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Edmond Lévy, Sparte

Sparte, cité grecque égale d’Athènes en réputation, est devenue un mythe. Son système égalitaire, sa vertu revendiquée, ses filles sportives, l’émulation des adolescents, son excellence à la guerre, ses deux rois et leurs contrepouvoirs, ont fait rêver depuis l’Antiquité. Dans l’époque récente, Sparte a inspiré Jean-Jacques Rousseau et Gracchus Babeuf mais aussi Joseph de Maistre et Maurice Barrès, avant les communistes et les nazis. Chacun prenait ce qui lui convenait – nul doute que les deux rois et les contrepouvoirs n’eurent pas l’heur de plaire à Staline ou Hitler. Aujourd’hui même, la répugnance au « capitalisme », l’austérité écolo et les incantations aux vertus civiques, voire la réinstauration d’un service militaire obligatoire pour tous les jeunes, filles comprises, ou la « saine » compétition sportive à tous niveaux, reviennent en force comme idéal de vie commune. Si l’Italie vient de conjuguer les extrêmes dans le rejet de la corruption et de la mentalité de négociation, peut-être verra-t-on un jour prochain nos Staline et Hitler nationaux – pardon, les Mélenchon et Le Pen – se rejoindre sur une spartisation de la société française ?

D’où l’utilité du retour aux sources, sous la houlette d’un historien spécialiste du sujet, professeur honoraire d’histoire grecque à l’université de Strasbourg après avoir été membre de l’Ecole française d’Athènes. Son propos, dans ce petit livre de synthèse, est de faire la part des sources et de critiquer les textes des différentes époques anciennes sur Sparte et les Spartiates. Il y réussit fort bien, même pour les non-spécialistes.

La cité austère, fondée sur l’agriculture des riches plaines de Laconie, n’était démocratique que pour les Homoioi, les semblables (qui ne sont pas des Isoioi, des identiques, erreur des révolutionnaires français). N’est pas semblable qui veut ; pour l’être, il faut avoir reçu une éducation collective (agôgé), participer financièrement et physiquement aux repas collectifs (syssities) et posséder un domaine (kléros) qui permet de payer. Il faut être aussi issu de deux Spartiates, les bâtards ayant un statut inférieur. Il s’agit donc d’une aristocratie du sang et de la culture, qui domine le reste de la société : les citoyens déchus pour lâcheté au combat ou corruption, les Périèques (ceux qui vivent autour) et les Hilotes (les serviteurs pas tout à fait esclaves).

L’éducation spartiate a fait beaucoup jaser. Elle est obligatoire et collective pour être citoyen ; elle est organisée par la cité et commence dès 7 ans par lire, écrire et chanter, et se poursuit par le sport orienté vers la discipline, la vie à la dure et l’émulation pour les adolescents jusqu’à 20 ans, âge où ils deviennent soldats. S’ils peuvent dès lors se marier et avoir des enfants (ce qui est socialement requis !), ils sont contraints cependant de vivre avec leurs camarades jusqu’à 30 ans, ne caressant et honorant leur femme que dans les intervalles de la vie collective. Ils sont aussi tenus de prendre sous leur protection vigilante un plus jeune (pédérastie) et de lui servir d’exemple de vertu ; les relations affectives n’excluent pas les relations sexuelles mais celles-ci sont secondaires et nullement obligées : ce qui compte est d’élever un éphèbe au rang de citoyen-soldat (p.62). Si les paidès (12-20 ans) « marchent pieds nus et ont un seul manteau pour toute l’année » (cet « uniforme » égalitaire que certains aimeraient voir revenir), cela « n’implique pas nécessairement l’absence de chiton » p.57, tempère l’auteur – contre Plutarque. On ne se met nu que pour la lutte et la course, et pour nager, se laver et dormir, pas toute la journée. Contrairement aux autres cités grecques, Sparte se souciait de l’éducation des filles ; on les entraînait physiquement et leur enseignait le chant choral, les poètes professionnels leur apprenaient les vertus civiques.

Mais l’égalité théorique était en contradiction avec l’encouragement à la constante émulation, tout comme l’inégalité des biens subsistait malgré les apparences. L’obéissance aux lois et la discipline militaire, l’intériorisation dès l’enfance des valeurs civiques et du sens de l’honneur qui incite à l’héroïsme, les chants patriotiques et la fusion émotive des votes par les cris, unifient les citoyens et les rendent semblables plus que les biens matériels. Mais la cité apparaît plutôt comme une société de contrainte où tous surveillent tous sur les écarts à la norme et où le conformisme est encouragé (comme sous le socialisme réalisé). La quête du prestige (timé), fait de Sparte plus une timocratie qu’une démocratie (comme sous le nazisme) !

L’accroissement des inégalités avec le temps, l’exclusion du rang de citoyen de ceux qui ont failli, les guerres coûteuses en hommes de valeur et la démographie en berne ont eu raison de la fière cité spartiate. Les éphores (surveillants) sont devenus tyrans, la gérousie (conseil des anciens) a été achetée et des deux rois un seul a subsisté, tournant au démagogue. La concorde n’a plus existé et la base civique s’est rétrécie. Rome est venue qui a mis tout le monde d’accord – sous sa botte (comme les Etats-Unis trumpistes).

Le régime spartiate n’est donc pas meilleur qu’un autre, mais il constitue un mythe auquel les démagogues contemporains reviennent systématiquement faute d’idées sur le présent : Yaka renforcer l’éducation égale pour tous ! Yaka rétablir l’uniforme à l’école ! Yaka encourager les valeurs du sport ! Yaka rétablir le service militaire qualifié de « civique » ! Yaka multiplier les lois sur les « bonnes » mœurs ! Ne restent que la pédérastie (honnie des religions du Livre), les « cuisses nues » des filles sportives, et les cantines obligatoires qui ne soient pas reprises – on se demande pourquoi. La lecture de ce livre érudit mais accessible, bourré de références et muni de trois index, sera très utile à ceux qui veulent démêler le fantasme de la réalité et ne pas lire le présent avec les fausses lunettes du passé.

Edmond Lévy, Sparte – Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, 2003, Points histoire Seuil, 370 pages, €10.00 e-book Kindle €10.99

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Rabelais éducateur

Rabelais était moins rabelaisien que sérieux. Le seul enfant qu’on lui connait est mort à deux ans, mais ne l’a pas empêché de raisonner sur l’éducation – à commencer par la sienne, fort ratée si l’on en croit le récit de ses jeunes années. Ce n’étaient qu’abandon parental et moineries, abrutissement en scolastique pour exclure le gamin excédentaire de l’héritage. Envoyé à 9 ans à l’abbaye de Seuilly, il est novice jusqu’à 15 ans au couvent de la Baumette.

rabelais les cinq livres

Pantagruel est une longue satire de ce qu’on faisait alors subir aux écoliers. Rabelais n’hésite pas à se moquer des autorités du temps, ces grands docteurs sophistes dont le savoir « n’est que bêtise et leur science qu’apparence, abâtardissant les bons et nobles esprits  et corrompant toute fleur de jeunesse ». L’esprit s’en hébète au lieu de se dégourdir. La pédanterie remplace le savoir, la citation des livres le jugement sur les choses. La révérence envers les autorités reconnues dispense de juger par soi-même et évacue tout esprit critique.

L’exemple même de Gargantua, nul en société et sans aucun savoir pratique, est au rebours du jeune Eudémon, joli page de 12 ans propre, bien mis et à la langue courtoise. Le gamin bat à plate couture le grand gaillard qui a passé 20 ans. Ponocrate fut seulement deux ans son éducateur et on lui confie donc Gargantua à redresser. Il n’est bonne ville que de Paris, mais pas l’Université !

Toute bonne éducation demande un maître unique, qui connait son élève sur des années et entretient avec lui des relations sociales et affectives en plus que savantes. Le meilleur éducateur est une sorte de père qui se dévoue à l’enfant et surtout qui donne exemple. L’art d’élever les hommes exige des qualités morales.

  1. L’étude est continuelle comme le pratiquait Pline l’ancien.
  2. La lecture de bons livres est prônée, Plutarque et Platon notamment,
  3. En plusieurs langues, donc le grec, le latin et l’hébreu, pour ouvrir l’esprit et l’assouplir, mais elle ne s’arrête pas là.
  4. Les leçons de choses viennent à tout moment susciter la curiosité et démontrer par le concret. Rien ne vaut l’expérience et les faits plutôt que les idées générales ou les théories.
  5. Hygiène et exercices du corps sont indispensables.
  6. L’âme n’est pas oubliée : la journée débute et se termine par l’observation des étoiles et des louanges au Créateur.

Ponocrate observe tout d’abord Gargantua vivre comme il a appris, mettant en valeur les vices de l’éducation scolastique : paresseux, gourmand, malpropre. Il s’emploie à le redresser sans se hâter, la nature ayant horreur d’une violence soudaine. Il s’agit de discipliner le corps pour devenir esprit sain dans un corps sain, mais aussi de polir les manières pour être à l’aise et soi-même en société. Il s’agit surtout de traquer dans l’esprit erreur, sophisme (faux raisonnement), superstition, sottise – donc la méchanceté. Car toute bêtise ravale au rang d’animal et rend l’âme tordue.

Le maître agit par l’exemple qu’il donne, il fait fréquenter à son élève des gens instruits pour que l’émulation lui vienne de leur ressembler. Rien de tel qu’un milieu sain pour éduquer sainement : tout parent attentif le sait bien qui surveille les « mauvaises fréquentations ». C’est au maître, aux livres et à l’étude qu’il appartient de révéler dans la jeunesse les dons de la nature. Dans l’enfant se prépare l’homme adulte et responsable, maître de lui et raisonnable.

ecole rabelais le man 1973

Mais ni relâchement ni laisser-aller dans les études ; nous ne sommes pas dans le spontanéisme mai 68. Le maître veut de l’activité et des efforts constants. Mais variés : l’étude livresque alterne avec l’observation concrète, la situation assise avec les exercices du corps, l’apprentissage solitaire avec la conversation en société. Même le travail manuel est requis, scier du bois, battre les gerbes, quand il pleut trop pour sortir.

Sainte-Beuve l’a résumé ainsi : « Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans le mélange du jeu et de l’étude, dans ce soin de s’instruire de chaque manière en s’en servant, de faire aller de pair les livres et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et l’esprit, la gymnastique et la musique, comme chez les Grecs, mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé, et en ayant égard sans cesse au temps présent et à l’avenir » (Portraits et causeries).

Est-on sûr que notre éducation de la sixième à la terminale se passe ainsi ?

  • Sept ans d’anglais ne réussissent pas à faire parler les élèves, n’y aurait-il pas trop de théorie grammaticale et pas assez de pratique ?
  • La mathématisation à outrance, comme outil exclusif de sélection, ne forme-t-elle pas des âmes sèches sans aucune expérience d’équipe, pour qui tout peut se résoudre en équations, même les relations entre humains ?
  • La pédagogie UIFM n’est-elle pas dangereusement proche de la pédanterie scolastique ?
  • L’usage du cours magistral du haut de la chaire ou du manuel ne pousse-t-il pas à révérer l’autorité plutôt qu’à penser par soi-même ?
  • Le pointillisme fonctionnarial du chacun fait son cours ne va-t-il pas au rebours d’une éducation personnelle, rassemblée et suivie par un maître unique, bien meilleure pour l’adolescent ?

Et pourtant – il y a un demi-millénaire que Rabelais nous l’a dit !

François Rabelais, Les cinq livres (Gargantua – Pantagruel – Tiers livre – Quart livre – Cinquiesme livre), Livre de poche Pochothèque, 1994, 1615 pages, €27.93

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes, sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie telle que décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » 21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les États-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie devenue aujourd’hui bourgeoise, aux États-Unis, « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’. » 18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui sont l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Il n’y a plus de révérence envers un quelconque « patronage », aucune opinion autorisée supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social ». 26 La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique. Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux États-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que, sans cesse, l’égalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle. » 49

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera idéal inaccessible – mais moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » 34. Cela au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » 35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » 54. La mobilité sociale existe, elle est encouragée par le système, et délégitime toute idée de privilège. Ce pourquoi la société grogne lorsqu’elle a l’impression de l’ascenseur social est en panne et que l’égalité des chances est biaisé. Dès lors les « privilégiés » – qu’ils soient riches en ghettos sécurisés ou seulement fonctionnaires de l’Éducation nationale mieux au fait que les autres des bonnes filières d’enseignement – sont vus comme des aristos d’ancien régime, tant la démocratie secrète l’idée d’égalité.

Le revers démocratique est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » 66. Par exemple le noble, l’Église, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » 67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » 135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions.

Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » 70. Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans son propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être toujours « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens. D’où l’attrait politique à gauche de François Hollande contre Mélenchon ou Royal ; d’où l’agacement à droite pour le candidat de l’éternelle « rupture » Nicolas Sarkozy, qui peine à rassembler et adore diviser.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de ‘sang’ différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition « normale » où désir d’acquérir et crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, d’avoir comme tout le monde. D’où l’attrait pour le radical-socialisme, ni droite ni gauche, le centre sociopolitique des votes français. D’où aussi le ressentiment lors d’une constatation ou seulement d’une crainte de « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou encore la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville :

  1. « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ;
  2. « l’envie » du citoyen français  qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune.

« Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans l’attitude américaine ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans l’attitude française il est négatif puisque que niveleur, n’encourageant à rester dans la seule moyenne sans qu’une tête ne dépasse. D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » 96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/privées, clanisme, collèges privés, clubs sélect, « ghetto français »).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles ». Ce sont les réactionnaires. D’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » 179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS par le « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec le révolutionnaire culturel Mao, au Kampuchéa « démocratique » avec les camps de rééducation et l’habillement en noir de toute la population… Cette démocratie « radicale », rappelons-le, est l’idéal de Mélenchon.

Voici un essai intelligent, toujours d’actualité, qui fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 181 pages.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 1986, 1178 pages.

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