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Philae

Le soleil est déjà là, ce matin, quand l’un de nous soulève un pan de la bâche. Nous rangeons tous les sacs et passons sur le bateau-restaurant. Adj paraît tout fringant au petit-déjeuner, la nuit a du être bonne. Royal de jeunesse, il est l’Enak de Dji, en référence à ce jeune compagnon de toutes les aventures d’Alix, héros romain de bande dessinée. Dji ne semble pas connaître Alix.

Une fois le fromage pris, avec de la confiture de figue et de la galette sans levain, nous découvrons qu’une corde s’est enroulée dans l’hélice. Nous sommes enfin obligés de partir à la voile sur une felouque ! Adieu, bruit honni du moteur. Les coussins de la barque sont assez larges pour nous contenir tous. Le felouquier qui a plongé pour tenter de dégager l’hélice grelotte de froid et Adj se met à la barre, grosse comme un tronc. L’atterrissage est à la braque, tout cogne et frotte ; heureusement que la coque est en métal !

philae temples

Nous débarquons à Assouan où un minibus nous conduira à l’embarcadère pour Philae. C’est à Assouan que François Mitterrand fit son dernier voyage, du 24 au 29 décembre 1995, avec Anne et Mazarine Pingeot plus quelques amis. « Comme chaque année, ou presque, il passe les fêtes de Noël en Égypte », selon son biographe, Jean Lacouture. Il s’est installé dans le vieil hôtel Old Cataract, ainsi qu’à son habitude. Jean Lacouture de préciser : « mais en ce séjour ultime à Assouan, il ne faut point trop chercher le déchiffrement du Livre des Morts. La recherche d’une beauté, oui, d’une lumière chaude, d’une envoûtante fête de ce monde qu’il va falloir laisser. » Qui sait ? Le biographe ne fait que reconstituer, il n’était pas dans son âme ces cinq jours-là.

philae souk

Pierre Loti, en 1907, trouvait la ville agréable, non sans humour ni understatement ! « Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable « respectability » ne quittent pas les brillants « dining saloons » des hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C’est à ce moment que l’on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers certains indigènes : si, dans un moment de mélancolie, on se promène seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par quelques-uns d’entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à l’âme, s’empressent à vous offrir avec une touchante ingénuité, de vous présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays. »

philae temple

Philae. Elle est l’île de la frontière, entre Égypte et Nubie. Là commence l’Afrique noire. Le temple d’Isis se dresse au-dessus de l’eau. Mis en chantier par les derniers pharaons de la XXXème dynastie, il a été terminé par les Romains !

philae colonnes du temple

Il a été déplacé avec l’aide de l’UNESCO en raison du second barrage, entre 1972 et 1980. Le premier barrage, construit du temps des Anglais en 1913 l’avait à demi noyé sous les eaux six mois par ans et on le visitait alors en barque. Le passé, à cette époque, ne valait que grec et romain. Et l’on ne considérait que « l’art » – prononcer l’Hhââârr, comme Flaubert se moquant du snobisme bourgeois. L’art, c’est-à-dire exclusivement les statues. Les monuments eux-mêmes pouvaient bien servir de carrière. Mais le temple a retrouvé, sinon sa place originelle, du moins sa situation antique au-dessus des eaux. Pour les Égyptiens, toute vie est sortie de l’eau.

philae architraves

Chaque matin les prêtres étaient chargés de réveiller Isis dans son sanctuaire ; à midi ils faisaient banquet ; et le soir, ils réenroulaient Isis dans ses bandelettes. Elle mourait pour renaître le lendemain. Le guide que nous avons est cette fois intéressant et, dans la foule qui se presse plus ici qu’ailleurs, il est bon de l’écouter de temps à autre. Toutes les langues se parlent autour de nous. Les gens sont fascinés par la mort et la résurrection en ce temple enseveli sous les eaux et resurgi pour être remonté. Ici, tout meurt et tout revient, comme Osiris, grâce à la puissance de l’amour et des larmes. Pierre blonde, ciel, bleu, grand soleil – le site m’apparaît plus mystique que les temples grecs. Le mythe de la résurrection suscite plus d’émotion que de raison. Il est mieux adapté aux foules sentimentales d’aujourd’hui. Vu du lac, avec ce beau temps, le temple est un joyau.

philae colonnes

Nous revenons en ville pour aller au souk. Ce marché local est pittoresque mais sans grand intérêt commercial pour ceux qui veulent investir dans un tee-shirt ou un cadeau à rapporter. Le choix est bien plus grand sur les sites touristiques, devant l’embarcadère du temple ce matin, par exemple. Seuls les grands châles, peut-être. Mais on trouve des galabiehs brodées « Egypt » en globish, des robes en lamé aussi transparentes que des cottes de maille, aux rondelles dorées brinquebalantes.

assouan souk

Les jeunes vendeurs vous abordent, vous sollicitent, vous interpellent, mais ils sont moins collants qu’ailleurs. Des femmes tout en noir font leurs courses, foulard sur la tête (je vous dis qu’il est pour se protéger de la poussière !). Elles rapportent de pleins sacs plastiques emplis de tomates bien rouges, de pommes de terre ou de courgettes.

assouan souk legumes

Un petit gavroche à casquette de jean me prend le poignet pour me traîner amicalement vers sa boutique de narguilés, mais je résiste en riant. Ces enfants sont gentils et l’on s’en sort par l’humour. Nous sommes dans le sud et la chaleur monte malgré le vent qui, aujourd’hui, s’est levé. Trois jeunes garçons montés dans une charrette à vélo manquent de heurter Dji et commentent le forfait avec un grand sourire. Ils sont si beaux avec leurs dents blanches dans leurs frais visages basanés qu’il leur pardonne immédiatement.

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Gaston Maspero, Ruines et paysages d’Égypte

gaston maspero ruines et paysages d egypte

Gaston Maspero fut un égyptologue français renommé, né en 1846 et mort en 1916. Professeur au Collège de France à 28 ans, il prit la succession d’Auguste Mariette à la direction du Service des antiquités égyptiennes, embauché par le gouvernement du Caire. Il y créa le Musée égyptien, découvrit les momies royales de Deir el-Bahari et déblaya, consolida et restaura nombre de monuments aujourd’hui offerts aux touristes – manne économique pour l’Égypte. Ce nomade professionnel, de l’amont à l’aval du Nil, a écrit nombre d’articles pour égayer les lecteurs du Temps et autres revues du public cultivé. Son éditeur les a recueillis en volume.

Le style est bavard et fleuri comme on l’aimait au XIXe siècle, revenant peu à la ligne, mais Maspero n’est pas un touriste. S’il sacrifie parfois aux sentiments d’atmosphère ou au pittoresque du paysage, c’est pour montrer en historien la continuité millénaire du peuple égyptien, vivant en 1900 presque comme en -3900. « Une bande d’âne qui sort d’un creux derrière la digue, sous un faix de sacs gonflés, pourrait être celle-là même qui servit de modèle aux dessinateurs du tombeau de Ti pour la rentrée des gerbes » 20 janvier 1904, p.62.

Il n’aime rien tant, Monsieur l’archéologue, qu’évoquer les processions conduites par les prêtres d’Isis ou du culte d’Amon, nous montrer leur itinéraire encore visible au sol, remonter les colonnes à terre, ou nous faire sentir les odeurs, entendre les sons et palper l’humanité même d’hier avec les mots d’aujourd’hui. « C’est l’ordinaire paysage d’Égypte (…) deux chaînes de collines menues, déchiquetées, noires et zébrées de jaune où le sable s’écoule, un Nil boueux et presque désert, des lignes d’arbres tourmentés par le vent, des taches de verdure tranchant en vigueur sur le sable de la plaine. (…) Est-ce bien l’Edfou d’aujourd’hui qui va s’endormir sous nos yeux ? » 14 janvier 1906, p.275. Ce délassement de professionnel pour l’édification du grand nombre est un bonheur de lecture.

Temples, monastères, mosquées, usines se succèdent avec les millénaires – mais l’Égypte demeure et ses peuples y vivent aussi sédentaires, conservateurs, fatalistes. Ainsi d’un site guérisseur : « Le charme opérait d’abord par la puissance de Khnoumou, le seigneur de la cataracte, puis Khnoumou le transmit à saint Hédéré, et aujourd’hui un cheikh musulman (…) a recueilli l’héritage de saint Hédéré et de Khnoumou. Il en va ainsi par l’Égypte entière. Le peuple n’a point changé d’âme en changeant de religion » Kom Ombo, 11 janvier 1905, p.289.

1900 philae

Maspero a vu Philae sans les eaux. Les deux barrages de 1903 et 1913 ont submergé une partie des ruines, mais le barrage Nasser en 1971 a plus encore modifié le paysage antique. Avant que la technique n’intervienne, le paysage était ainsi décrit : « Philae, intacte encore, étalait ingénument aux regards les reliques de son passé, parvis obsédés de bâtisses parasites, portiques, chapelles païennes, églises construites avec les débris des temples, maisons grecques, coptes, arabes, entassées le long des ruelles et à l’orée des carrefours » p.303. C’est dire, d’une langue flexible et riche de mots, l’entassement des siècles, l’empilement des époques, le chaos pittoresque qui envahissait de vie les ruines, avant que le Tourisme, au nom de la Science, ne déblaie tout ce fatras pour mettre à nu les Ruines – sur lesquelles viendront rêver les romantiques…

colosses ibsamboul ou abou simbel

Gaston Maspero n’est pas insensible au romantisme, mais il reste scientifique. S’il aime l’humain au présent, ces âniers braillards, ces femmes criardes, ces bandes de gosses dépenaillés et gouailleurs, ces fellahs durs à la peine – il sait aussi observer les mouvements du jour sur la pierre des colosses, comme une caresse des dieux sur la matière. Il faut avoir été en Égypte, à cette heure entre chien et chacal, pour ressentir cette puissante impression d’un souffle venu d’ailleurs passant sur les vieilles pierres. A propos des colosses d’Ibsamboul (nom ancien d’Abou Simbel), Maspero écrit : « L’aube suivante nous les montre encore absorbés dans leurs voiles, le visage dur de pensée concentrée, la prunelle fixe, les lèvres serrées, puis le soleil, montant au-dessus de la chaîne libyque, gagne leur couronne et allume dans leurs yeux une flamme rosée ; à peine a-t-il effleuré leurs lèvres, leur bouche tremble et un sourire léger éclaire leur face. C’est l’illusion d’un moment, et leur impassibilité les reprend » 30 décembre 1904, p.326.

Un bien beau livre, à lire en petites étapes, de retour d’Égypte ou sur le bateau qui remonte le Nil.

Gaston Maspero, Ruines et paysages d’Égypte, édition revue et augmentée 1914, Petite bibliothèque Payot 2003, 362 pages, €8.69

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