Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser

Ce titre poétique, un peu irrévérencieux, marque la fin du « modèle » japonais à la fin des années 1990. Normalien chercheur au CERI (Centre d’études des relations internationales de Science Po), l’auteur a passé des années au Japon, dans la ville maritime excentrée de Fukuoka. Il a étudié en ethnologue politique comment fonctionne le Japon. Il note la profonde mutation qui vient d’un pays resté îlien et xénophobe mais qui a réussi à émerger parmi les premiers depuis la Seconde guerre mondiale. Le Japon des « fourmis », cher à une ex-Premier ministre imbue de sa bonne conscience de gauche et qui aurait mieux fait de la fermer, devient postmoderne. Comme toutes les sociétés, il change sous les coups de boutoir de la technique et de la mondialisation. Que va-t-il devenir ? Telle est la question, que l’auteur élude dans un dernier chapitre assez bavard, concluant sagement qu’après tout c’est au Japonais d’en décider et qu’il a en lui toutes les ressources nécessaires.

Quel était ce « modèle » japonais de 1945 à 2000 ? Pour Bouissou, il s’agit d’un État mosaïque avec guidage administratif d’une société corsetée. Le Japon est hiérarchique, mais autoritaire mou. Le fascisme des samouraïs dévoyés l’a si profondément marqué qu’il en est devenu allergique à tout militaire et à la guerre même. L’État-mosaïque est composé d’une administration divisée en baronnies et d’une partitocratie éclatée qui sait se renouveler. Les deux fonctionnent ensemble, le pantouflage et le vote des crédits s’épaulant mutuellement. La société est reconnaissante au pouvoir central administratif-politique d’assurer la stabilité du pays. Les entreprises sont reconnaissantes à l’administration de canaliser le prurit législatif en faveur du développement national, tandis que ladite administration « guide » les patrons pour qu’ils restent dans des normes socialement acceptables. La société enfin, n’est pas « un sac de pommes de terre » comme le décrivait Marx du peuple sous Napoléon III. La société est corsetée de clans et de devoirs sociaux (giri), de voisinage où les citoyens sont mobilisés pour assurer le patronage des écoliers, la surveillance des ados buissonniers, la propreté des rues et les comportements déviants, mais aussi l’organisation des fêtes (matsuri) et des grands événements collectifs.

Le krach immobilier japonais de 1990 va se diffuser aux banques et à l’économie tout comme celui de 2007 aux États-Unis. Il montre que le « triangle d’airain » du système emboîté administration-partis-entreprises dysfonctionne et n’est pas capable de se régénérer tout seul. Le Japon n’est en effet toujours pas sorti de cette crise, vingt ans plus tard ! Les banques ont toujours une masse de dettes irrécupérables, soigneusement cachées par volonté politique. En contrepartie, le modèle a assuré aux citoyens un matelas d’emplois et aux entreprises des faillites douces. Ce qui est critiquable en économie pure, ou en science politique seule, est assez admirable lorsqu’on regarde ensemble le triangle. Chaque montant soutient l’autre et le pays ne s’en sort pas trop mal sur la durée.

Sauf que ce carcan confortable empêche les dirigeants de penser nouveau. La montée du Japon dans l’économie mondiale, l’émergence à ses portes de l’immense Chine, la crise immobilière, la « nouvelle » économie des techniques d’information et de communication sont des contraintes subies, absolument pas prévues ni pensées pour s’y adapter. A la fin des années 1990, les ordinateurs étaient rares et la paperasse l’emportait encore dans les administrations ! Les fonctionnaires étaient surtout juristes, obsédés par l’équilibre budgétaire ; ils ont cassé net la reprise par un tour de vis fiscal en 1998. « Le mécanisme de décision triangulaire est totalement inapproprié pour conduire les changements exigés par la mondialisation », écrit l’auteur p.281.

« Il manque aux réformateurs une force capable d’arbitrer entre leurs intérêts et de coordonner leur action, au besoin par la contrainte, comme l’administration au zénith de sa puissance a su le faire pendant le grand effort de reconstruction d’après la défaite » (p.297). Les Premiers ministres populaires Tanaka et Koisumi ne le sont pas restés longtemps, corsetés et contrecarrés par les pouvoirs des baronnies. C’est à la base que vient le changement, note Bouissou. Les coopératives autogérées sont très actives en écologie et dans le mouvement pacifiste. Les nouveaux gouverneurs locaux (élus au suffrage universel) sont plus originaux que les caciques de parti nationaux et les régions résistent parfois au centre. Les volontaires peuvent changer une élection et l’élan de la société lors du séisme de Kobe en fait une force nouvelle qui compte. Les initiatives technologiques locales comme la reconversion des aciéries de Kitakyûshû en mégapole de services à haute valeur ajoutée est un exemple.

Le handicap des Japonais est leur très forte dépendance (amae) au collectif. Si la modernité attise l’individualisme, tant pour la créativité que pour l’hédonisme, la société japonaise est un cocon qui y prépare mal. A niveau de stress équivalent, le japonais est plus sensible que l’Américain ou l’Européen et le taux des suicides en témoignent. Ce que l’auteur appelle « la protection psychologique indirecte généralisée » intègre une nation traumatisée par la guerre et l’atome, mais préserve de l’adaptation nécessaire à la modernité du monde. Les QCM, l’uniforme scolaire, la pression sociale des codes de conduite, la culture nationale télévisuelle, rendaient l’existence facile, égalitaire et guidée tout au long de la vie. C’était sécurisant. La crise persistante a fissuré tout cela.

La société fait éclater ses gaines : référendums locaux, résurgence du parti communiste, iconoclastes élus gouverneurs, procès des hémophiles contaminés, des lépreux discriminés, des petits actionnaires ruinés se multiplient. Ils attaquent la façade lisse et la révérence à l’autorité des maîtres, patrons et autres experts (sensei). La protestation va même jusqu’aux gaz de combats avec la secte Aum ! Mais la plupart des Japonais sont plutôt dans l’évitement individuel. Ils ne se comportent plus tout à fait selon les codes, voire deviennent provocants comme ces lolitas de 13 ans qui jouent aux putes ou ces minets mignons qui se maquillent  et se dépoitraillent contre le code machiste austère du salaryman en costume bleu cravate. Les conduites de fuite se multiplient, des otaku enfermés dans le virtuel aux émigrés vers l’ailleurs, les citoyens s’abstiennent aux élections, quittent leur entreprise pour devenir freelance, font moins d’enfants…

Il n’y a ni changement brutal du système de valeurs comme chez nous en 1968, ni révolution dans la rue comme en Tunisie ou en Égypte, mais plutôt de petits arts du bonheur, des choix rationnels de l’individu et des comportements de fuite. L’explosion du moi se lit dans la littérature avec Haruki Murakami et les mangas.

Au total, voilà un ouvrage qui vous en apprend beaucoup sur cette société asiatique originale, aussi moderne que la nôtre et ancrée dans une culture trimillénaire. Il actualise et complète les Ruth Benedict, Takeo Doi, Muriel Jolivet, Gavan McCormcak et autre Philippe Pons. Pour tous les amoureux du Japon, tous les curieux du monde qui va et tous ceux qui veulent observer comment une société développée non-occidentale se confronte aux même problèmes que nous.

Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser – la fin du modèle japonais, 2003, Fayard, 635 pages avec index et bibliographie, €22.80

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