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T. C. Boyle, Water Music

Premier roman écrit en trois ans d’un auteur américain né en 1948, il reprend la biographie romancée de l’explorateur écossais Mungo Park sur le fleuve Niger et l’entrecroise avec le destin à la Dickens d’un titi londonien inventé, Ned Rise. Drôle, picaresque, aventureux, ce gros roman joyeux évoque la misère et le rêve, ce qui pousse les êtres humains à entreprendre pour s’en sortir, malgré la bassesse des passions et l’hypocrisie de la société.

Les Water Music (musique sur l’eau) sont trois suites orchestrales composées par le musicien anglais Georg Friedrich Händel pour le roi George 1er (1660 – 1727). Une barque de 50 musiciens accompagnait la barque royale lors de son voyage sur la Tamise. Mungo Park, né en 1771, était un grand blond athlétique obsédé de savoir si le fleuve Niger coule vers l’ouest comme l’affirme Léon l’Africain dans l’antiquité, ou vers l’est comme l’affirme le bon sens. En fait, le Niger s’écoule d’abord vers le nord-est avant de faire une boucle aux marges du désert pour couler vers le sud et se jeter dans le golfe de Guinée.

Le roman cueille l’explorateur à 24 ans lorsqu’il est prisonnier du musulman fanatique Ali Ibn Fatoudi qui traite les chrétiens comme des bêtes sur ordre d’Allah. Esclave, « Mungo Park exposait ses fesses nues aux yeux du hadj… ». Dans l’Amérique encore politiquement incorrecte de 1980, les musulmans n’étaient pas épargnés : pas tous, seulement les intolérants et bornés, chasseurs d’esclaves et pourfendeurs de nègres. « Pour les Maures, ce type de village est une proie facile il n’y vit que des Caffres, autrement dit des infidèles, et il est du devoir de tout bon musulman de répandre la parole d’Allah partout où il le peut. Sans compter que ces Caffres sont notoirement connus pour leur incapacité à se défendre. CQFD. : proies faciles. Les Noirs illettrés de Jarra, des Mandingues pour la plupart, ont le bon goût de tomber dans la catégorie des Caffres même si, de fait, ils ont presque tous adopté les principes de la religion islamique. Les Maures regardent leurs tapis de prières, leurs sandales et leurs djoubbas, observent leurs visages noirs et plats. Ils ne s’y laissent pas prendre. A leurs yeux, les habitants de Djarra appartiennent à une sorte de sous-espèce, à une race infrahumaine qu’Allah a chargé de traire les chèvres et de beurrer les tartines du Peuple élu, entendez eux-mêmes. Voilà pourquoi ils considèrent que bétail, enfants, femmes, grain, bijoux, cases et vêtements, tout ce qui a le malheur d’être caffre leur appartient de plein droit » édition Pocket 1990 p.110.

La suite est une série d’aventures dans les pays barbares, entre Maures cruels et Noirs avides, sous un climat ou bien ardent ou bien diluvien, parmi les bêtes et les parasites ; son guide et ami Johnson, nègre lettré féru des œuvres complètes de Shakespeare reliées pleine peau, est happé par un crocodile de six mètres de long. Mais Mungo s’évade, Mungo guérit, Mungo regagne l’Angleterre, où son livre de voyage connait un énorme succès.

Il se marie, fait quatre gosses en sept ans à sa femme (presque comme l’auteur, qui en a trois), puis repart malgré elle et ses petits, pour une nouvelle expédition sponsorisée par la couronne afin d’ouvrir le commerce africain avant les Français (Napoléon 1er taille des croupières au Royaume-Uni en ces temps-là). Malgré la saison des pluies, les maladies et son incompétence diplomatique à négocier le passage, Mungo Park parvient à suivre le Niger sur 1600 km avant de sombrer, noyé, aux portes de Boussa. Son second fils Thomas, qui lui ressemble, partira sur ses traces mais mourra des fièvres. Seul de son groupe survit un Anglais tout nu, qui charme les pygmées avec sa clarinette. Ce Blanc est le personnage de Ned.

Il est tout droit sorti de Dickens, enlevé enfant à sa mégère pour être vendu à Londres, survivant d’expédients, offrant sa bouche et son corps, dit l’auteur en verve, il parvient à monter adulte quelques entreprises comme un numéro de cabaret sexuel et la vente de caviar de la Tamise, avant d’être filouté par vengeance, arrêté et pendu… d’où il ressuscitera quelques heures plus tard, mal étranglé par le bourreau pressé. Envoyé au bagne de Gorée pour avoir franchi les limites d’une ferme en Ecosse et être passé pour braconnier alors qu’il ne voulait retrouver que son ex-fiancée. N’ayant plus rien à perdre, il s’engage aux côtés de Mungo Park pour sa seconde expédition de 1805 et lui devient bientôt, dans l’impéritie générale, indispensable.

Les deux histoires parallèles ne se croisent que page 478, mais s’unissent jusqu’à la fin, où elles se justifient. « Un homme facile à convaincre, ce Mungo Park, un fou égoïste. S’il ne lui avait pas repris les rênes, il y a longtemps qu’ils seraient tous morts. Cela dit, Ned ne lui veut aucun mal, le bonhomme lui est plutôt sympathique ; il a un but, il s’accroche (…) Que Mungo soit un vaniteux dévoré d’ambition, égoïste, aveugle, incompétent, infatué de lui-même, n’empêche pas qu’il ait un projet dans la vie, une raison d’être » p.649. Ned va donc efficacement seconder Mungo, et se presque noyer avec lui à Boussa. Mungo n’en sort pas, Ned si. Comme les chats, il a sept vies.

Le lecteur est pris et emporté dans le tourbillon des aventures de Mungo en Afrique et dans les espoirs et les déboires misérabilistes de Ned à Londres. Nous sommes dans le réalisme romantique, curieux mélange d’où l’idéalisme est absent mais les misères prétextes à rebondir. C’est une véritable leçon de vie que nous livre l’auteur en ce roman-fleuve, le Niger étant le prétexte à évoquer la vie qui roule malgré tout.

Tom Coraghessan Boyle, Water music, 1981, Phébus libretto 2012, 831 pages, €15.80, e-book format Kindle €14.99

Site officiel en anglais de l’auteur

Site de ressources sur TC Boyle en français

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Charles Palliser Le Quinconce

charles palliser le quinconce

Du temps où la France parlait bas-latin, le quinconce était une pièce de monnaie qui valait bien entendu cinq onces. Le terme s’est étendu à tout ce qui va par cinq, présenté en carré avec un au milieu. Ce roman à clé d’un professeur américain de littérature anglaise ne fait pas exception à cette règle. Dit « roman-piège en cinq actes », il est publié en cinq volumes, contant cinq branches d’une même famille, chaque livre est divisé en cinq parties composées chacune de cinq chapitres… Autant dire que l’œuvre allie le récit à l’intrigue comme sait le faire si bien cette littérature non point « de sentiments » mais pensée, composée comme une œuvre musicale, ce que très rares sont les Français à savoir faire depuis Les liaisons dangereuses.

Le récit est sec, précis, tenant plus de Stendhal que de Dickens, bien que l’époque choisie soit celle de Dickens même. Ce récit sert de révélateur à une intrigue préalablement calculée qui se déroule, savamment distillée, au fil des chapitres, de quoi tenir en haleine. Le Quinconce a le même goût à la lecture que Le nom de la rose ou le Da Vinci code : un mystère enveloppé d’une énigme.

L’auteur a choisi pour décor cette époque victorienne anglaise où l’apparence austère et solide du temple social recelait des faiblesses cachées et tout un magma bouillonnant dans les profondeurs. Époque idéale où, sûre d’elle-même comme le Catholicisme inquisiteur d’Umberto Eco ou l’Église à mystères de Dan Brown, le poids de la société permet de mesurer chez un personnage la part d’initiative individuelle et celle du destin. Une société aussi totalisante ne peut en général que broyer qui s’oppose à elle ; où alors révéler la qualité du « héros » qui parvient à jouer entre ses colonnes.

Toute l’intrigue part d’une histoire d’héritage dont un ancêtre irascible a modifié plusieurs fois la destination, selon le droit coutumier anglais. La dévolution actuelle n’est qu’apparence ; elle peut se voir annulée par un codicille rajouté au testament officiel, voire par un autre testament, postérieur et resté caché. La société victorienne tourne autour du statut social, assuré par la richesse foncière, acquise par accumulation des générations et stratégies matrimoniales avisées. C’est dire l’importance d’un testament portant sur un vaste domaine. Cette construction sociale est un rets idéal pour enserrer un individu et le faire servir aux desseins arrivistes du « nom ». Tout le jeu de l’auteur est d’y précipiter son héros tout jeune, d’apparence innocente, et de l’observer s’y débattre comme un chaton jeté à l’eau par des gamins cruels. Nous suivrons John depuis l’âge de 8 ou 9 ans jusque vers l’âge de 16 ans, où il devient un homme et fait craquer les mailles du filet.

Son nom n’est pas son nom et le père qu’il se découvre n’est peut-être pas le sien. Sa mère est bien sa mère mais peut-être eût-il valu ne point en avoir tant elle est bête et au fond peu aimante. Les mœurs victoriennes limitaient l’éducation des femmes, surtout celles qui se piquaient d’être de « bonne famille », et ne pouvaient qu’étouffer leur intelligence. Les femmes les plus rusées sont sans conteste, dans ce roman, soit les mères de famille populaires obligées de travailler, soit les vieilles filles piégées par la société et dont tout le loisir est l’observation sociale de leurs semblables. Elles se révèleront de précieuses alliées pour John.

Le gamin a du courage – vertu première des Anglais. Il a du cœur aussi, comme les héros de Dickens à qui l’auteur voue une franche admiration au point de faire naître John le même jour que l’écrivain et de lui donner pour nom deux de ses prénoms. Le garçon acquiert une vivacité d’esprit du fait de ses malheurs. Il a surtout, comme le chat, l’âme chevillée au corps tant il a d’énergie à vivre – cette autre vertu prisée des Anglais. Comme tout jeune garçon du roman victorien, John est la Pureté jetée au Vice, la chair émouvante que les vêtements déchirés ne protègent plus du regard, du froid ni de la fange. Il doit s’en sortir tout seul pour être digne du nom de « héros » dans ce type romanesque.

oliver twist workhouse boys

Mais Palliser n’est pas victorien et se joue des conventions. Son John est aimable, il a de l’ardeur et tout lecteur en arrive à l’aimer comme un fils ou un frère. Le récit, fait par un John devenu adulte, a cependant cette sécheresse d’entomologiste qui le distingue de la passion chez Dickens. Car le but du Quinconce est peut-être l’inverse de celui d’Oliver Twist ou de David Copperfield : il est moins le récit d’un destin individuel qui se façonne que celui du filet jeté par une société tout entière sur le plus humble de ses petits et dont il faut s’extirper. Tous les personnages se retrouvent en effet liés au présent, ce qu’on découvre ou qu’on soupçonne du fait du passé donne à certains moments le vertige. Ce sont prétextes à rebondissements inattendus, cruelles trahisons ou surprises de taille.

Orphelin, affamé, en loques ; réduit à la mendicité, enlevé, enfermé, rudoyé ; John échappe à la faim, au froid, au bagne d’enfants, à l’asile, à la noyade, au couteau…Les auteurs Anglais sont volontiers sadiques avec les jeunes garçons. Leur frais minois et leur corps vulnérable incitent au dressage les membres d’une société rigide qui ne connaît pas encore Freud. Nourris d’Ancien Testament, les personnages doivent être « élus » (par la grâce ou l’énergie) afin de sortir vainqueur du combat avec l’hydre. La société malthusienne d’époque multiplie à plaisir les obstacles à celui qui « n’est » rien – ni nom, ni fortune. Le « struggle for life » est la règle et, avouons-le, au sortir des cinq volumes, l’adolescent a acquis fière allure.

La violence faite au garçon le touche assez peu dans ses profondeurs ; elle révèle plutôt en lui une résistance physique, des qualités de cœur et un doute intellectuel salutaire allié au désir d’analyse – qui en font peu à peu « un homme » à la Kipling. Notons, sans dévoiler l’intrigue, que les qualités de cœur n’étaient pas si évidentes chez ses ancêtres, ni même chez ses parents. L’auteur, parce qu’il ne s’investit pas plus dans ce personnage, au demeurant touchant, qu’envers un pion de son grand œuvre, fait de John une sorte de « trou noir » de l’intrigue, un point focal aveugle autour duquel tourne tous les autres. Cela lui permet de jeter un voile pudique sur les pires turpitudes du temps : ni fouet, ni viol, ni exploitation par les plus forts. Le garçon est comme armé d’une carapace qui le protège malgré lui de tout ce qui survient.

Charles Palliser a, dit-il, passé douze des années 1970 et 1980 à écrire Le Quinconce, au total 1451 pages de l’édition française de poche Phébus libretto. Il s’est lancé comme une araignée file sa toile, méthodiquement mais sans trop savoir quel personnage il capturera dans son labyrinthe. Ce « savoir » que cherche John le fera surnager à la misère économique et morale dans laquelle il est plongé encore enfant. Son périple initiatique est quasi religieux, biblique mais aussi grec tragique. L’enfant est précipité, en raison d’une faute originelle dans son hérédité, du vert paradis campagnard à l’enfer des pauvres londoniens. Il devra affronter toute sa parenté, non sans que quelques morts successives ne pimentent l’intrigue ici ou là.

La Rédemption sera au bout, peut-on croire, bien que, pirouette finale de l’auteur, pas si évidente ni comme on croit. La dernière phrase n’a-t-elle pas incitée un lecteur attentif à « relire toute l’œuvre » qu’il n’avait pas saisie sous cet angle ? Autant dire que chacun trouvera dans Le Quinconce rebondissements haletants, façons à se passionner et matière à réfléchir. Cette œuvre, comme aux échecs, n’est pas donnée d’avance et c’est ce qui distille son plus subtil plaisir de lecture.

Charles Palliser, Le Quinconce, coffret 5 tomes, Phébus Libretto 2003, 1451 pages, €37.00

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Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard

anatole france le crime de sylvestre bonnard

Lorsqu’il publie ce roman, il se positionne contre le naturalisme à la Zola. Anatole France réhabilite le spontané et le merveilleux, le conte à la Dickens, auteur qu’il admirait fort. Nous le lisons aujourd’hui avec plaisir, l’histoire nous touche, le vieux bonhomme érudit et généreux reste un ami. N’est-ce pas lui qui fit livrer un bol de bouillon et une bûche pour le feu à la femme du grenier, pauvresse qui allait avoir un enfant ? Ce beau bébé aimé, devenu garçonnet, allait un jour lui livrer, entouré de violettes, le manuscrit qu’il convoitait pour ses chères études. La mère, devenue riche et noble par mariage, lui a rendu ses bienfaits.

Mais c’est l’intérêt porté à la petite-fille de Clémentine, son amour de jeunesse, qui va élever Sylvestre, ancien élève de l’École des chartes et membre de l’Institut, au rang d’homme de cœur. Jeanne, devenue orpheline, est placée en pension où règne une vieille demoiselle. Son héritage se dissipe bientôt et elle est réduite à laver les cuisines. Le « crime » du vieil érudit est de la faire évader, elle qui était encore mineure à 18 ans, contre son tuteur, un notaire véreux. Heureusement que ce dernier vient de s’enfuir avec la caisse (et accessoirement la jeune fille d’un de ses clients). Le juge nomme donc tuteur Sylvestre Bonnard, sur la recommandation de la femme qu’il a aidée jadis.

Il voudrait bien garder sa nouvelle pupille pour lui quelques années, voyant en sa jeunesse un printemps revenu. Mais il se résigne par honneur à faire son bonheur et ne tarde pas à la fiancer selon son souhait avec le jeune homme qui lui fait la cour, un étudiant qui vient de passer sa thèse d’histoire avec ses conseils érudits.

Nous sommes dans les Misérables, mais de la classe moyenne, et l’auteur tire sa morale plus de l’exemple des héros antiques que des personnages outrés de la révolution ou de l’empire. Anatole France n’est pas Victor Hugo, mais être de raison. Pour lui, l’humanisme n’est pas la déclamation de grands mots mais l’accomplissement de petits actes.

Ni ressentiment social, ni misérabilisme d’apitoiement, il est en ce sens plus chat que chien, aimant confort et tendresse plus que force ou que rage, comme en témoigne dès les premier mots le portrait du félin Hamilcar. France reconnait l’amour, sans le sacraliser, et rien ne lui paraît plus beau pour l’avenir de l’humanité qu’un enfant aimé de sa mère ou de ceux qui en ont la charge – comme le maître aime son chat. Rêve et douceur de vivre en sont les souverains mots.

Bien sûr, l’auteur use de masques pour élaborer sa fiction. Sa chronologie présente des invraisemblances, il n’hésite pas à plagier des guides touristiques et des auteurs anciens, ses personnages ont un peu lui mais pas tout, il écrit en se vieillissant de plusieurs décennies. C’est que tous ces artifices sont nécessaires pour établir la distance raisonnable envers les émotions. Par là même, il les fait passer en douceur au lecteur, séduit par le ton – tour à tour badin ou ironique, précis ou déclamatoire. L’écriture est un art, comme le croyais Flaubert, et l’apparente simplicité de l’œuvre cèle des jours entiers de labeur et de remaniements.

Reste un roman social qui se lit bien aujourd’hui, des personnages attachants qui nous émeuvent, une philosophie libérale de l’existence tout à fait moderne pour cette fin de l’avant-dernier siècle.

Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard, 1881, Hachette livres BNF 2012, 331 pages, €14.63

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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La vraie question des présidentielles 2012

La campagne à l’élection présidentielle est partie. Moins avec les « universités » d’été qu’avec la primaire socialiste qui vise à faire élire un « président de gauche » avant de se présenter devant l’ensemble des Français. C’est alimenter l’usine à spectacle, faire agir le buzz des médias, focaliser en rose l’attention des gens. Au risque qu’ils se rendent compte de l’indigence fondamentale du projet politique… Certes, une présidentielle française est l’élection d’un personnage à la tête de l’État – pas celle d’un parti comme au Royaume-Uni ou d’une coalition comme en Allemagne ou en Scandinavie. La France se rapproche moins du modèle américain puisqu’elle n’a ni son fédéralisme ni ses contrepouvoirs, que du modèle russe où le parti ne sert qu’à rassembler les godillots autour du chef. Mais ce ne sont ni les minois altiers ni les petites phrases qui font une présidence. C’est le projet d’avenir, rassembleur des Français.

Où en est-il, ce projet ?

A droite il reste flou car les perspectives tracées en 2007 se sont diluées avec la crise financière mondiale et systémique. Le discours de Toulon était un bon discours, n’en déplaise à ceux qui considèrent que tout ce que fait Sarkozy ne peut qu’être entaché du péché originel. Toulon pointait bien que la France ne pouvait agir seule, qu’il fallait négocier pied à pied et dans la durée avec nos partenaires européens, occidentaux et internationaux pour imposer des règles communes à la finance, aux marchés, aux agences de notation. Il y a toujours un État qui a intérêt à conserver des paradis fiscaux, trous noirs où tout est possible et où les fortunes disparaissent. C’était avant-hier le Royaume-Uni, hier les États-Unis et la Russie, c’est aujourd’hui la Chine, le Brésil, le Mexique, les pays arabes… Sans transparence, pas de marché libre ; sans règles communes de sécurité, pas de libéralisme économique ; sans connaissance de qui investit dans quoi, pas de produits financiers sûrs. Or les trous noirs financiers continuent d’exister et les hedge funds de rester incontrôlés. La négociation Bâle III visant à renforcer les fonds propres des banques est un petit pas, mais pas avant 2019 et probablement insuffisant. Les contraintes des parlements de chaque pays de la zone euro font qu’avance très lentement le fédéralisme budgétaire indispensable à une monnaie unique. La Grèce fait ce qu’elle veut, sollicitant des fonds pour rester dans l’euro, menaçant en cas de faillite d’entraîner la faillite des banques allemandes qui lui ont beaucoup prêté, mais répugnant à toucher aux zacquis des richissimes, de l’église, des commerçants sans factures, des particuliers à piscine non déclarée, des cheminots payés 5000€ par mois pour faire rouler les rares trains.

Quelle « solidarité » y aurait-il à faire financer les fraudeurs grecs par les smicards français et allemands ? Sur le sujet, la droite en appelle au contrôle européen et la gauche se tait, le « grand principe » de solidarité suffirait…

A gauche, le projet reste dans les limbes car ce qui est publié date trop et reste trop partisan. Le futur président élu ne pourra que s’asseoir dessus. Car la dépense publique c’est bien… tant qu’on a les moyens. En situation de pénurie, il faut gérer ce qui reste. Les socialistes devraient en avoir l’expérience, puisque les systèmes du socialisme « réel » avaient cette gestion : par les queues, les privilèges catégoriels, la récompense du bon petit militant répétant la voix d’en haut. Las ! les socialistes capitalistes ont pris goût à l’expansion ; ils sont passés experts de la redistribution du toujours plus ; ils ne savent que faire lorsqu’il y a chaque année moins. Il ne savent surtout pas comment on produit plus et mieux ! D’où cette incantation rituelle au yaka : yaka faire payer les riches, yaka faire une grrrââânde réforme fiscale, yaka réinstaller des frontières, yaka forcer Merkel, yaka nationaliser les banques, yaka créer que des emplois publics…

La fin des grandes espérances

Les Grandes espérances est un roman de Charles Dickens qui date de 1860 ; il a été repris brillamment en film par David Lean en 1946 (extrait vidéo sur Allociné). Le jeune Pip se trouve pris par des événements qui le dépassent ; il voit ses illusions s’évanouir en même temps que ses espérances financières et de statut lorsqu’il devient adulte. Tel est le cas de la France et, avec elle, de nombreux pays européens. 2012 verra des élections sans espérance. Ni changer la vie, ni travailler plus pour gagner plus ne résistent à la crise. On ne change pas la vie, on l’adapte ; on ne peut ni travailler plus en raison du chômage ou, si c’est le cas, on gagnera moins parce que les impôts augmentent et les retraites diminuent. La quinzaine Mitterrand a dépensé à tout va et la décennie Chirac n’a rien foutu. Conséquence : la France a pris une génération de retard dans les réformes nécessaires. Il ne s’agit pas de réformer pour réformer mais d’adapter notre État providence (jamais en reste de dépenses) à notre démographie (pourtant moins mauvaise que d’autres). Les Suédois ont mis 15 ans à réviser leurs retraites ; nous n’avons pas encore commencé hors les mesurettes à la serpe (donc injustes) qui ne font que gagner du temps et augmentent la grogne sociale comme l’incertitude sur l’avenir.

Enterré papa protecteur et maman consolatrice dans le film de David Lean. Le jeune Pip est orphelin, mais courageux, et ce n’est pas sans quelque humour qu’il oppose à la poigne du forçat un résolu « si vous me remettiez droit, peut-être que j’aurais moins mal au cœur et peut-être serais-je plus attentif ». Exit le gaullisme de la reconstruction que Villepin rêve de voir revenir, anachronique ; les Français refusent la victimisation à la Royal et le care d’Aubry, mot incompréhensible fait pour les balader. Le problème est qu’ils sont tourneboulés et qu’ils devront voter en étant pris à la gorge par les marchés et avec mal au cœur. Ce n’est pas « la faute à » ce grand méchant marché : si les traders s’amusent, c’est bien parce que le terrain de jeu leur reste ouvert (où est la régulation ?) et que les acteurs sont minables (que foutent les politiques pour réduire les déficits indécents qui durent en France depuis… 1974 ? et pour contrôler les fonds européens alloués à la Grèce ?). Sans les marchés, les salaires des fonctionnaires et des retraités sont automatiquement amputés de 10% par an. Est-il normal d’emprunter non pas pour investir mais pour payer le déficit courant ?

Conséquences politiques

Le prochain quinquennat aura à gérer l’austérité et non les espérances. Dans ce contexte, la légitimité du sortant se trouve renforcée : lui connaît mieux que les autres les arcanes et les partenaires ; lui a réagi à temps et comme il fallait pour réunir les Européens et les instances internationales. On peut lui reprocher son entêtement à ne pas revenir sur les cadeaux fiscaux faits au CAC 40 et aux bistrotiers-restaurateurs, mais peut-on lui reprocher les abattements sur succession et assurance-vie plafonnés, destinés avant tout aux classes moyennes ? Ces oubliés des redistributions socialistes et pressurés favoris du fisc durant des décennies n’ont-elles pas droit à un geste même si l’effort doit être réparti sur tous ?

Mais son caractère, ses haines et son histrionisme médiatique ont lassé. Peut-être les Français choisiront-ils à gauche. Pour gérer l’austérité, François Hollande apparaît le mieux placé par son ton raisonnable, sa réforme fiscale déjà pensée, les ralliements des partisans DSK. Hollande incarne la fonction présidentielle dès avant l’élection alors que Royal reste opposante à tout prix et Aubry chef de parti. Martine Aubry est plus l’incarnation des valeurs de gauche, mais cette élection se jouera moins sur les valeurs cette fois (contrairement à 2007), et plus sur la capacité à gérer l’incertain. La propension dépensière, l’accent mis sur les bobos-intellos avec « la culture », une certaine rigidité de mère autoritaire, font que Martine Aubry apparaît plus comme la présidente de la fonction publique que comme celle de tous les Français. Car ce qui manque à gauche est bien là : où sont les encouragements à la production ? Est-ce un État exsangue qui va créer les 3 millions d’emplois pour les 4.5 millions de chômeurs ou travailleurs à éclipse ?

A droite comme à gauche, pas question de toucher aux filets sociaux, seuls à même de conserver une relative unité aux égoïsmes de caste dans une France restée très Ancien régime. L’Éducation nationale les produit dès le collège avec l’élitisme matheux et les redoublements méprisants. Les principales dépenses sociales concernent la santé et le chômage. Difficile de réformer en profondeur la santé car le vieillissement de la population en font un secteur très sensible. Pour le chômage, la seule façon d’améliorer les choses est d’encourager les emplois. Moins de chômeurs, cela fait moins de prestations sociales, plus de taxes qui rentrent et moins d’assistanat santé avec les cotisations prélevées sur les salaires et les mutuelles abondées par les employeurs.

La vraie question 2012 est donc l’emploi

Un emploi de croissance et pas ces palliatifs temporaires qui consistent à créer des services tant et plus là où ils ne sont pas indispensables. Un emploi d’entreprise donc et pas des précaires d’État ni des auto-entrepreneurs provisoires. Sur l’emploi, on attend Nicolas Sarkozy, mais il se réserve pour la campagne. On attend François Hollande, mais il attend d’avoir gagné les primaires. Elles ne se gagnent, probablement, qu’en caressant les militants archaïques et la fonction publique dans le sens du poil. Souhaitons que le sens des réalités et le sens de l’État l’emportent ensuite sur le sens du poil…

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