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Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622

Rosie est une dame qui a beaucoup compté pour Joël Dicker et Wolfe était le nom de son grand-père. L’association des deux compose le nom de sa propre maison d’édition, née il y a un an en 2021 après avoir quitté les éditions Bernard de Fallois. Ce dernier décédé en 2018 à 91 ans, l’agrégé de lettres éditeur de Proust et critique de cinéma qui a créé sa propre maison d’édition en 1987, a lancé l’auteur genevois et ce dernier lui rend hommage dans cet ouvrage, un roman thriller décliné sous le style du feuilleton mais avec un début énigmatique et une fin heureuse, le découpage et le rebattage des chapitres comme d’un jeu de cartes faisant genre.

Cet énorme pavé (763 pages en édition de poche) est captivant, lacéré en 74 chapitres qui se chevauchent et mélangent les époques. La grande mixité est à la mode et l’éternel présent le repeint actuel de tout passé.

Sans dévoiler l’énigme, car il y en a une, autant dire que la scène se passe à Genève, dans le milieu feutré et friqué que je connais bien des banques privées, avec le sel d’une cellule d’agents secrets suisses et la tragédie des amours malheureuses. Un meurtre a eu lieu dans la chambre 622 de l’hôtel le Palace à Verbier, dans les Alpes suisses chics. Quinze ans plus tard « l’Ecrivain » (ainsi appelé par sa maîtresse de hasard) s’interroge sur le fait que les chambres sautent le numéro 622 pour un troublant « 621 bis ». Intérêt allumé, enquête ouverte, méfiance générale. De quoi pimenter les chapitres.

Les personnages sont pâlots et stéréotypés comme des rôles de théâtre. Le principal en est « le » Juif qui a toutes les qualités comme le Solal d’Albert Cohen, la profondeur en moins : Lev Levovitch est beau, jeune, polyglotte, cultivé, très adaptable, excellent acteur, séduisant, meilleur que tout le monde… n’en jetez plus. Tous les autres sont fades : le père Sol, saltimbanque raté que sa femme a quitté, Macaire Ebezner l’héritier de la banque privée du même nom fondée en 1700 et quelques, son cousin Jean-Bené bien benêt, l’énigmatique russe yiddish Tarnogol, client du Palace puis client de la banque. Ce qu’on avait deviné depuis longtemps est qu’il joue le rôle du diable chrétien, « je suis pire que le diable, car moi j’existe », dit même le vieux juif, toujours prêt à en rajouter, p.367. Par une entourloupe dont on ne connaîtra le fin mot qu’à la fin, il « échange » le paquet d’actions au porteur que son père a donné à Macaire lorsqu’il entre au conseil d’administration pour l’amour d’une femme, Anastasia, fille pauvre à la mère ambitieuse plutôt portée vers les titres de noblesse et l’épaisseur du compte en banque. Macaire épouse donc Anastasia et vice-préside la banque.

Jusqu’à la mort de son père qui ne l’a pas désigné comme futur président selon la tradition. Il a au contraire voulu faire élire le président par le conseil, qui doit choisir une personnalité extérieure à lui. Bizarrerie de richissime, déçu par le dédain de son fils pour les actions qu’il lui avait données… Le nouveau président sera annoncé et intronisé durant le Grand week-end, rendez-vous annuel de la banque devant ses principaux collaborateurs, tous invités au Palace de Verbier. Mais, comme quinze ans auparavant, rien ne se passe comme prévu.

Impossible d’en dire plus tant l’énigme à résoudre est tordue. La chambre 622 est un huis clos, le Palace quinze ans après en est un autre. Qui l’a fait ? Le lecteur ne le saura qu’à la toute fin, non sans rebondissements inattendus et coups de théâtre. Du bon feuilleton digne d’une nouvelle série télé (après La vérité sur Harry Quebert).

En revanche, une fois refermé le livre, que vous en reste-t-il ? Pas grand-chose. Les personnages sont insignifiants, leur psychologie sommaire ; l’énigme, une fois éventée, ne peut plus surprendre. Vous avez un livre kleenex, à jeter ou donner une fois lu. Le succès immédiat se paie d’un oubli très rapide. Nous sommes dans le présent, dans notre société du tout de suite, dans la consommation sans lendemain.

Passez quand même avec ce livre un long voyage ou une sacrée bonne soirée.

Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622, 2020, Rosie & Wolfe poche 2022, 763 pages, €9,50

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The Grand Budapest Hotel

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Un film étrange, décalé dans le temps et les mœurs, en forme de conte moral. Nous sommes il y a un siècle dans un royaume germanique d’Europe centrale, le Zubrowka imaginaire au nom de vodka… où est de bon ton d’aller prendre les eaux. L’hôtel chic est donc « grand » et de prestige, il reçoit princesses, duchesses et comtesses, sans parler des bourgeois enrichis comme les ambassadeurs, docteurs et autres décideurs. L’âme de l’hôtel est le maître des clés, le concierge Gustave H. (Ralph Fiennes). Il se montre à la fois autoritaire et commercial, pédéraste et gigolo, élégant et d’humour tout britannique (les mœurs de même) – en bref prêt à tous les compromis pour assurer à la clientèle le meilleur service.

Il trouve engagé sans qu’il soit au courant un nouveau Lobby Boy adolescent (garçon d’étage), qui se nomme Zéro Mustapha (Tony Revolori). Zéro parce qu’il ne sait rien, n’a aucune compétence, n’a fait aucune étude et vient d’un pays de bougnoules qui n’arrête pas de se massacrer. Mais Zéro est justement la page blanche qui va permettre à Monsieur Gustave d’imprimer sa marque, de l’intégrer à sa société d’adoption et d’en faire son héritier.

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L’Europe change, la Mitteleuropa cosmopolite et policée disparaît, laissant place à la brutalité prussienne d’abord et nazie ensuite. Les grands de ce monde meurent, leurs héritiers se déchirent pour de sordides histoires d’argent, bien loin de l’honneur et du service qui était de mise avant. La vertu, dès lors, est de ne pas en avoir : c’est de s’adapter ! D’où le côté à la fois dandy et théâtral de Gustave. Quoi de mieux qu’un larbin doré habitué à tout, et d’un immigré adolescent désirant s’assimiler ?

La grande comtesse habituée de The Grand, Madame Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), est solitaire parce que ses fils et filles n’attendent que sa mort pour l’héritage. Elle se trouve entourée d’attentions (et plus car affinité) par Monsieur Gustave, qui la contente de toutes les manières. Ce pourquoi, quand elle meurt, elle lui lègue le tableau inestimable qui le représente le mieux, un Garçon à la pomme, que Gustave décrit comme la fragilité du passage de l’enfance à l’adolescence. Pâte malléable, le garçon de cet âge a devant lui tous les possibles, toutes les expériences, tous les apprentissages. Il est l’éternel avenir, la quintessence de ce que l’on demande à un serviteur des Grands : ne jamais être lui-même mais toujours en devenir, mimétique avec ceux qu’il sert. Beau et changeant – vain.

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Monsieur Gustave aime les jeunes garçons autant que les vieilles dames ; le sexe avec eux n’engage pas mais le cœur, si. Tout est allusion et illusion, mais retrouver à la frontière dans le train comme chef du détachement militaire qui contrôle les passeports un ancien client, qu’il a connu enfant solitaire et à qui il a fait beaucoup de bien, permet le contre-don nécessaire à laisser libre le nouveau Lobby Boy sans papier. Lequel n’est pas intéressé à en savoir plus, car non seulement il se peint au crayon une fine moustache pour faire adulte mais il aime les filles, notamment l’apprentie du pâtissier Mendel.

The Grand Budapest Hotel zero et la fille patissier

Action, testament révisé, poursuite en luge, effets de surprise, évasion de forteresse par un tunnel creusés aux pics dissimulés en pâtisseries, quiproquos cocasses, quête policière, mafia des concierges de palaces, tueur et témoins assassinés par les fils voués aux nazis, cela dans un décor suranné volontiers kitsch (façade rose bonbon, funiculaire jouet, château immense aux couloirs interminables, téléphériques qui se croisent en altitude) – tout est fait pour dépayser et composer un conte baroque sur Le monde d’hier.

L’histoire est dite par un écrivain dandy (Jude Law) lorsqu’il rencontre après la chute du communisme le mystérieux propriétaire du grand hôtel (F. Murray Abraham) qui n’est autre que Zéro, héritier de Gustave qui a hérité de Madame. Le palace est délabré, presque vide. La société n’est plus la même et si les êtres solitaires sont toujours clients, ils sont bien moins nombreux.

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Le seul héritage qui vaut, au fond, apparaît comme le message cosmopolite de la défunte civilisation Mitteleuropa : mieux vaut adopter que générer, le sang ne préservant ni l’honneur ni la vertu ; mieux vaut s’ouvrir aux autres cultures, la pureté de la race engendrant esprit obtus et barbarie égoïste ; mieux vaut aimer que haïr, la solitude écartée valant reconnaissance éternelle ; mieux vaut résister que se laisser faire, puisque l’avenir se construit contre l’apathie.

Drôle, rebondissant, coloré, voilà un bon film d’hiver.

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, de Wes Anderson avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham, Tony Revolori, Owen Wilson, Adrien Brody, blu-ray Pathé 2015, €14.99

The Grand Budapest Hotel seul, 20th Century Fox 2014, blu-ray €14.99, normal €8.49

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