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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (1)

Karl Marx est un monstre comme le siècle 19e a su en faire naître. Il s’agissait de tout embrasser de l’histoire et du savoir humain, d’être philosophe, politicien, économiste, sociologue. Marx est Protée.

  • Il écrivait en journaliste, pas en hégélien, ce pourquoi il reste lu ;
  • Sa pensée était mouvante comme la vie, chaque événement le faisait retoucher l’ensemble, ce pourquoi son œuvre est inachevée ;
  • Son existence ne devrait pas parler en sa faveur, lui qui a laissé mourir de faim ses enfants plutôt que de s’abaisser à travailler pour gagner sa vie, mais ce misérabilisme passe bien auprès des démagogues.

En bref, Marx est incontournable et compliqué. Ma génération, celle des années 1970, a été tellement imbibée de marxisme approximatif, dogmatique et prédigéré, qu’il nous a donné une indigestion : trop rationaliste, trop je-sais-tout, trop bardé d’interdits. Mais Marx existe, comme d’autres, il est bon de ne pas l’ignorer. Il faut cependant lui ôter les oripeaux des contresens et des récupérations. Jamais peut-être un homme n’a été autant catéchisé par ses disciples. La catéchèse simplifie, déforme, met l’accent sur ce qui est utilisable au détriment du tout. C’est le mérite de Michel Henry, philosophe, de nous resituer Marx dans sa dynamique philosophique.

Karl Marx est avant tout un philosophe ; il n’est économiste que par dérivé et politologue que par suite. Ce qui l’intéresse est de comprendre le monde avant de le changer. Ce pour quoi il est nécessaire d’aborder Marx par la philosophie. Michel Henry écrit chiant, trop complaisant envers les formes de la tradition allemande férue d’obscurité, de mots-valises et de complexité qui conduit souvent à l’obscurantisme. Mais résistez au touffu de l’expression et vous verrez Marx débarrassé du marxisme.

Car le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. La théorie retenue jusqu’aux années 1960 n’était qu’une caricature justifiant l’activisme politique de certains récupérateurs. La pensée philosophique même de Marx est restée volontairement ignorée, les ‘Manuscrits de 44′ et ‘L’idéologie allemande’ inédits jusqu’en 1932 en allemand ! Engels lui-même, l’ami et mécène, avait appauvri les concepts faute d’intelligence aussi vaste et de scrupules intellectuels aussi pointilleux que ceux de Karl.

Michel Henry montre que la pensée de Karl Marx n’est ni matérialiste, ni dialectique, ni activiste politique, ni positiviste scientiste, ni althussérienne – ni même une idéologie !

Marx critique l’essence politique. Le manuscrit de 1842 met en cause la philosophie de l’Etat de Hegel pour qui la Nation s’inclut dans l’Esprit pour le rendre possible – un avatar de Dieu dont il faudrait réaliser la Cité chrétienne… Pour Marx, la réalité est politique – pas l’essence. Et la réalité est avant tout économique.

L’aliénation est la condition dans laquelle l’amour est contrarié, la volonté empêchée. La vie morale authentique est extérieure à la réalité de l’État, ce carcan moralisateur qui enferme dans le collectivisme. Et l’économique est l’aliénation du politique. La signification pour la cité (polis) de l’activité de chacun ne consiste pas dans sa participation aux affaires de l’Etat, mais doit qualifier son activité personnelle et professionnelle. Car l’individu n’existe qu’en relation – ce qui fonde une société. L’universalité idéale du politique est donc remise en cause.

L’humanisme du jeune Marx fait de la religion une illusion de l’essence humaine, une représentation fantasmée. Elle est compensation imaginaire de ce qui n’est pas satisfait dans le réel. Le secret de la religion est donc à chercher dans l’utilité personnelle, l’égoïsme, le trafic, l’argent. Luther a vaincu la servitude par dévotion en la remplaçant par la servitude par conviction. Il s’agit d’aller au-delà.

L’origine de la dialectique allemande est dans l’alchimie médiévale où le fond du réel est le changement, le plomb transmuté en or. Le Prolétariat est le Christ, c’est seulement en sombrant dans le désespoir absolu que peuvent naître la foi et le salut. Par invasion de la philosophie allemande dans l’économie, la politique retrouve sa position dans l’Etat hégélien. Mais la vraie vie y est absente : la politique y est considérée comme protestation contre la misère, en bref une religion qui est le complément idéologique du monde vrai. La mythologie de l’Histoire devient alors une conception apocalyptique, messianique. La métaphysique allemande a été recyclée dans le romantisme de Schiller, Novalis et Hölderlin, avant d’être rationalisée par Hegel – qui reprend le bon vieil ordre hiérarchique catholique. Le salut est annoncé, le passage se fera par la négation des contraires.

Marx lui préfère le fond des choses, le matérialisme historique. Pour lui l’histoire n’est pas Esprit mais réalité. Seule existe la relation des individus entre eux, toute explication par un Tout n’est que théorie verbale. Le cœur de l’histoire, ce sont les individus, leurs actions et interactions. L’essence du mouvement historique est « la réitération indéfinie du désir, du besoin et du travail » p.198. Ce qui fait qu’il y aura toujours une histoire en train de se faire. La proposition célèbre que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste) énonce une propriété de l’histoire accomplie. Elle appartient à la science empirique : « la théorie de la lutte des classes est étrangère au matérialisme historique » p.201. Car « s’il peut encore être question de dialectique, c’est seulement d’une dialectique de la vie, c’est de son mouvement, celui de la souffrance qui, de par sa nature et en vertu de ce qu’elle est, essaye de se supprimer soi-même » p.214. Marx est un Bouddha positiviste : « La forme de production, l’état social et la conscience peuvent et doivent entrer en contradiction parce que la division du travail entraîne la possibilité et même la réalité que l’activité spirituelle et matérielle, la jouissance et le travail, la production et la consommation, échoient à des individus différents. » (Idéologie allemande VI, 171, cité p.218).

Les classes sociales naissent de ce que les individus ne sont pas seuls mais en interactions entre eux et prennent conscience d’être dans un même état. Une société est la somme des rapports entre individus. Le concept de classe est hégélien parce qu’il est une ‘totalité objective’ où un concept théorique remplace la réalité vécue. Il entraîne l’illusion que les conditions sociales sont ‘objectives’ et que des ‘structures’ sont objets de science (grand tropisme français des années 60 que le structuralisme…).

Marx s’élève contre cette abstraction, affirmant que la seule réalité réside dans l’existence individuelle concrète. Le concept de classe est utile aux manipulateurs politiques parce qu’il leur permet des généralités, d’enflammer les gens sur la peinture de conditions semblables, créant ainsi une unité idéale. Or ce n’est pas la liberté que Marx réclame comme désaliénation de chacun ! La liberté est avant tout un certain état de la société : les déterminations de l’existence qui sont une condition sociale et le produit de l’histoire. Ces conditions sociales ne sont pas objectives. On ne peut pas les changer volontairement d’en haut, par la politique (illusion du XVIIIe siècle). Les conditions sont modifiées par les hommes eux-mêmes dans leur existence concrète – et les éducateurs doivent être eux-mêmes éduqués (ce qu’ignorent apparemment les profs de gauche français…). D’où la dérive courante du politique (et des partis communiste ou socialiste) vers l’autoritarisme et la dictature d’avant-garde : ils croient savoir tellement mieux que vous ce qui est bon pour vous !

L’état de la société qui aliène est dû, pour Marx, à la division du travail. Les oppositions ville/campagne, production/commerce, manuel/intellectuel, comme le travail en miettes ou Paris et le désert français – enlèvent à la personne son pouvoir sur les choses et sur sa destinée. L’homme est agi par des structures imaginaires qui tiennent à l’organisation de la société. La suppression de la division du travail est donc la condition même du socialisme, entendu par Marx comme une ‘communauté sociale organique’ à l’allemande (pas une ‘société par adhésion volontaire’, à la française). Nous avons donc deux socialismes et il est clair que Marx avait en tête le premier lorsqu’il parlait de conditions objectives :

  1. Le socialisme qui vient de la base et se fonde sur les syndicats et associations émanant de la société même (Proudhon puis la social-démocratie allemande),
  2. Le socialisme qui vient d’en haut, d’un modèle théorique qu’une avant-garde s’efforce d’imposer au bas peuple ignare (le socialisme bismarckien puis le communisme léniniste, qui sans cesse houspille le ‘socialisme’ à la française).

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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Inégalité et quelques mots pour mieux comprendre

Inégalité = est un sentiment social qui fonctionne au sens vertical entre inférieur, égal ou supérieur. Seule la position neutre (indifférente) est acceptable en démocratie, entre envie et vanité. Ce pourquoi les titres de noblesse ne sont pas reconnus par la République et que tout citoyen est égal en droits.

Différence = dérive immédiatement vers hiérarchie donc discriminations (désirs, pulsions), alors que la différence fait la richesse du complément. Mais la société infantile (qui a peur de la liberté faute de vouloir prendre une quelconque responsabilité), préfère le fusionnel au complémentaire. Ce serait devoir s’assumer, composer, reconnaître l’autre pour ce qu’il est. Alors qu’il est tellement plus confortable de rester passif, toujours d’accord, dans le vent, comme tout le monde, sans faire de vagues. Il y a des différences de nature, de degré et de choix. Homme ou femme, telle est le donné biologique (sur lequel il y a construction sociale) ; bébé, enfant, adolescent, adulte, mûr, vieux, tel sont les degrés inévitables d’une existence (malgré le jeunisme marketing qui exploite le fantasme d’éternité) ; hétéro, homo, asexuel (puis des sous-catégories telles que lesbienne, trans, spornosexuel, etc) sont des différences choisies (parfois sans le vouloir, mais la revendication est toujours du ressort de la volonté).

frere et soeurs sally mann

Injustice = pourquoi lui et pas moi ? Cri de l’égoïsme envieux qui voit surtout ce qui lui manque, pas le bien de l’autre. Est-il injuste d’être une femme ? D’avoir des désirs homos ? D’être blond aux yeux bleus ? Ou né bossu et handicapé ? L’injustice est un sentiment ; les situations réelles existent bien sûr, mais elles sont relatives aux jugements de valeur, elles ne vont pas de soi : le smicard français est un « riche » au Bangladesh.

torse nuInéquité = l’équité n’est pas l’égalité, ce que les Français malformés aux maths ne peuvent saisir… L’égalité c’est tous pareils, la même dose à chacun ; l’équité c’est à chacun selon ses besoins. Il y a donc pondération et pas division pure et simple.

Égalitarisme = perversion de l’égalité en revendication tous azimuts, « j’ai l’droit » étant le réflexe spontané devant tout droit des autres. L’égalitarisme parfait ne pouvant advenir de lui-même, en autorégulation (ce serait le droit du plus fort), l’appel à Dieu, à l’ONU, à l’État, à papa, reste indispensable. L’égalitarisme est une idéologie du désir sans limites ; il y a toujours quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Plutôt que l’État, mieux vaut le droit, il est plus neutre et vaut pour tous (y compris les maîtres de l’État) – ce que n’avaient manifestement pas compris les socialistes réels des pays communistes. Une tyrannie peut imposer l’égalité des conditions en nivelant au plus bas, quel que soit le mérite (hiérarchie en râteau) ; auquel cas, pourquoi se fouler ? Attendre les ordres d’en haut, obéir sans discuter, être parfaitement conforme – tel est le sujet de la société tyrannique (stalinienne, nazie, cubaine).

Identité = elle est soit donnée (et vise à l’homogénéité), soit elle se construit (et vise à l’uniformité). Elle est, au-delà de la génétique qui fonde certains nationalismes, le réflexe social qui fait appartenir (porter l’uniforme, véhiculer la pensée unique). Elle a pour limites le semblable, le même, et pour point moyen le conformisme. Elle permet le lien social, la reconnaissance par les autres – elle étouffe l’originalité et permet difficilement l’émergence d’idées nouvelles, d’entreprises nouvelles, d’innovations.

Égalité des chances = est la meilleure dialectique que la société démocratique ait trouvée pour reconnaître la réalité (les différences entre les gens) tout en permettant de construire une identité (un rôle social citoyen via l’éducation et la culture) ayant pour idéal l’égalité (la redistribution juste des fruits communs). Les chances est ce dont les politiques devaient discuter et définir, elles changent avec l’époque et la société mais le consensus sur elle est indispensable.

Équité = l’équivalence des possibilités offertes au départ (égalité des chances) est une forme d’équité, à condition que le départ ne se réduise pas au tous pareils. Comme l’impôt est progressif, l’éducation devrait l’être, adaptée à chacun en classes de niveau, des retardés aux surdoués, avec un socle minimal commun. Comme l’impôt est divers, l’éducation devrait être diverse, sans sélectionner uniquement sur les maths, ce qui formate des ingénieurs sans créativité et des technocrates sans âme.

Duras juge l amant en petite bourgeoise egoiste

Mérite = vertus et talents qui permettent aux individus de trouver leur épanouissement et leur rôle particulier dans une société issue de différences. Le mérite est ce qui permet de construire son identité (individuelle, parentale, sociale, citoyenne) par-delà les déterminismes (génétiques, familiaux, claniques et professionnels, nationaux). Favoriser le mérite devrait être l’objectif de toute société démocratique, si l’on admet que la démocratie a pour objectif l’épanouissement des capacités de chacun pour que chacun contribue au mieux à l’ensemble de la société.

Droits « de » (libertés) ne sont pas Droits « à » (créances). Les droits sociaux reposent sur l’équité puisque l’inégalité de leur distribution est la condition de la justice ; leur limite est la discrimination positive, qui pousse le curseur compensatoire assez loin pour susciter envie et revendications (car les critères ne sont jamais tranchés et toujours contestables). Débattre de l’équité (donc des chances) est bien le premier devoir des politiciens en démocratie.

Nous avons très peu de politiciens.

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes, sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie telle que décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » 21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les États-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie devenue aujourd’hui bourgeoise, aux États-Unis, « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’. » 18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui sont l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Il n’y a plus de révérence envers un quelconque « patronage », aucune opinion autorisée supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social ». 26 La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique. Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux États-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que, sans cesse, l’égalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle. » 49

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera idéal inaccessible – mais moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » 34. Cela au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » 35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » 54. La mobilité sociale existe, elle est encouragée par le système, et délégitime toute idée de privilège. Ce pourquoi la société grogne lorsqu’elle a l’impression de l’ascenseur social est en panne et que l’égalité des chances est biaisé. Dès lors les « privilégiés » – qu’ils soient riches en ghettos sécurisés ou seulement fonctionnaires de l’Éducation nationale mieux au fait que les autres des bonnes filières d’enseignement – sont vus comme des aristos d’ancien régime, tant la démocratie secrète l’idée d’égalité.

Le revers démocratique est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » 66. Par exemple le noble, l’Église, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » 67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » 135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions.

Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » 70. Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans son propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être toujours « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens. D’où l’attrait politique à gauche de François Hollande contre Mélenchon ou Royal ; d’où l’agacement à droite pour le candidat de l’éternelle « rupture » Nicolas Sarkozy, qui peine à rassembler et adore diviser.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de ‘sang’ différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition « normale » où désir d’acquérir et crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, d’avoir comme tout le monde. D’où l’attrait pour le radical-socialisme, ni droite ni gauche, le centre sociopolitique des votes français. D’où aussi le ressentiment lors d’une constatation ou seulement d’une crainte de « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou encore la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville :

  1. « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ;
  2. « l’envie » du citoyen français  qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune.

« Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans l’attitude américaine ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans l’attitude française il est négatif puisque que niveleur, n’encourageant à rester dans la seule moyenne sans qu’une tête ne dépasse. D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » 96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/privées, clanisme, collèges privés, clubs sélect, « ghetto français »).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles ». Ce sont les réactionnaires. D’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » 179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS par le « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec le révolutionnaire culturel Mao, au Kampuchéa « démocratique » avec les camps de rééducation et l’habillement en noir de toute la population… Cette démocratie « radicale », rappelons-le, est l’idéal de Mélenchon.

Voici un essai intelligent, toujours d’actualité, qui fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 181 pages.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 1986, 1178 pages.

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