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Christian de Moliner, L’année du Front

Faisant suite à sa série de romans de politique fiction que sont Le pays des crétins, Trois semaines en avril, et La guerre de France, Christian de Moliner approfondit la vision qu’il peut avoir de notre pays dans les années et les décennies à venir. Nous sommes cette fois quelque part au présent. L’année du Front conte comment le parti nationaliste prend le pouvoir : dans le délitement des élites et les magouilles des gouvernants.

Le président Barrors est un démocrate à principes, mais il se meurt d’un cancer en phase terminale. Il reste cependant le seul recours contre la montée du Front français, avatar du Front national. Sa duchesse blonde et nulle a été remplacée par un habile, François Marèche. Le pouvoir lui est ouvert comme un boulevard car l’opinion est mûre. Les sectaires de l’islam ont en effet pris la main sur les majoritaires et enflammé « les jeunes » qui veulent en découdre avec la police et tous les incroyants. Idriss, député à la proportionnelle intégrale (dérisoire tentative de noyer les extrêmes dans les parlotes de parlement), est désormais impuissant à « négocier » quoi que ce soit. Ce sont les émirs autoproclamés des quatre coins qui font la loi, leur loi locale comme en Syrie. La République n’entre plus sur leur territoire et des barrages filtrent ceux qui sont autorisés et ceux qui sont exclus. Quant aux extrêmes de la droite, une partie des modérés ont ralliés l’extrémisme au Parlement tandis que celui qui se fait appeler « l’Archange » décide de descendre tous les Maghrébins qu’il rencontrera si la police ne reconquiert pas les territoires perdus de la République. Il en tue deux en stoppant un TGV à titre d’avertissement.

Le président de la République répugne à enclencher l’article 16 de la Constitution, qui permet les pleins-pouvoirs afin de rétablir l’ordre républicain. Son ministre de l’Intérieur Vallorgues, pourtant un copain, ne parvient pas à le convaincre de dissoudre simultanément le parti islamiste après un attentat meurtrier dans un lycée du nord, en représailles à celui du TGV, et le parti nationaliste qui a riposté par des manifestations ayant engendré des morts. Cela aurait pourtant été la solution politique la plus réaliste.

Mais les humains étant ce qu’ils sont – trop humains, voire humanistes – ils attendent, ils tergiversent, ils modulent, à la François Hollande. C’est donc la catastrophe annoncée qui survient. La tentative de placer le président devant le fait accompli du recours à la force le pousse à enclencher enfin l’article 16 – mais pour nommer aussitôt Marèche comme Premier ministre sans plus aucun garde-fou. L’engrenage a pris tous les gouvernants dans l’urgence et aucun n’a eu le cran d’imposer une décision en temps voulu.

Le roman, écrit comme un thriller avec un découpage horaire, se lit aisément et passionne. Les héros positifs que sont Saïd Elkraff, énarque beur, et Julie, journaliste canadienne, donnent de la hauteur aux événements qui ballottent les « minables » (terme socialiste) qui gouvernent. La guerre civile est proche car les tabous idéologiques ont empêché d’y voir clair et de prendre les décisions nécessaires à temps.

L’article 16 de la Constitution de 1958, voulu par le général de Gaulle, est précis mais taillé à sa mesure. Il faut « avoir les couilles » de l’enclencher (selon un terme littéraire à la mode). On ne voit pas un mou social et démocrate l’envisager. Et lorsqu’il s’y résigne, c’est bien trop tard ! Les consultations des présidents des Assemblées et du Conseil constitutionnel sont obligatoires, ce que l’auteur néglige un peu vite et qui aurait permis d’approfondir. L’état d’urgence et l’état de siège sont aussi trop rapidement confondus, alors que leur gradation permet justement de prendre les mesures appropriées tout en préparant l’opinion au séisme de l’article 16.

Mais ne boudons pas notre plaisir, les romans de politique fiction sont assez rares pour qu’on les goûte, surtout de la part d’un auteur autoédité qui mérite d’être connu. Exposer le fait que les islamistes seraient ravis d’avoir un gouvernement d’extrême-droite pour souder leur communauté est prouvé par le récit ; la montée des violences populistes dès que les institutions républicaines flanchent est tout aussi magistralement démontré par ce roman. Chacun est pris dans un tourbillon et perd sa hauteur de vue, pourtant nécessaire en temps de crise. Seuls les caractères survivent – ce pourquoi il faut toujours élire des présidents qui ont de la personnalité, pas un vague programme de promesses électorales !

Christian de Moliner, L’année du Front, 2017, éditions du Val, 138 pages, broché €4.50, e-book Kindle emprunt sur abonnement

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Coquilles à corriger à l’attention de l’auteur :

  • p.9 le traveller’s-cheque n’existe quasiment plus, il est remplacé par les cartes bancaires internationales
  • p.11 filtrera
  • p.11 Chambre ne se dit plus, Assemblée est le terme officiel
  • p.39 sur écoutes
  • p.77 qui a été volé dans le TGV
  • p.99 un martyr (sans e)
  • p.115 on n’écrit pas émail même si cela fait brillant… mais soit e-mail à l’américaine, mél selon le mot forgé par l’Académie (« message électronique ») ou courriel, mot canadien bien adapté (« courrier électronique »).
  • p.116 qu’est-ce qu’une Q.C. ? pas plutôt un Q.G. – quartier général ?
  • p.124 members (sans majuscule et avec un m au lieu d’un n)
  • p.133 klaxon sans majuscule, ce n’est pas un nom propre
  • p.136 la veille… phrase incompréhensible
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Migrations à Tahiti

EDT (l’EDF polynésien) se préoccuperait-elle des anguilles enfin ce serait plutôt Marama Nui qui gère les barrages. Au fait, on trouve quoi dans les rivières de Tahiti ? Des espèces amphihalines qui migrent à des moments déterminés de leur cycle de l’eau salée à l’eau douce et vice et versa : les catadromes (anguilles) et les amphidromes (chevrette, gobie). Les chercheurs ont dénombré 14 espèces amphihalines réparties dans 5 familles :

  • 3 chez les anguilles : puhi pa’a (Anguilla marmorata) puhi tari’a (anguille à oreilles = Anguillamegastoma) et puhi vari (Anguilla obscura).
  • 1 chez les éléotridés : o’opu (Eleotris fusca).
  • 5 chez les gobidés : apiri (Sicyopterus lagocephalus), apiri (Sicyopterus pugnans), moomoo (Awaous ocellaris), kokopu (Stenogobus genivittatus), tuivi (Stiphodon elegans).
  • 4 chez les chevrettes : oura pape (chevrette= Macrobrachium lar), oura ‘onana (Macrobranchium aemulum, Macrobranchium latimanus), oura ‘itara (Macrobranchium australe).
  • 1 chez les poissons : nato (perche = Kuhlia marginata).

course de vaa tahiti

Ces recherches scientifiques cassent un mythe sur l’anguille sacrée du fenua qui n’aurait pas d’oreilles !

Mais selon les scientifiques, c’est le signal qu’elles sont prêtes à partir en mer pour aller se reproduire. Elles développent des nageoires pectorales. Puhi tari’a ou L’anguille à oreilles (sacrée dans la mythologie polynésienne) n’est en réalité qu’un stade de développement…

Comme les autres anguilles de par le monde elles se reproduisent en mer. Les anguilles pondraient du côté de Fidji et du Vanuatu d’après les données scientifiques. Mais on ne sait pas encore pourquoi les civelles s’éparpillent dans le Pacifique pour trouver une rivière qu’elles remonteront, y grandiront et partiront à leur tour. L’anguille, c’est le prédateur des rivières, omnivore opportuniste, mange volontiers des chevrettes : c’est le régulateur pour certaines autres espèces de la rivière.

Une thésarde a été recrutée par Marama Nui pour trois ans. Elle va étudier la rivière et ses habitants de manière scientifique puisqu’il y aura soutenance de thèse à Paris Sorbonne. Et elle permettra également à Marama Nui d’améliorer l’exploitation de la rivière et… son image de marque. Gagnant-gagnant, dit-on.

carte migrations polynesiennes

Les anguilles ne sont pas les seules à migrer. Selon des chercheurs australiens, les Polynésiens – des Samoa, des Iles de la Société, des Tuamotu, des Marquises, des Gambier, des Australes et des Iles Cook du Sud – ont essaimé vers la Nouvelle-Zélande et Rapa Nui entre 1140 et 1260. Pourquoi cette période de migrations fut-elle si courte ? Des chercheurs australiens ont conclu que pendant ces 120 années, les vents étaient favorables ! Ce sont deux spécialistes du climat et un archéo-anthropologue qui ont publié les résultats de leurs recherches dans la revue américaine PNAS.

Entre 1140 et 1260, les alizés ont faibli d’est en ouest, mais vers le Sud ont soufflé plus fort, facilitant la navigation pour les Polynésiens du centre-est vers la Nouvelle-Zélande. « Sous ce vent, les navigateurs polynésiens pouvaient faire le voyage jusqu’à Aotearoa en 10 ou 14 jours ». Après 1300, les vents se seraient inversés et la navigation vers la Nouvelle-Zélande serait devenue plus ardue. Cette même étude montre qu’à la même époque, les vents pourraient avoir été favorables aux Polynésiens et aux Amérindiens vers Rapa Nui. Bref, une histoire de souffle !

Hiata de Tahiti

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Gaston Maspero, Ruines et paysages d’Égypte

gaston maspero ruines et paysages d egypte

Gaston Maspero fut un égyptologue français renommé, né en 1846 et mort en 1916. Professeur au Collège de France à 28 ans, il prit la succession d’Auguste Mariette à la direction du Service des antiquités égyptiennes, embauché par le gouvernement du Caire. Il y créa le Musée égyptien, découvrit les momies royales de Deir el-Bahari et déblaya, consolida et restaura nombre de monuments aujourd’hui offerts aux touristes – manne économique pour l’Égypte. Ce nomade professionnel, de l’amont à l’aval du Nil, a écrit nombre d’articles pour égayer les lecteurs du Temps et autres revues du public cultivé. Son éditeur les a recueillis en volume.

Le style est bavard et fleuri comme on l’aimait au XIXe siècle, revenant peu à la ligne, mais Maspero n’est pas un touriste. S’il sacrifie parfois aux sentiments d’atmosphère ou au pittoresque du paysage, c’est pour montrer en historien la continuité millénaire du peuple égyptien, vivant en 1900 presque comme en -3900. « Une bande d’âne qui sort d’un creux derrière la digue, sous un faix de sacs gonflés, pourrait être celle-là même qui servit de modèle aux dessinateurs du tombeau de Ti pour la rentrée des gerbes » 20 janvier 1904, p.62.

Il n’aime rien tant, Monsieur l’archéologue, qu’évoquer les processions conduites par les prêtres d’Isis ou du culte d’Amon, nous montrer leur itinéraire encore visible au sol, remonter les colonnes à terre, ou nous faire sentir les odeurs, entendre les sons et palper l’humanité même d’hier avec les mots d’aujourd’hui. « C’est l’ordinaire paysage d’Égypte (…) deux chaînes de collines menues, déchiquetées, noires et zébrées de jaune où le sable s’écoule, un Nil boueux et presque désert, des lignes d’arbres tourmentés par le vent, des taches de verdure tranchant en vigueur sur le sable de la plaine. (…) Est-ce bien l’Edfou d’aujourd’hui qui va s’endormir sous nos yeux ? » 14 janvier 1906, p.275. Ce délassement de professionnel pour l’édification du grand nombre est un bonheur de lecture.

Temples, monastères, mosquées, usines se succèdent avec les millénaires – mais l’Égypte demeure et ses peuples y vivent aussi sédentaires, conservateurs, fatalistes. Ainsi d’un site guérisseur : « Le charme opérait d’abord par la puissance de Khnoumou, le seigneur de la cataracte, puis Khnoumou le transmit à saint Hédéré, et aujourd’hui un cheikh musulman (…) a recueilli l’héritage de saint Hédéré et de Khnoumou. Il en va ainsi par l’Égypte entière. Le peuple n’a point changé d’âme en changeant de religion » Kom Ombo, 11 janvier 1905, p.289.

1900 philae

Maspero a vu Philae sans les eaux. Les deux barrages de 1903 et 1913 ont submergé une partie des ruines, mais le barrage Nasser en 1971 a plus encore modifié le paysage antique. Avant que la technique n’intervienne, le paysage était ainsi décrit : « Philae, intacte encore, étalait ingénument aux regards les reliques de son passé, parvis obsédés de bâtisses parasites, portiques, chapelles païennes, églises construites avec les débris des temples, maisons grecques, coptes, arabes, entassées le long des ruelles et à l’orée des carrefours » p.303. C’est dire, d’une langue flexible et riche de mots, l’entassement des siècles, l’empilement des époques, le chaos pittoresque qui envahissait de vie les ruines, avant que le Tourisme, au nom de la Science, ne déblaie tout ce fatras pour mettre à nu les Ruines – sur lesquelles viendront rêver les romantiques…

colosses ibsamboul ou abou simbel

Gaston Maspero n’est pas insensible au romantisme, mais il reste scientifique. S’il aime l’humain au présent, ces âniers braillards, ces femmes criardes, ces bandes de gosses dépenaillés et gouailleurs, ces fellahs durs à la peine – il sait aussi observer les mouvements du jour sur la pierre des colosses, comme une caresse des dieux sur la matière. Il faut avoir été en Égypte, à cette heure entre chien et chacal, pour ressentir cette puissante impression d’un souffle venu d’ailleurs passant sur les vieilles pierres. A propos des colosses d’Ibsamboul (nom ancien d’Abou Simbel), Maspero écrit : « L’aube suivante nous les montre encore absorbés dans leurs voiles, le visage dur de pensée concentrée, la prunelle fixe, les lèvres serrées, puis le soleil, montant au-dessus de la chaîne libyque, gagne leur couronne et allume dans leurs yeux une flamme rosée ; à peine a-t-il effleuré leurs lèvres, leur bouche tremble et un sourire léger éclaire leur face. C’est l’illusion d’un moment, et leur impassibilité les reprend » 30 décembre 1904, p.326.

Un bien beau livre, à lire en petites étapes, de retour d’Égypte ou sur le bateau qui remonte le Nil.

Gaston Maspero, Ruines et paysages d’Égypte, édition revue et augmentée 1914, Petite bibliothèque Payot 2003, 362 pages, €8.69

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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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