monde où l’on peut voyager sans crainte se rétrécit, voici quelques « cartes postales » envoyées par Flaubert des lieux magiques, il y a un siècle et demi :

Égypte : « Hier nous avons passé devant Thèbes. Je casse-pétais intérieurement. Les montagnes (c’était au coucher du soleil) étaient indigo, les palmiers noirs comme de l’encre, le ciel rouge et le Nil semblait un lac d’acier en fusion » (à sa mère, 8 mars 1850). Notons que casse-péter signifie dans l’argot flaubertien à peu près s’éclater au sens des jeunes 2011, être étourdi d’un coup brutal qui fait exploser avec bruit.

1854 Gizeh sphinx John B. Greene

Jérusalem : « est d’une tristesse immense. Ca a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville où l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines » (à sa mère, 9 août 1850).

1852 Jérusalem St Sépulcre extérieur

Byzance-Constantinople-Istanbul : « est éblouissant. Figure-toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans Le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières ; certains quartiers rappellent les vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons ; le tout bâti en amphithéâtre sur des montagnes, et pleins de ruines, de bazars, de marchés, de mosquées, avec des montagnes couvertes de neige à l’horizon et trois mers qui baignent la ville » (à sa mère, 14 novembre 1850)

1859 Athènes Acropole

Athènes : « Sans blague aucune, j’ai été ému plus qu’à Jérusalem, je ne crains pas de le dire. – Ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. (…) Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : ‘C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses » (à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850).

1857 Naples enfant pêcheur de Carpeaux

Naples : « La quantité de maquereaux qu’il y a ici est chose plaisante. On m’a proposé des petites filles de dix ans, oui monsieur, des enfants en bas âge, dont les nourrices sont sans doute en même temps les maquerelles. On m’a même proposé des mômes, ô mon ami. Mais j’ai refusé » (à Camille Rogier, 11 mars 1851).

1850 Rome forum

Rome : « Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste » (à Louis Bouilhet, 9 avril 1851).

Mais comme il le disait lui-même, ne voyons pas le monde en noir et blanc, « la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. (…) Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon. » (à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850).

Flaubert, Correspondance tome 1, 1830-1851, édition Jean Bruneau, La Pléiade Gallimard 1973, 1232 pages, €53.79 

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