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Norman Spinrad, Rêve de fer

Rêve de fer est un livre à préface et postface. Entre les deux le vrai roman, écrit par un certain Adolf Hitler né en Autriche en 1889 et émigré à New York en 1919 où il fit une carrière de dessinateur de bandes dessinées et d’œuvres de science-fiction. La dernière qu’il écrit juste avant sa mort, en 1953 – après l’invasion du Royaume-Uni par l’Union soviétique en 1948 – s’intitule Le seigneur du svastika. C’est ce livre qu’on va lire.

Il décrit la geste d’un héros racial, animé d’une volonté de surhumanité assez forte pour galvaniser son peuple génétique et conquérir non seulement la Terre mais aussi les étoiles. Le Heldon est un pays enclavé qui a eu la volonté de rester pur après la grande guerre nucléaire. Ses habitants, les Helders (« héros » en allemand), sont menacés d’abâtardissement par les mutants du Borgrave (France) à sa frontière, et par la puissance du Zind à l’est (URSS), par-delà l’insignifiant Wolak (Pologne). Féric Jaggar, descendant de pur homme, a vécu son enfance exilé parmi la lie de l’humanité mutante et métissée ; il désire réintégrer le vrai pays de ses ancêtres.

A la frontière il doit montrer patte blanche, ou plutôt haute taille, physique athlétique, regard franc et bleu, cheveux blonds de rigueur – plus quelques autres indices génétiques attestant de sa pureté. Mais il constate du relâchement parmi les fonctionnaires chargés des tests : ils sont sous l’emprise psychique d’un Dom (dominateur) dont l’unique visée est de souiller le sang pur et d’avilir l’humain pour assurer sa domination sur un troupeau d’esclaves. Ainsi fait le Zind à grande échelle ; ainsi font les Doms disséminés dans les autres pays comme des rats.

Féric, « animé d’une juste colère raciale », ne tarde pas à entraîner avec lui des buveurs d’auberge et des commerçants indignés massacrer le Dom de la frontière et faire honte aux purhommes dominés. Il ne tarde pas non plus à faire connaissance d’un gang de loubards à motos qui écume la grande forêt d’émeraude du pays, à défier son chef, à le vaincre virilement, et à prouver à tous qu’il est bien le descendant des anciens purs : il lève d’une seule main la grande massue phallique appelée Commandeur d’acier que seul un pur peut soulever – tel Arthur le glaive du rocher.

Il fonde du même élan un parti, les Fils de la svastika (Sons of Svastika, en abrégé SS) et se fait élire au Conseil de l’Etat avant de prendre le pouvoir par un coup de force. L’armée se range de son côté et la sélection des meilleurs commence. Les camps d’étude raciale trient le bon grain de l’ivraie : les purs peuvent passer les tests d’entrée dans la garde d’élite SS, ceux qui ont échoué intégrer l’armée, et les impurs s’exiler ou être stérilisés. Le Borgrave est reconquis pour être purifié de ses mutants génétiques ignobles, hommes-crapauds, peaux-bleues et autres perroquets.

Mais très vite le Zind s’agite ; il se sent menacé par la volonté raciale du peuple des purs. Lorsqu’il envahit le Wolak, Féric décide d’attaquer – et de vaincre. Ce qu’il fait dans une suite de batailles grandioses où mitrailleuses, avions, chars, fantassins à moto – et massues – abattent à la chaîne les esclaves nus, velus et musclés dominés psychiquement dans chaque escouade par un Dom soigneusement protégé en char de fer. Une fois le Dom tué, les esclaves qu’il dominait se conduisent comme des robots fous : ils bavent, défèquent, se mordent les uns les autres, s’entretuent, se pissent dessus. C’en est répugnant.

La bataille finale permet d’annihiler Bora, la capitale du Zind (Moscou), mais un vieux Dom réfugié en bunker souterrain actionne l’arme des Anciens : le feu nucléaire qui va détruire le génome de tous les beaux spécimens aryens, leur faisant engendrer à leur tour des mutants. Qu’à cela ne tienne ! La volonté raciale incarnée par son Commandeur Féric trouvera la solution du clonage afin de perpétuer la race à la pointe de l’Evolution, appelée à la surhumanité et à conquérir les étoiles.

Ainsi s’achève le roman d’un psychopathe sadique à l’imagination enfiévrée de chevalerie médiévale et de romantisme kitsch. La postface parodie les critiques psychiatriques en usage aux Etats-Unis dans les années soixante et pointe non seulement la fascination de la violence, le fétichisme du cuir, des uniformes, du salut mécanique et de la parade armée, mais aussi l’absence totale de femmes, d’animaux et d’enfants, et l’homoérotisme viril dû au narcissisme de la perfection raciale.

Norman Spinrad, en Dom particulièrement puissant, sait captiver son lecteur. Ecrit en 1972, ce roman rejoue la scène hitlérienne sous la forme du conte de science-fiction avec Féric dans le rôle d’un Adolf racialement magnifié (le vrai Hitler était petit, brun, nullement sportif et végétarien), la Russie soviétique sous l’aspect du Zind et les Juifs en Dom. Le Heldon aux trois couleurs noir, blanc, rouge, aux maisons de pierres noires et aux avenues impeccables de béton, bordé de la forêt d’émeraude, est l’Allemagne mythique avec son architecture, son obsession de propreté, son goût de l’ordre et sa Forêt noire. Stopa est Röhm, Walling est Goering, Remler est Himmler, Ludolf Best est Rudolf Hess… et les partis universaliste, traditionaliste et libertarien calquent les partis socialiste, conservateur et libéral. Comme aujourd’hui, les Fils du svastika sont nationalistes, xénophobes, animés de volonté raciale tendant à la purification et d’aspiration à la surhumanité. Leur croyance est le gène et leur Coran le code génétique, le Commandeur des croyants les soulève en unanimisme fusionnel pour accomplir la volonté divine du plus fort en une nouvelle Cité de Dieu aryenne. La manipulation des masses passe par les défilés mâles, les couleurs vives, les uniformes ajustés et « quelques cadavres universalistes dans les caniveaux » p.132 pour la couverture télévisée. Nul n’a mieux réussi, surtout pas les gilets jaunes malgré leurs manifs, leurs gilets et leurs blessés par la police – pourtant sur le même schéma.

« Debout, symbolisant dans l’espace et le temps ce tournant de l’Histoire, son âme au centre d’une mer de feu patriotique, Féric sentit la puissance de sa destinée cosmique couler dans ses veines et le remplir de la volonté raciale du peuple de Heldon. Il était réellement sur le pinacle de la puissance évolutionniste ; ses paroles guideraient le cours de l’évolution humaine vers de nouveaux sommets de pureté raciale, et ce par la seule force de sa propre volonté » p.144. Qui n’a jamais compris le nazisme ou Daech doit lire ce livre : la race est Dieu ou l’inverse, mais le résultat est le même.

Le jeune et pur Ludolf Best massacrant les guerriers du Zind, « rivé aux commandes du tank et à sa mitrailleuse, montrait un visage crispé par une farouche détermination ; ses yeux bleus exprimaient une extase sauvage et totale » p.283. La même que celle des SS combattants, la même que celle des terroristes islamistes. Mais aussi, à un moindre degré, les amateurs de jeux vidéo et de space-opera – ingénument fascistes…

Car cette uchronie débusque la tentation fasciste en chacun, le plus souvent dans les fantasmes comme chez un Hitler qui aurait émigré, mais aussi dans le goût pour les grandes fresques galactiques d’empire où les aliens sont à éradiquer et les terriens à préserver.

Prix Apollo 1974

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1977

Norman Spinrad, Rêve de fer (The Iron Dream), 1972, Folio 2006, 384 pages, €9.00

 

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Philip Kerr, La paix des dupes

Philip Kerr La paix des dupes

Durant la Seconde guerre mondiale, dont Philip Kerr est spécialiste, les trois Grands se rencontrent à Téhéran pour négocier la poursuite de la guerre et envisager l’après-guerre. L’auteur nous plonge auparavant à Berlin, New York et Le Caire dans le marigot politique. Les SS tirent dans les pattes des diplomates et de l’Abwer, les prosoviétiques américains mais surtout anglais envoient des renseignements à Staline sous prétexte d’être « alliés », Roosevelt entretient plusieurs fers au feu en vue de sa réélection en 1944, et ainsi de suite. Tous selon leur tempérament sont disciples de Machiavel et la notion de trahison apparaît toute relative.

C’est documenté, passionnant et agité. Nous sommes au cœur de l’action.

Sauf que… page 534, l’histoire bascule. Se met en place une uchronie, une histoire-fiction. Que passerait-il si… ? A Téhéran, un commando SS a été envoyé pour tuer Staline, accessoirement Roosevelt et Churchill : cela devrait ralentir la guerre et désorganiser l’adversaire. Mais, dans le même temps, des négociations secrètes entreprises à la fois par Hitler, par Staline et par Roosevelt, aboutissent à faire se rencontrer les quatre protagonistes autour de la table d’un bunker de l’ambassade soviétique dans la capitale iranienne. Étonnant, non ?

L’histoire telle que nous la connaissons va-t-elle basculer ? Il s’en faut de peu, tout le monde a l’air d’accord, jusqu’à ce qu’une erreur de dossier change à nouveau la donne. Je ne vous en dis pas plus, mais c’est captivant. Willard Mayer, un philosophe juif allemand devenu américain joue un grand rôle dans les réactions d’Hitler. C’est dire que ce roman ne manque pas non plus d’humour, même s’il est noir.

Le sort des Juifs d’Europe, encore largement en vie en 1943, s’est-il joué lors de cette rencontre secrète ? Il fait l’objet de marchandage, mais intéresse-t-il vraiment les opinions publiques occidentales ou le parti communiste soviétique ? Ce n’est pas l’un des moindres mérites de ce livre qui n’est pas d’historien, que de poser les bonnes questions remises dans leur époque. Où le lecteur verra que rien n’est simple et que la guerre exige de ne pas tout vouloir mais de limiter stratégiquement ses objectifs pour mieux vaincre.

La paix d’Hitler, titre anglais du livre, est-elle une « vraie » paix ou un simple recul tactique ? Est-ce une offre de sauver l’Europe orientale du communisme qui menace l’après-guerre ou un répit avant un nouveau pacte germano-soviétique ? La conférence de Téhéran en 1943 a ses zones d’ombre que les historiens n’ont pas levées ; l’auteur s’y engouffre pour monter son intrigue, y mettant assez de vraisemblance.

Le choix d’écrire un polar plutôt qu’un roman classique ne gâche rien à ces questions d’histoire, au contraire. Le lecteur apprend en s’amusant, s’identifie aux acteurs et réussit à voir l’histoire archiconnue d’un autre œil. Pas mal pour un auteur de roman policier, genre considéré généralement comme mineur. Philip Kerr montre – mieux que Littell et ses Bienveillantes – qu’il n’en est rien.

Philip Kerr, La paix des dupes (Hitler’s Peace), 2005, Livre de poche policier, 2012, 619 pages, €7.69

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