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Panique dans la rue

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Pas de panique (quoique…), il ne s’agit que d’un film. Mais il est noir, haletant et humain. Les Etats-Unis 1950 étaient encore sous l’élan collectif de la guerre et le fric gagné au jeu, volé, reçu en salaire, comptait moins que l’honneur du travail bien fait et la considération pour le collectif. Même si une place de cinéma ne coûtait que 25 cents, comme nous l’apprend le gamin.

Un immigré clandestin venu d’Arménie (Lewis Charles) grâce à un cousin inféodé à Blackie, un caïd de la pègre qui n’est pas nègre mais toujours habillé en noir (Jack Palance), tombe brutalement malade et s’enfuit littéralement après avoir gagné au jeu. Blackie ne peut accepter de perdre, et encore moins de se voir refuser une revanche ; macho sans jamais sourire, il « a horreur d’être possédé »… Au cours de la poursuite il tue le type, et ordonne à ses acolytes – serviles et pas très futés (Zero Mostel et Tommy Cook) – de le transporter pour le balancer à la flotte dans les docks de la Nouvelle-Orléans. Lorsqu’il est retrouvé par la police, le médecin légiste détecte que le cadavre est porteur de la peste pulmonaire, dont les symptômes ressemblent à ceux d’une banale grippe – mais qui tue en deux ou trois jours.

Or cette maladie est très contagieuse puisqu’elle se transmet par l’air que nous respirons et les choses infectées que nous touchons. Il faut donc vacciner et isoler toutes les personnes ayant été en contact avec le mort. Sauf qu’il est inconnu, clandestin, venu probablement d’Asie par un cargo, et que la pègre refuse de parler par omerta.

C’est le mérite du médecin-chef (Richard Widmark), fonctionnaire peu payé mais hanté par son devoir, que d’insister auprès des autorités (soumises aux routines de la procédure) et du maire (politicien pour une fois éclairé) sur le danger qu’il y a à laisser courir les contaminés, comme à avertir le public via la presse. Une panique monstre pourrait aisément se produire, chacun cherchant à protéger « ses enfants » – beau prétexte pour dire avant tout sa propre peau. Ou bien un système dictatorial devrait être mis en place, quadrillant la ville et empêchant chacun de sortir, obligeant à la vaccination et à la prophylaxie, ce qui menacerait les libertés publiques si chères au cœur des Américains.

On a dit que « la peste » était une métaphore du communisme venu de l’étranger par les immigrés, qui envahit les esprits comme toute idéologie totalitaire (voir La Peste de Camus), et contre lequel il est nécessaire de se serrer les coudes pour en vacciner la communauté. Ou du Maccarthysme suscité en anticorps – mais deux ans après le tournage. Cet aspect de guerre froide, oublié aujourd’hui, n’ôte rien à l’action ni au message du film, tourné en décors naturels sur le port, dans les rues mal famées et les bars interlopes. Une pandémie, qu’elle soit microbienne, idéologique ou religieuse, peut toujours surgir – n’importe où – et générer une panique dans la rue. Par exemple les assassinats du 13 novembre 2015…

La police (Paul Douglas) dispose de peu d’indices, d’autant que le cadavre et toutes ses affaires ont été aussitôt incinérés ; elle dispose de 48 h pour trouver. Et le médecin-chef s’investit lui-même dans une enquête personnelle tant il connait la peste et ses ravages potentiels (il parle chinois). Sauver le monde lui va mieux que d’élever son fils (Tommy Rettig) ou de contenter son épouse (Barbara Bel Geddes), mais… le devoir avant tout. Les scènes de famille, qui semblent mièvre dans la noirceur du film, servent de contraste pour montrer combien l’égoïsme et le repli sur le cocon du couple et des enfants sont une tentation permanente – en balance avec la tâche, vitale à la société.

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C’était un reste de rigueur quaker dans l’Amérique de l’époque, vertu très diminuée semble-t-il aujourd’hui après les frasques de la finance et la clownerie politique. D’où l’intérêt pour nous, Européens, de revoir ce vieux film afin de nous remémorer l’image d’une autre Amérique, celle qui nous a menée vers le progrès scientifique et matériel comme vers l’ouverture au monde, jusqu’aux abords du millénaire. Depuis, il nous faudrait voler de nos propres ailes… Mais aurions-nous les réactions saines de ces serviteurs d’Etat en 1950 ?

DVD Elia Kazan, Panique dans la rue (Panic in the Streets), 1950, avec Richard Widmark, Paul Douglas, Barbara Bel Geddes, Jack Palance, Zero Mostel, ESC conseil 2016, €29.70

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William Faulkner, Sanctuaire

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Encensé par Malraux, récupéré par Sartre, pour Camus un chef d’œuvre, ce livre est un roman policier noir qui se passe dans le sud, ce Mississippi cher à l’auteur. L’intrigue est simple : une étudiante se fait violer par un pervers de la pègre ; un avocat humaniste tente de sauver celui qui est accusé à tort mais rien ne fonctionne. La vie est une fatalité et chacun doit aller au bout de son destin.

Écrit sans les tentatives expérimentales du Bruit et de la fureur, Sanctuaire est l’application au XXe siècle des rigueurs de l’Ancien testament : Popeye le caïd est le serpent du mal pur, Temple l’étudiante de 17 ans est une oie blanche aussi niaise que travaillée de la vulve. Quand les deux se rencontrent, ça fait boum, le sanctuaire est violé et le paradis perdu ; tous les lecteurs de la Bible connaissent la suite…

Mais le viol est à plusieurs étages, ce qui complique l’affaire : Popeye est impuissant depuis l’enfance et c’est un épi de maïs qui fait office avant qu’un homme (un vrai), au nom de Red, soit choisi pour officier devant lui en servant d’étalon. « Tiens, t’as un nom de garçon ? » s’étonne devant Temple la tenancière d’un bordel dans lequel Popeye a mené sa conquête. Il est vrai que l’auteur adore donner des noms de garçon aux filles (ainsi Quentin dans Le bruit et la fureur) : pour mieux les traiter de garces ?

Car toute femelle ne pense qu’à « ça », même les oies blanches couvées en pensionnats séparés. « Dans leurs yeux à toutes, cette expression de froideur innocente et effrontée » (chapitre 19) ; elles aiment la bite, dira-t-on dans les années 1980 (Les Bronzés), mais il s’agit bien des mêmes. « Cette curieuse petite chair (…) en qui semblait fermenter peu à peu quelque chose de ce bouillonnement qui l’identifiait à la vigne en fleur » ch.19. Le lieu du mal est la chair, le temps du mal est le printemps, le prétexte du mal est l’alcool. L’oie blanche, malgré trois frères, ne connait rien à la vie, enfant trop gâtée, trop égoïste et hédoniste, déjà prototype de « conne américaine » que la littérature plus récente a consacrée : « Elle n’avait qu’à s’habiller et, quelques instants après, quelqu’un venait la chercher » ch.18.

Tout commence en avril, dans ce sud des États-Unis où le printemps explose en luxuriance, pour se terminer en automne dans le gris uniforme du Paris bourgeois. Entre temps, la nature aura fusé, la soupape aura été refermée, et la « bonne » société retrouvé sa morale, cette discipline étouffante qui est sa seule culture. Tout commence à la source, qui jaillit naturelle, et se termine au Luxembourg, devant un bassin maîtrisé.

Le roman ne cesse d’alterner exprès la fausse innocence féminine et la pseudo virilité, le hors la loi et l’homme de loi, la maison coloniale isolée et la maison de famille urbaine, le libertarisme campagnard détournant la Prohibition et la morale étriquée des « paroissiennes » en ville et de ceux qui ne veulent jamais d’ennuis – « tous d’excellents chrétiens » ch.20, le citoyen normal, professionnel et égalitaire, et celui qui veut péter plus haut que son cul. « Parce qu’ils ont un veston cintré et qu’ils ont accompli le merveilleux exploit de fréquenter l’Université de Virginie, ces gens-là parcourent la terre impunément… » ch.19. Le contraste de l’avocat humaniste et de l’avocat « juif » montre l’antisémitisme latent d’époque dans les romans de Faulkner, même s’il prête les propos à des personnages peu recommandables. Peut-être est-ce moins contre la « race » que contre la soi-disant « élite », le peuple travailleur contre les financiers enrichis, le Mississippi contre New York, les états du sud contre ceux du nord ?

Roman grinçant, pessimiste sur la nature humaine, imbibé de bible et d’horreur de la chair – une sorte d’envers de l’Amérique optimiste, braillarde et superficielle dont on garde l’image. Faulkner avoue, dans son introduction à l’édition de 1932 : « Je (…) spéculai sur ce que pourraient êtres les problèmes actuels pour un habitant du Mississippi. Je m’arrêtai à ce que j’estimai être la réponse correcte, et inventai l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ». Temple sera violée, son violeur est impuissant et un autre est accusé à tort, qu’il laissera lyncher, avant que le destin du malfrat soit scellé par une condamnation à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis… Vous avez là toute l’Amérique, balancée d’un coup, d’une plume de maître.

William Faulkner, Sanctuaire (Sanctuary), 1931, Folio 1972, 384 pages, €7.51
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Shane Stevens, Au-delà du mal

Voici pour les vacances un pavé bien saignant et captivant. Pavé par ses 891 pages, saignant parce que plus d’une centaine de femmes violées, d’enfants fouettés, de meurtres par éventration s’y produisent. Captivant parce que l’auteur écrit direct, un fait à chaque paragraphe, qu’il panache comme des séquences de film. Le livre est en trois parties : le bandit, le journaliste enquêteur, la rencontre finale. Nous sommes dans un western, ce mythe de l’Amérique, qui passe de la côte californienne à la côte est, de Los Angeles où tout commence à New York où tout finit toujours.

Qui se souvient de Caryl Chessman ? Ce petit malfrat, braqueur avec armes et violeur récidiviste, a été condamné à mort. Aidé par les intellos contre la chaise électrique, il a engagé toutes les procédures, écrit quatre livres, passé 12 ans dans les couloirs de la mort avant de la rencontrer dans la chambre au cyanure. C’était en 1960. Et si ses viols avaient produit leurs fruits ? C’est ce qu’imagine l’auteur. Ainsi naît Thomas, garçon détesté par sa mère, haï par son père officiel qui sait qu’il n’est pas de lui et qui disparaîtra bientôt, minable, tué dans un braquage foireux. L’enfant est dressé par sa mère au fouet, habitué à la haine. Il finira par l’assassiner à 10 ans et à brûler son corps dans la chaudière. Interné pour cela, il apprendra à ruser pour se fondre dans la société des humains, à jamais amputé de toute empathie et de tout amour.

Il apprend beaucoup par la télévision, notamment sur les mille manières de se fondre dans la société américaine très libre (avant le Patriot Act) où il suffit d’une date de naissance et d’une adresse pour se procurer tous les papiers d’identité nécessaires. Thomas s’évade à 25 ans de l’hôpital psychiatrique en se faisant passer pour mort : il assassine froidement son co-évadé et il lui met son portefeuille et ses vêtements, défonçant son visage pour qu’on ne le reconnaisse pas. Il a subtilisé ses photos et empreintes dans les dossiers de l’hôpital. Le voilà neuf, il ne songe qu’à se venger. Il adule celui qu’il croit son vrai père, Caryl Chessman, il viole et tue en son honneur. Beau gosse, il attire. La baise lui répugne, préférant les pipes, jouissant surtout de se vautrer dans le sang. De ville en ville, il sème son lot de cadavres.

Nous suivons le tueur, l’enquête des polices locale et fédérale, la quête du journaliste d’investigation. Mais l’auteur ne se contente pas d’un thriller sur un tueur en série. Il veut mettre en scène toute l’Amérique. Il passe donc en revue les regards indifférents des voisins de campagne sur l’enfant battu, la solitude des filles seules autour de trente ans, l’enchevêtrement des lois et règlements entre états et fédération, la corruption politique, la spéculation immobilière, les liens des politiciens avec la pègre, la naïveté bobo des psy sur la cure des détraqués, l’usage politique des informations de presse, les maîtresses obligées de tout homme de pouvoir, les petites manipulations entre amis, l’envie de lynchage des « bons citoyens » outrés, l’ère de paranoïa Nixon… C’est une radiographie des États-Unis des années 1970 qui surgit de l’action.

‘Pour cause de démence’ (titre américain d’Au-delà du mal) est un grand livre. Il donne le pourquoi de l’ère Reagan qui suivra, dans les années 1980. Et il se lit comme un thriller, ce qui n’est pas rien en vacances !

Shane Steven, Au-delà du mal (By Reason of Insanity), 1979, Pocket février 2011, 891 pages, €8.45

DVD Crimes of the 20th Century avec bonus : By Reason of Insanity, Sanctuary 2004, €12.49 (en anglais)

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