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Philip José Farmer, Les amants étrangers

En 1961, l’auteur né dans l’Indiana, nous projette en 3050. La Grande guerre apocalyptique partie des ex-Terriens de Mars a ravagé la Terre par un virus qui étouffe en quelques heures. Seules ont été épargnées quelques régions qui ont repeuplé la planète et se sont partagé les continents. Ainsi les Islandais occupent le nord jusque vers la Loire, les Israéliens le sud autour de la Méditerranée et jusqu’en Inde, les Hawaïens l’Amérique et les Australiens l’Océanie. Pour le reste de la planète, ce n’est pas très clair.

Mais l’ordre règne chez les ex-Yankees : le Clergétat est une théocratie hiérarchique contraignante, une sorte de communisme biblique issu des croyances protestantes exacerbées. Il est curieux que, mille ans après le XXe siècle, l’humanité en soit encore là… Mais le puritanisme, projection de celui des années cinquante et du Maccarthysme aux Etats-Unis, est bel et bien caricaturé. Un prophète autoproclamé (comme tous les prophètes) est un germano-russe appelé Sigmen ; il est mort il y a longtemps mais le système continue de faire croire qu’il est parti prospecter les étoiles pour l’humanité. Il enjoint ainsi à coloniser les planètes vivables et à éradiquer façon prophète biblique tous les peuples extraterrestres ou ex-terriens (forcément dégénérés) qui les occupent.

Hal Yarrow, linguiste « touchatout » est mandaté par le Sandalphon Macneff (dont le prénom n’est pas Gabriel) pour rejoindre la mission qui va aller « étudier » la planète Ozagen. Dans le dessein de créer un virus qui va exterminer toute vie non humaine et permettre de faire main basse sur la planète. Rien de nouveau sous les soleils : l’américain croyant reste un prédateur que Dieu a « élu » et que les prophètes encouragent à croître et attaquer. D’ailleurs, le mariage est obligatoire et faire des enfants nécessaire sous peine de rétrogradation sociale. Hal est « marié » contre son gré à Mary, qu’il déteste parce que frigide et moraliste, prête à le dénoncer aux autorités pour toute incartade même de langage. Les Etats-Unis n’ont pas changé, qui traquent le politiquement incorrect et le « racisme » partout et en tous lieux (sauf chez les Noirs). L’intérêt de la mission est que le voyage va durer quarante ans, et autant pour l’éventuel retour, donc que le divorce est automatique pour raison d’Etat. Hal est délivré de Mary, qui s’en consolera.

Mais son mentor depuis l’enfance, le disciplinaire Pornsen (au nom ambigu) fait partie du voyage. Hal s’est fait recadrer et fouetter maintes fois pour des écarts à la ligne que l’ange gardien interimaire (agi) est chargé de lui faire respecter. Il le hait. Car, dans cette société de morale surveillée et punie en continu, l’amour n’est pas possible, ni même l’amitié. L’homme est constamment un loup pour l’homme, allant « le dire à la maitresse » ou dénoncer les déviances aux agis pour se faire valoir plus vertueux. La méfiance règne et le chacun pour soi est de rigueur. La seule unité est donc d’attaquer les autres, ce qui ne peut avoir de cesse dans l’univers entier. Le lecteur d’aujourd’hui peut voir en cette doctrine distopique une critique aussi du communisme soviétique où un commissaire politique surveille toujours deux exécutifs, la troïka permettant des dénonciations croisées, et où le prophète Marx-Lénine-Staline-Khrouchtchev (etc.) donne la route et guide le peuple dans l’interprétation de l’Histoire. Au fond, Etats-Unis moralistes et URSS moralisante mènent le même combat. Ce que les années soixante vont justement secouer avec les manifestations anti-Vietnam.

Sur Ozagen, Hal est curieux des autres et se lie d’amitié avec Fobo le woh ozagénien qui l’emmène visiter les ruines d’une cité anciennement humaine, des Terriens venus de France s’étant échoué là au moment de la Grande guerre. Ils se sont métissés avec une population locale, une forme mimétique qui a pris leur ressemblance. Hal rencontre clandestinement à la nuit une femme qui l’appelle, Jeannette. Elle parle un français abâtardi que le linguiste réussit à comprendre avant de lui apprendre l’américain usuel. Il va tomber amoureux, la belle étant experte en plaisirs charnels (cliché facile sur les Françaises) que Hal n’a jamais connus.

Car le plaisir est un péché dans la religion Sigmen, plus proche du Talmud que des Evangiles, comme dans l’Amérique profonde depuis les origines. La nudité est proscrite sur terre et on ne fait l’amour que dans l’obscurité et tout habillé. Jeannette exige la lumière et la peau nue, ce qui scandalise et ravit Hal dont la transgression des normes semble de nature, en témoignent les cicatrices de fouet dont son dos et sa poitrine sont remplis depuis la petite enfance. L’agi qui surveille et punit n’est pas sans un certain sadisme, disant « aimer » son pupille d’autant plus qu’il le fait souffrir – comme dans les collèges anglo-saxons. La SF américaine était jusqu’ici héroïque et prude, en phase avec les valeurs yankees sorties de la Seconde guerre mondiale et du patriotisme ; Philip José Farmer change cela d’un coup avec Les amants. Baiser à poil et aimer ça sans avoir en tête l’obsession de la progéniture était nouveau et diablement excitant. Avec une humanoïde extraterrestre est encore plus osé, allusion peut-être à la ségrégation des Noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’ère Kennedy. Les Peace and Love vont s’y ruer partout et dans toutes les positions, balançant slip, soutif et morale aux orties.

« Que vous ont-ils fait ? » susurre Jeannette à Hal lors d’une de leurs étreintes. « Ils vous ont appris à haïr au lieu d’aimer, et la haine, ils l’ont appelée l’amour » p.188. Comme le ministère de la Paix est celui de la Guerre dans 1984 d’Orwell… « Ils ont fait de vous des moitiés d’hommes, afin que l’ardeur emprisonnée en vous puisse se tourner contre l’ennemi ». Son ami Fobo le wog en rajoute : « Vous professez, vous autres Sigménites, que chacun est responsable de tout ce qui lui arrive, que seul le moi est à blâmer. (…) Si vous commettez un crime, c’est que vous le souhaitez. Si vous vous faites prendre, ce n’est ni que vous avez agi stupidement, ni que les Uzzites [les flics] ont été plus intelligents que vous, ni que les circonstances leur ont permis de vous capturer. Non : c’est que vous vouliez vous faire prendre. (…) Cette foi est très shib [super] pour le Clergétat car vous ne pouvez rien lui reprocher s’il vous châtie, s’il vous exécute, s’il vous force à payer des impôts injustes ou s’il viole les libertés civiles. Il est évident que, si vous ne l’aviez pas voulu, vous n’auriez pas permis que l’on vous traitât de la sorte » p.193. Etienne de La Boétie l’avait déjà théorisé : n’est esclave que celui qui se soumet et aucun tyran ne subsiste sans le consentement (tacite ou contraint) des sujets. Le Sandalphon Macneff qui obéit à l’Archuriélite ne lui dit pas autre chose lorsqu’il le convoque pour lui faire un sermon sur « la pureté » : ne pas désobéir, ne pas boire, ne pas baiser. Hal finira par l’étrangler.

L’amoureux humain Yarrow va faire le malheur de Jeannette l’humanoïde pour son bien car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions dans la norme biblique. Mais Jeannette va le sauver de sa civilisation haineuse en lui permettant une autre vie. Le nom de Yarrow signifie en anglais l’Achillée, une herbe contre les fièvres et le prénom Hal, issu du germanique, signifie tourmente ; ce n’est sûrement pas par hasard. Le dénouement est rapide et clair, bienfaisant.

Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), 1961, J’ai lu 1974 réédité 1999, 251 pages, €5.00

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