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A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia

Poursuivant la relecture des œuvres de science-fiction de ma jeunesse, je tombe sur cet opus Van Vogt à la fois étrange et fascinant. Diamondia est une planète lointaine, située à 700 années-lumière de la planète Terre. En l’an 3100 et quelques, elle a été colonisée depuis plusieurs centaines d’années et comprend désormais 500 millions de Diamondiens en plus du milliard d’Irsk, la population indigène. Les humains ont reconstitué l’Italie et la Nouvelle-Naples, sur le modèle anglo-saxon de la Nouvelle-Angleterre, New York et autres New Amsterdam. On vit bien sur Diamondia, le climat est chaud et la mer turquoise, des forêts ont été peuplées d’animaux terrestres, dont les fauves et les daims, et la population pourrait vivre le bonheur en paix.

Mais ce n’est pas le cas car les Irsks ont découvert qu’ils étaient peu à peu « contaminés » par les humains. Leur léthargie heureuse a été bouleversée par mimétisme, par l’agitation constante, les embouteillages monstres et les criailleries (à l’italienne) des colons. La Commission de négociation envoyée par la Terre ne parvient pas à se faire entendre des Irsks, méfiants et à juste raison. Car des Diamondiens « bien intentionnés » veulent – comme dans toutes les colonies – conserver le pays à leur profit et intriguent pour s’allier aux « bons » Irsks contre les « méchants ».

Mais cela ne se passe par comme ça sur Diamondia. Les Irsks, malgré leurs tentacules, glissent avec une vitesse étonnante lorsqu’ils veulent agir et il semble qu’ils puissent communiquer entre eux par télépathie. Il semble même qu’un anneau magnétique autour de la planète soit une « obscurité » capable de focaliser une puissance énorme sur tout ce qui est fait de fer – dont les bâtiments et les véhicules.

L’auteur s’ingénie à contrecarrer tous les plans que se forment les protagonistes. Le colonel Morton, des services secrets terriens, est mandaté avec l’aval de l’ambassadeur pour enquêter sur les pro-Diamondia menés par la belle putain Isolina qui avoue se faire vingt mâles par mois. Mais il cligne des yeux trop souvent et s’évanouit de temps à autre. Une puissance prend alors le pas sur son esprit dans l’obscurité et lui s’aperçoit qu’il peut entrer dans les esprits des autres, même des Irsks ! Dont un certain Lositeen, gardien d’une arme irsk dont les autres voudraient bien prendre le contrôle pour « éliminer » radicalement tous les humains perturbateurs de la planète.

Le lieutenant Bray, du même service, aidera le colonel Morton, mais le capitaine Mariott semble faire cavalier seul. Et s’il désirait le pouvoir pour lui tout seul ? Les Irsks sont fascinants car ils conservent leurs morts et une étrange entité lumineuse plus grande qu’un homme et entièrement transparente, apparaît parfois aux moments cruciaux.

Le livre peine à débuter puis s’emballe dans une action qui rebondit sans cesse et laisse sans solution à la fin. Sauf qu’une paix peut être entrevue et la cohabitation des êtres aussi différents que les humains et les Irsks envisagée autrement que par la mort du demi-milliard d’hommes, de femmes et d’enfants venus de la Terre.

Mais est-ce une réalité vécue ou une histoire écrite ? Car le lieutenant Bray se pique d’écrire des histoires et le colonel, à qui il fait la conversation dans la voiture, cligne des yeux et tombe un moment dans l’inconscience lorsqu’il évoque le sujet.

A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia (The Darkness on Diamondia),1972, J’ai lu SF 1974, 247 pages, €4.90

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François Cheng, Le dit de Tianyi

François Cheng, Chinois émigré en France, écrit ici sa Recherche du temps perdu. Intitulé « roman », ce livre prend prétexte d’un ami retrouvé dans une maison de retraite en Chine, pour dérouler la vie d’un peintre dans les bouleversements du pays au XXe siècle. Mais si ce roman évoque la Chine, il la replace dans son histoire, celle d’un empire du milieu jamais indifférent à ce qui se passe ailleurs. La période Mao a été la farce dramatique d’un histrion auquel le pouvoir a monté à la tête. Peut-être fallait-il cela pour que la Chine divisée, envahie, anarchique, se ressaisisse ? C’est toute l’histoire du lien entre l’exilé et sa patrie, entre la Chine et le monde, entre Orient et Occident, que retrace ici François Cheng d’une plume inspirée et légère.

Les jeunes branchés qui commentent le livre sur Amazon se lassent volontiers des descriptions qui dépasse une demi-phrase ; ils se moquent comme de leur première manette des émotions picturales sur la lumière et la couleur ; dans les rares livres qu’ils lisent encore, casque sur l’oreille et surveillant d’un œil leur iPhone, ils se précipitent sur l’action. Tout roman qui ne les ramène pas au jeu vidéo avec ses péripéties formatées pub et sa morale binaire entre bons et méchants leur prend la tête. Qu’ils laissent donc ce livre ! Il est réservé aux lettrés, à ceux qui goûtent le temps qui passe, la beauté du monde, l’amour des êtres et le goût des choses. Il faut prendre le temps de vivre pour bien vivre ; il faut prendre le temps des pages pour pénétrer le livre d’un auteur littéraire.

Trois parties scandent le roman d’une vie : 1/ l’épopée du départ, qui sonne comme une aube qui se lève ; 2/ le récit d’un détour qui décale l’existence par expérience d’un pays autre ; enfin 3/ le mythe du retour, qui confronte l’exilé à la triste réalité Mao d’une société recadrée, embrigadée, ou près d’un tiers de la population se retrouve non conforme, jusqu’aux camps. Ces trois moments du siècle sont aussi savoureux, à leur manière.

La première est celle de l’enfance, les pieds nus dans l’argile rouge, entouré d’une famille traditionnelle aux personnages contrastés. C’est l’éternel peuple chinois, « ce pacte de confiance ou de connivence qu’il a passé avec l’univers vivant, puisqu’il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout » p.30. L’adolescence verra les premiers émois et gardera le souvenir de l’Amante et de l’Ami. Yumei est camarade de jeux qui devient femme amie très proche, mais jamais épouse, comme un interdit du destin. Haolang est condisciple d’études, féru de poésie et de générosité révolutionnaire, ami qui trahit l’ami par attirance pour Yumei, mais se repend, échouant à créer un couple, à s’intégrer dans une révolution.

La seconde est la bourse d’études qui permet deux ans à Tianyi d’aller étudier la peinture à Paris, lui permettant de visiter Amsterdam et Rome, tout cet art du portrait individuel que la Chine n’a jamais su produire. Il était déjà lecteur de Romain Rolland et d’André Gide avec son ami Haolang, avant que la Chine maoïste se ferme pour éviter la contamination des idées démocratiques incompatibles avec le pouvoir omniscient du Parti et du Dirigeant. « Plus la parole est porteuse de vérité humaine, plus rapidement elle est comprise à l’autre bout du monde » (p.88). L’auteur noue relations charnelles et amicales avec Véronique, mais l’abandonnera sur des nouvelles inquiétantes de ses amis chinois Yumei et Haolang. Jamais il ne pourra fonder quoi que ce soit, éternel nomade tiraillé entre ses affections et l’histoire. D’ailleurs les bourgeois intellos français n’ont jamais rien à apprendre. « Plusieurs convives savaient mieux que moi ce qu’est un Chinois ou ce que doit être un Chinois (…) D’autres fins esprits, se targuant d’être connaisseurs, décrétèrent devant moi ce qu’est la pensée chinoise, la poésie chinoise, l’art chinois » p.214.

La troisième analyse justement ce mythe de revenir aux racines. Tianyi n’a fondé ni couple, ni œuvre, ni rien de durable. Sauf peut-être cette amitié pour Haolang qu’il cultivera jusqu’au bout, jusqu’au camp de travail inhumain dans le grand nord chinois, jusqu’à la mort de l’ami lapidé par des adolescents rouges fanatisés par le Grand Timonier avide de conserver son pouvoir en suscitant les divisions. Tianyi laissera tomber : l’élan révolutionnaire, l’élan créateur, l’élan à transmettre. La société a trahi les hommes en les manipulant au gré du tyran – tant pis pour elle.

Ce renoncement final, qui conserve de l’existence les seuls moments de sensualité pour la nature, de joie pour les êtres chers et de passion de connaître ici et ailleurs, est dans la veine du bouddhisme. L’éternité est la vie bien vécue, pas ces vagues politiques ou ces écoles artistiques qui ne sont qu’éphémères… Telle est peut-être la grave leçon du livre, rationalisation occidentale du naturel chinois. Il faut vivre à propos, disait Montaigne, et Rabelais renchérissait sur la dive bouteille qui fait voir le monde gai. Cette page unique où Tianyi observe un acteur à l’auberge donne une clé : « A le voir se concentrer pour mastiquer de toutes ses dents les choses qu’il avait piquées dans l’assiette, longuement et sans hâte, cligner des yeux pour mieux savourer chaque fragment, comme s’il avait l’éternité devant lui, on ne pouvait plus le quitter du regard » p.145.

Le roman a été prix Fémina 1998.

François Cheng, Le dit de Tianyi, 1998, Livre de poche 2005, 443 pages, €6.17 

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