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Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Un gamin de 12 ans en centre d’accueil belge (Thomas Doret) cherche obstinément à retrouver son père. Son numéro de téléphone n’est plus attribué, il a déménagé, il a vendu sa moto, il a fait de l’argent avec le vélo noir de son fils, il n’a laissé aucune adresse. Buté, monomaniaque, opiniâtre, Cyril le gamin ne veut pas en démordre : il veut le retrouver. Pourquoi ? Parce qu’il est son père, c’est tout.

Il le retrouvera, après deux fugues du centre éducatif et l’aide d’une coiffeuse à laquelle il s’est accroché comme les manifestants s’enchaînent aux grilles, pour ne plus bouger avant d’avoir obtenu satisfaction. Samantha (Cécile de France) est touchée ; elle ne le connait pas mais reçoit cette boule de nerfs d’un coup dans le ventre (« lâche-moi, tu me fais mal ! ») ; il lui enserre la poitrine de ses petits bras musclés (l’acteur a 14 ans sans en avoir l’air, au tournage). Lorsqu’elle va le voir au centre éducatif, Cyril est couché sous son drap de lit, enroulé comme en linceul ou une momie, symbole de sa solitude absolue : il n’est « rien », tel un cadavre ; il est en même temps enserré dans tout un réseau de contraintes sociales et de discipline éducative – mais pour quoi ? Samantha rachète son vélo, obtient d’être « famille d’accueil » pour le week-end, supporte sa colère de mal-aimé, retrouve par la police la trace de son père, l’emmène le voir…

Et là, ça se passe mal. Le père (Jérémie Renier) est un paumé qui peine à s’en sortir ; il travaille comme cuisinier à tout faire dans un restaurant dirigé par une femme. Il n’a pas la force d’assumer un gamin qu’il a sans doute eu par hasard et n’a pas désiré, et qu’il veut voir sortir définitivement de sa vie. Sa mère est morte ou s’est barrée, on ne sait pas, la grand-mère est décédée, au fils de faire sa vie tout seul. Le vélo était d’ailleurs le dernier cadeau du père comme une invitation à rouler, à prendre son envol. Cyril, qui n’avait que cette image du père comme seule référence, s’écroule. Il se griffe le visage, se cogne la tête dans la voiture, il n’est plus rien, qu’une vile merde que personne n’aime. Samantha le prend dans les bras, l’apaise alors que monte la musique du concerto numéro cinq de Beethoven contre Napoléon (avatar du père).

Pour un temps, car le gamin, s’il cherche une protection, ne veut rien entendre du protecteur. Il n’en fait qu’à sa tête dans une société molle où tout part à vau-l’eau : Un roi belge qui ne règne pas, un parlement qui ne dégage aucune politique faute de majorité, un gouvernement réduit à gérer les affaires courantes, une société écartelée et crispée sur ses communautés qui laisse faire, des éducateurs qui n’éduquent pas mais gèrent les comportements en pseudo-copains, les dealers que tout le monde connaît en cité laissés à leurs trafics, la parole donnée qui ne vaut rien (« promets-moi de ne pas revoir ce dealer ! – oui » – mais cause toujours)… Quel « exemple » un gamin de 12 ans dans la Belgique des années 2000 a-t-il pour se construire ? La société molle accouchera d’une Molenbeeck, la plaque tournante du terrorisme et des trafics.

Libéré du centre par Samantha et de Samantha par son vélo, Cyril ne cesse de bouger, toujours en mouvement, comme une machine. Il va mais ne sait pas où, se fait voler son vélo, rattrape l’agresseur, le rosse ; puis une seconde fois, où l’autre l’entraîne dans un piège. Mais c’est pour le jauger et l’enrôler dans une bande de trafiquants en herbe menés par Wes (Egon di Mateo) qui se prend d’une trouble attirance pour ce gamin râblé qui ne lâche jamais et qu’il surnomme Pitbull. Cyril croit avoir trouvé un grand-frère, modèle plus accessible et mieux disposé qu’un père déserteur. Débardeur de dur, chaîne d’acier au cou et cheveux gominés en arrière, « le dealer » a plein de thunes, un frigo dans sa chambre et une platine de jeux vidéo. Cyril est séduit et se laisse persuader d’agresser un libraire qui transporte sur lui en fin de semaine la recette d’une loterie. Il répète la scène avec Wes puis accomplit le forfait, assommant le libraire (Fabrizio Rongione) d’un coup de batte de baseball avant de lui piquer son fric. Il ne le fait pas pour l’argent mais pour Wes, le seul mâle à l’avoir pris en considération et à s’occuper de lui. Mais le fils du libraire est le grain de sable dans le scénario bien joué : il sort de la boutique pour rappeler quelque chose à son père et se prend une batte dans la tronche à son tour. Sauf qu’il a eu le temps de voir qui frappait et Wes largue aussitôt Cyril de sa voiture pour ne pas être impliqué. Abandonné une nouvelle fois, le gamin revient vers son père pour lui donner l’argent dont il ne sait que faire et dont l’adulte a besoin. Ce dernier n’en veut pas et le chasse définitivement. Cyril revient alors vers Samantha, qu’il a mordue en s’échappant de chez elle pour aller retrouver Wes.

La fin est niaise, tout le monde se pardonne dans un transport bien catholique et le gamin trouve enfin une famille avec Samantha – ils invitent même le copain arabe à un barbecue dans leur cour avec ses cousins…

Mais tout le film est traité comme une bande dessinée où bonne fée et méchant sorcier veulent chacun leur tour accaparer l’enfant que « l’institution » n’élève pas. Le gamin est toujours vêtu d’un jean bleu, de tennis blanches et d’un tee-shirt rouge ou d’une veste de même couleur, comme dans les albums belges de la ligne claire. Nous sommes moins dans la réalité que dans le mythe et « le gamin » suscite peu d’empathie chez le spectateur : il est massif, brut et ne sourit jamais sauf à la dernière scène ; lui arracher un « merci » ou un geste d’affection est en permanence inconvenant. Comment, à 12 ans, gérer la transition de l’enfance à l’âge adulte ?

L’après-film reste d’ailleurs ouvert : Cyril va-t-il se construire avec Samantha qui le sort du foyer pour l’accueillir chez elle comme un fils qu’elle n’a pas su faire ? Va-t-il connaître quelques années plus tard l’amour avec elle (comme Macron et sa prof) parce qu’elle a largué son mec et a choisi nettement entre Cyril et lui, comme si elle était tombée amoureuse déjà ? Va-t-il disparaître un beau jour parce que Wes a promis de le « tuer » s’il le dénonçait ?

Hymne à la vie à deux ou dénonciation de la société molle où l’humanité se perd ?

Grand prix du festival de Cannes 2011.

DVD Le gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2011, avec Thomas Doret, Cécile de France, Jérémie Renier, Fabrizio Rongione, Egon Di Mateo, Diaphana 2011, 1h27, standard €12.25 blu-ray €17.16

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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