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Yesterday de Danny Boyle

Un drôle de remake d’une uchronie déjà tentée avec Johnny Hallyday (Jean-Philippe de Laurent Tuel)mais cette fois appliquée à l’icône anglaise des Beatles revue Bollywood.

Jack Malik, indien poupin et velu à la barbe qui lui fait une gueule de dacoït (Himesh Patel), est un looser dans son coin de l’est Suffolk bordant la mer. Lorsqu’il n’est pas manutentionnaire à mi-temps dans le supermarché du coin, il gratouille de la guitare devant des publics tout à autre chose : se pinter draguer, bavasser. Lorsqu’il est « invité » dans un festival, c’est pour quelques moments dans une grande tente quasi vide où des vieux se reposent et où des gamins sont assis à glander. Il veut arrêter la scène malgré Ellie, son amie d’enfance qui joue les impresarios (Lily James).

Lorsqu’elle le laisse un soir près de son vélo, Jack est décidé à laisser tomber. C’est le destin qui va lui tomber dessus : il s’emmêle, mêle-tout comme pas un. Une étrange panne électrique plonge le monde entier dans le noir, tel un bug d’an 2000. De quoi faire percuter le cycliste par un bus qui passait par là, les deux sans lumière dans une rue éteinte.

De retour d’hôpital, les dents de devant cassées, Jack se voit offrir un dentier, un bus miniature (humour anglais qui est plutôt ici de la grosse ironie) et une guitare neuve puisque la précédente a fini sous le bus. Lorsqu’il essaye son nouvel instrument, il interprète tout naturellement Yesterday des Beatles, chanson créée en 1965 la plus reprise de tous les temps. Il avait l’habitude de la jouer. Silence recueilli de ses amis ; ils n’ont jamais entendu une aussi belle chanson… Etonnement de Jack : ne connaissent-ils pas les Beatles ? De fait non, pas plus que le groupe Oasis, le Coca Cola, la cigarette ou Harry Potter (nouvelle grosse ironie uchronique).

Jack se dit alors, poussé par Ellie, qu’il a peut-être une chance de percer dans ce monde musical qui l’a pour l’instant rejeté. Il se remémore une à une les chansons des Beatles dont il se souvient, puis le souvenir des lieux mêmes ravivent sa mémoire. Il interprète Let it be devant ses parents qui s’en foutent, sinon de lui faire plaisir, préoccupés plutôt de boire de la bière, de répondre à la sonnette et au téléphone (ironie toujours aussi grosse). Jack ne tarde cependant pas à être repéré par Ed Sheeran (joué par lui-même), célèbre voisin du Suffolk à Framlingham, qui le demande en première partie de son concert à Moscou. Bien qu’un peu retardé par rapport à l’ère Poutine avancée, Back in the USSR connait un franc succès.

Sheeran en parle à une productrice de Los Angeles, Debra Hammer (Kate McKinnon), executive woman marketing aux dents longues et avide de fric durement gagné sur le dos des créateurs. Elle le lance carrément à Jack : « vous allez gagner beaucoup de fric et on vous prend presque tout ». Grosse ironie là encore (l’humour anglais est bien loin). Commence alors le grand écart entre un Jack né pour végéter popote dans sa petite ville de province anglaise et la star speedée du barnum américain qu’exige le business. Lors du Meeting des meetings marketing (rien que ça, un Grrrrand meeting comme les socialistes français le qualifieraient, tout colonisés qu’ils sont par l’esprit yankee), le Noir chef (Lamorne Morris) démolit les icônes Beatles reproposées par Jack au nom du politiquement correct : un album blanc c’est « un peu trop blanc, non ? pas assez de diversité », Sargent Peppers etc. « c’est un peu long et compliqué pour un titre, non ? », et ainsi de suite. Ed Sheeran de son côté lui dit que Hey Jude sonne moins bien que Hey Dude, peut-être parce que Jude sonne un peu trop juif ? Où l’on observe que l’industrie du disque n’a rien à foutre de la création musicale mais ne songe qu’à formater un produit prêt à consommer tout de suite, selon la mode de linote du temps. Et que les twenties du siècles suivant ont peu à voir avec l’univers des sixties dont la génération précédent la précédente se souvient.

Jack se ronge : le fric l’indiffère ; il est comme frère et sœur avec Ellie mais celle-ci songe à l’amour. Lui l’aime-t-il ? Oui ? Peut-être ? Il n’y a jamais pensé. Lors d’un concert sur le toit à Gorleston, deux fans l’approchent pour lui dire qu’ils connaissent les Beatles mais qu’ils sont très heureux que lui donne vie à leurs compositions. Ils lui donnent l’adresse de John Lennon (Robert Carlyle) qui n’a pas été assassiné parce qu’il n’a pas été célèbre ; lorsqu’il le rencontre, John (très zen) lui donne cette leçon de vie : dire à la fille qu’on aime qu’on l’aime et toujours dire la vérité. Jack part en pèlerinage à Liverpool sur les traces des Beatles. Flanqué de son ami Rocky (Joel Fry) qui foire tout mais pas ça, il court in extremis après Ellie qui reprend le train pour Londres à la gare de Liverpool après être venue le rejoindre la veille ; elle lui demande de choisir entre elle et sa nouvelle carrière. Inapte à décider, Jack « choisit » de laisser faire, donc sa carrière.

Mais de retour à L.A. il demande de donner un « grand » concert à Wembley, en Angleterre, où il interprète les chansons de son « grand » album dont la sortie est ainsi annoncée pour un « grand » succès commercial et une montagne de fric (pour la yankee Debra). A la toute fin, il a demandé à Rocky de lui laisser le micro pour une courte annonce : il dit à son public qu’il n’a rien écrit, ni composé, mais que ses chansons sont celle des Beatles dont il cite les quatre noms ; qu’étant plagiaire, il ne saurait en faire du fric et qu’il met donc gratuitement en ligne son album. Debra est folle mais la morale est sauve et l’Europe sauvée de l’emprise américaine.

Je reste mitigé quant au film. La musique des Beatles est un bain de nostalgie, mais interpétée plutôt qu’interprétée par Himesh Patel qui a refusé le play-back. L’acteur principal est peut-être le symbole de la mondialisation à l’anglaise (celle qui Brexit à toute force) mais ne convainc pas les continentaux que nous sommes. Quant à l’historiette amoureuse, elle est plus une valse-hésitation qu’une poésie sixties. Reste qu’on ne s’ennuie pas et que, pour une première fois, on voit le film avec un certain plaisir.

DVD Yesterday, Danny Boyle, 2019, avec Himesh Patel, Lily James, Ed Sheeran, Kate McKinnon, Joel Fry, Universal Pictures, 1h51, €10.  Blu-ray €14.65

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Peter Robinson, L’été qui ne s’achève jamais

2003 Peter Robinson L ete qui ne s acheve jamais

Cette enquête de l’inspecteur principal Banks est la troisième qui fut traduite en français, début 2004. C’est par elle que je me suis introduit dans l’univers de Peter Robinson et que j’ai eu envie de lire les autres. L’été qui ne s’achève jamais est un plus beau titre en français que le titre anglais, banal (Close to home, près de chez soi). Il fait référence à un vers d’une chanson pop d’un auteur tourmenté, inventé par l’auteur, ‘The Summer that Never Was’, que l’on pourrait traduire aussi par ‘la maturité qui jamais n’est venue’. Dans ce roman policier, en effet, meurent deux adolescents de 14 et 15 ans, juste entre l’enfance et la maturité. C’est le ressort de l’intrigue, le mouvement qui permet de saisir une société qui change et qui demeure, l’avidité adolescente à devenir grand et l’égoïsme adulte, identique au travers des diverses modes et idéologies…

Un squelette de jeune homme est découvert au bord d’une route où se bâtit un centre commercial. Un jeune homme au même moment ne reparaît pas chez lui. Le premier était un ami d’adolescence de Banks, le second fils d’un chanteur pop suicidé et d’un top model remariée à un footeux agressif. Le rapport entre eux ? Peut-être aucun, peut-être quelqu’un, « deux enfants perdus dans un monde d’adultes où les désirs et les sentiments étaient plus grands que les leurs, plus forts et plus complexes qu’ils ne pouvaient l’imaginer » p.430.

L’adolescence est fragile, période où la personnalité se construit et se mesure. La société permissive des années 60 engouffrait par camions entiers les magazines porno, le cannabis et les disques vinyles dans les bacs. Années sexe, drogue et rock’n roll que Banks a vécues fasciné, gardant encore en lui les airs de ce temps là. Son fils Bryan vient de quitter ses études pour monter un groupe, avec un succès naissant ; son ami tué, Graham, était coiffé à la Beatles, ce qui était rare pour l’année 1965 restée autoritaire ; l’éphèbe en noir, disparu de chez lui, avait pour père un sosie de Jeff Buckley, drogué et suicidé après avoir abandonné son fils bébé.

guitare ado nb

Malgré les grands mots sur l’État-providence, la fraternité, la protection de l’enfance et autres billevesées, la société n’est pas tendre avec les ados. Trop lâche pour les discipliner, trop bureaucratique pour les guider, trop névrotique pour accepter les liens adultes-enfants autres que ceux consacrés par l’Eglise, la tradition et la loi. Les parents se trompent toujours sur leurs enfants, les adultes ont toujours tendance à les exploiter et leurs pairs ne voient jamais rien, toujours englués dans leurs propres questions. Chacun vit en aveugle et les « amitiés » adolescentes ne résistent que rarement au temps qui passe. Banks en fait l’expérience.

Les deux enquêtes progressent, entrelacées, avec Banks pour seul lien. Ses relations affectives se compliquent, les relations hiérarchiques dans la police en prennent un coup, mais il réussit à prouver à ses propres parents que tout policier n’est pas un valet des dominants.

L’univers tout entier de Peter Robinson est dans ces quelques images. Son flic l’inspecteur Banks est père de famille, époux divorcé, amant occasionnel de collègues. Il aime les gens, la musique et les livres, outre le whisky Laphroaig et les cigarettes, dont il fait une consommation agacée. Il est de sa génération, qui est aussi la nôtre ; il se débat entre les modes et les vices, le système éducatif et les hormones, la vocation policière et les intérêts des uns et des autres. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Outre l’intrigue, un beau roman sur la génération ado dans les années 60.

Peter Robinson, L’été qui ne s’achève jamais (Close to home) 2003, Livre de Poche, 540 pages, €7.22

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Haruki Murakami, La ballade de l’impossible

Le titre français est trompeur : rien d’impossible dans ce roman, sinon de rester en enfance. Le titre japonais est nettement plus explicite : Norwegian Wood est une chanson des Beatles datant de 1965.

L’auteur avait 16 ans. Vingt ans plus tard il se souvient de son passage de l’adolescence à l’âge adulte sur l’air de cette chanson. Lennon l’a écrite alors qu’il était marié à une fille et couchait avec une autre. “I once had a girl, or should I say, she once had me…” une fois j’ai eu une fille, ou devrais-je dire, c’est elle qui m’a eu. C’est toute la trame de ce roman. Il est dommage que l’éditeur français, voulant à tout prix faire original, ait modifié le titre.

Seconde référence, Scott Fitzgerald pour son roman Gatsby le Magnifique, dont Murakami reprend la trame. L’ami Nagasawa, beau, séducteur et cynique, ressemble fort à Buchanan. Comme lui il lève les filles et les jette, bien qu’en couple avec une petite amie officielle. Mais il est incapable d’aimer. Murakami, comme Fitzgerald, « écrit jazz », légèrement, en modulant le récit selon des variations autour du thème.

La troisième référence est Salinger et son ‘Attrape cœur’. Comme lui, Watanabe est étudiant et plein d’empathie pour les petites mômes perdues, qu’il rattrape au vol. Naoko est cette amie d’enfance traumatisée par le suicide à 17 ans de son petit copain et meilleur ami de Watanabe.

La ballade de l’impossible est le 5ème roman de Murakami, écrit à l’âge mûr, 38 ans, au bord d’une nouvelle période, celle qui suit la jeunesse. La réminiscence de ses années étudiantes, entre 1968 et 1970, est à la fois autobiographique et universelle. Nous sommes en effet passés d’un monde encore traditionnel à un monde postmoderne durant ces années de révolte. A l’âge même où l’auteur – et son héros – passent des teens à la troisième décennie, de l’adolescence lycéenne à la jeunesse adulte. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’écartèlement du jeune homme, plein d’appétit et bien monté, entre Naoko la névrosée qui ne parvient pas à mouiller et Midori l’extravertie qui adore les films porno sado-maso. Naoko est le passé, la fin d’enfance, l’ami mort ; Midori est l’avenir, la vie adulte, les enfants peut-être. Le destin va se charger de trancher, mais Watanabe avait déjà choisi.

La mémoire, l’amour, la mort, les thèmes du roman brassent les grandes questions de l’humanité, ce pourquoi il a beaucoup séduit. L’apparence aussi, cette exigence du monde postmoderne. Nagasawa « beau, gentil, prévenant » (p.56) n’aime personne autre que lui-même. Kizuki, à l’inverse, « était un garçon sincère », donc inadapté à ce monde de compétition et de marketing permanent où le narcissisme et la testostérone commandent. Vendez-vous ou végétez ; si vous ne supportez pas, crevez ! Telle est la leçon des « révolutionnaires » 1968 à leur génération. Murakami les ridiculise en les montrant tels qu’ils sont : remplis de vent, de Marx et de grands mots, mais avides de se poser en société pour se faire une place au soleil. De fait, les leaders du mouvement, au Japon comme en France, sont devenus pontes sur les France Culture ou Normale Sup, PDG de journaux ou de magasins culturels.

Watanabe s’en moque : il vit sa vie et est indifférent au reste – sauf aux êtres qu’il aime. Enfant unique (comme l’auteur), il aurait aimé avoir une petite sœur comme Naoko. Réminiscence du Holden de Salinger qui adore sa petite sœur immature, non préoccupée encore des choses du sexe. Naoko ne fait pas l’amour, sauf une fois avec lui parce que prise d’un délire, alors qu’elle reste sèche avec tous les autres, y compris son grand amour d’enfance Kizuki. Mystère d’angoisse et de névrose du Japon contemporain. Refus de grandir, de quitter le monde fusionnel de l’enfance. Reproche japonais à la disneylandisation du monde venue des hippies en 68, Peace and Love, refus de la réalité humaine et des contraintes sociales.

Grandir implique confrontation du moi narcissique avec les autres, de son corps avec le monde, de son cœur avec les affects, de son intelligence avec tous les esprits humains. C’est cela même la socialisation. « Quand j’entends cette chanson, je me sens parfois terriblement triste », dit Naoko de Norwegian WoodsJe ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’errer au milieu d’une forêt profonde. Je suis seule, j’ai froid, il fait noir et personne ne vient à mon aide » p.172. De fait, elle s’isolera dans un centre psychiatrique hospitalier au fond d’une forêt de cyprès, avant d’y rester définitivement, pendue à un arbre.

Ce qui fait la beauté du roman est la liberté sexuelle des jeunes Japonais, dès cette époque : pas de transgression dans le fait de flirter et de faire l’amour ; rien de cette culpabilité judéo-chrétienne qui voit le retour en force de la morale victorienne pour la génération américaine, « libérée » en 68, qui prend sa retraite aujourd’hui. « Nous nous sommes embrassés à l’âge de douze ans et, à treize, nous flirtions. J’allais chez lui ou il venait chez moi, et je le soulageais avec mes mains… (…) Cela ne me gênait pas du tout qu’il me caresse la poitrine ou le sexe s’il en avait envie et, naturellement, cela ne m’ennuyait pas non plus de l’aider à avoir du plaisir s’il le voulait » p.200.

C’est cela aussi l’écriture jazz : le mouvement même de la vie qui trépide, les pulsations du corps qui mettent le cœur en transe et suscitent la poésie de l’âme. Un beau roman à conseiller aux adolescents pour les défrustrer de ne pas être comme tout le monde. Mais à conseiller aussi aux adultes tentés d’en revenir à la rigidité moraliste d’antan faute d’accepter celle, toute charnelle, de leur tige. Ce sont les complexes issus de la rigidité qui donnent la mort… Leur retour serait-il une sorte de désir suicidaire d’une société ?

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (Noruwei no mori), 1987, traduction française Rose-Marie Makino Fayolle, Points Seuil, 2003, 442 pages, €7.98 

Il existe aussi un film intitulé comme le roman en anglais (Norwegian Wood) et en français (La ballade de l’impossible), par Tran An Hung en 2010, version française M6 vidéo janvier 2012, €19.98

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