Philip Kerr, La mort entre autres

Philippe Kerr La mort entre autre

Côtoyant l’histoire vraie et très bien documenté, l’auteur écossais fait revivre l’après-guerre en Allemagne, pays vaincu en proie à la honte et à la dénazification. Tous les cloportes grouillent sur le cadavre : les anciens nazis qui veulent se refaire une identité, la CIA qui compte en récupérer d’utiles à ses recherches médicales et militaires, la Haganah juive qui veut se venger, l’Église catholique qui veut aider les nazis à émigrer en Argentine pour les réserver contre le communisme (après avoir aidé « des catholiques non aryens » – des Juifs – à émigrer hors d’Allemagne), les Soviétiques corruptibles mais implacables, et les citoyens allemands ni blancs ni noirs qui ont un peu trempé dans le nazisme sans vraiment en faire partie… Nous sommes dans le glauque de l’année 1949, dans la lassitude du combat et des idéologies frelatées, dans la cinquantaine du héros.

Bernie Gunther, rencontré dans La trilogie berlinoise, reprend ses activités de détective privé après la mort suspecte de sa femme épousée en Autriche pour « fièvre ». Il n’a plus aucune attache, sinon son savoir-faire d’enquêteur, ex-flic de la KRIPO, la police criminelle de Berlin avant guerre et une automobile Hansa 1700, bien conservée au garage. Ce pourquoi il prend les affaires qui se présentent : rechercher des personnes disparues.

Une belle femme blonde et apparemment très catholique lui demande de retrouver son mari devenu SS, au moins de savoir s’il est mort : elle veut se remarier. Elle est l’appât d’une machination pour impliquer Bernie, lui faire endosser une autre identité pour que le vrai coupable puisse refaire sa vie sans être inquiété. Dans sa quête, Gunther rencontrera un prêtre croate nazi, un ex-général SS, quelques brutes d’hommes de main, un juif affairiste de la CIA, un commando de vengeurs israéliens du Nakam, et Adolf Eichmann – en route pour l’Argentine sous le nom de Ricardo Klement.

hansa 1700

Nous sommes mêlés à la grande histoire, avec le cynisme de l’observateur un demi-siècle après. Les Américains ne sont pas plus purs que les nazis puisqu’ils ont eux aussi inoculé à des prisonniers des maladies afin d’en expérimenter les vaccins ; les Juifs ne sont pas plus moraux que les Allemands puisqu’ils assassinent sommairement les anciens soldats sur la foi de simples soupçons ; les Allemands ne sont pas blanchis par la défaite ni coupables pour des générations. Malgré ses talents, Bernie Gunther ne peut rester en Allemagne, il doit aller refaire une vie ailleurs. Il laissera cependant le Dieu vengeur (ou plutôt le destin, bien aidé) s’occuper des assassins de sa femme – simple fille d’hôtelier qui avait le tort d’avoir son établissement dans la ville de Dachau. Ils finiront par où ils auront péché…

Les personnages sont crédibles, humains ; l’intrigue est retorse, bien ficelée, distillée avec art ; les chapitres sont découpés comme en film avec coups de théâtre et rebondissements inattendus en fin de chapitres ; les marques d’humour ne manquent pas ; la documentation historique fouillée et originale. Le lecteur se divertit, compatit et en apprend beaucoup sur les aspects occultés de l’histoire telle qu’elle s’est vraiment déroulée et non telle qu’elle a été présentée. Car, trop souvent, l’histoire est comme une religion : imbibée de croyances et d’idéologie préconçue, écrite par les vainqueurs.

Un très bon livre de voyage en train ou de fin de journée sur la plage.

Philip Kerr, La mort entre autres (The One from the Other), 2006, Livre de poche 2011, 565 pages, €7.22

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2 réflexions sur “Philip Kerr, La mort entre autres

  1. Une histoire sans morale, une intrigue bien ficelée. Que demande le peuple sur la plage ou dans le train ?

  2. Les livres de Kerr sont très intéressants mais à mon avis beaucoup plus par le regard que l’auteur porte sur l’Histoire extraordinairement libre sans apriori sinon celui de son pessimisme intégral sur la nature humaine, que par l’intrigue qui, contrairement aux personnages, n’est pas toujours très plausible. Mais ce qui me gène le plus c’est le coté indestructible de Bernie, cela me rappelle la réflexion qu’avait fait un tintinologue disant que Tintin avait été assommé tellement de fois qu’il aurait du être idiot à partir du cinquième album! Il en va de même pour Bernie.

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