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Le bus en folie de James Frawley

Le milieu des années 1970 voit les Etats-Unis en paix et en plein essor technologique, prêts à célébrer le bicentenaire de l’Indépendance. Apple vient de se créer en Californie (un 1er avril…) et l’artiste (français) Bernard Quentin inaugure à la Foire internationale de Chicago une Vénus gonflable couchée sur plus de cent mètres et qui respire. L’économie connait les prémisses de ce qu’on accusera Reagan d’accomplir : la déréglementation. Il ouvre à la concurrence en 1976 le réseau ferroviaire.

C’est dans ce contexte optimiste que le cinéma décide de parodier les films catastrophe récemment sortis : 747 en péril,Tremblement de terre, La Tour infernale, Terreur sur le Britannic, L’Odyssée du Hindenburg. Le générique du début le rappelle ironiquement aux spectateurs. Mais cette fois c’est un bus, un « big » comme on le dit d’un Big Mac, avec plusieurs étages et supplément fromage. Un bus à propulsion nucléaire, ce qui est connoté moderne et éternel (l’accident de la centrale Three Mile Island ne se produira que trois ans plus tard). Le Big bus nommé Cyclope, de la compagnie Coyote (ce trublion es prairies), inaugurera sa carrière sans pétrole de New York à Denver sans escale (la guerre du Kippour vient de quadrupler en quelques mois les prix du baril). C’est dire si le film se place dans l’actualité immédiate.

Mais avec cette ironie burlesque typiquement américaine, quand le pays sait se moquer de lui-même. Le film est rempli de décalages incongrus comme ces précautions contre les radiations, brusquement ignorées pour aller sans combinaison et à main nue, replacer la barre d’uranium dans sa loge au laboratoire, ou lorsque les passagers du bus, singeant les compagnies aériennes, doivent enfiler une combinaison impossible qui tombe devant leur siège comme un masque à oxygène.

La concurrence est mal vue des monopoles, et celui du pétrole est puissant. Il allie les magnats américains qui ont connu le pic de leur production locale en 1971 (jusqu’au pétrole de schiste qui rebattra les cartes) et les émirs proche-orientaux qui ont intérêt à gagner le maximum de fric. Un complot est donc organisé par Iron man (José Ferrer), parodie des comics de Marvel, qui vit dans un gros poumon d’acier – où il invite parfois une blonde à coucher. Il mandate son frère Alex (Stuart Margolin) à la trogne de terroriste palestinien pour déposer une bombe dans le labo, puis dans le bus. Il veut déconsidérer le concept pour continuer à vendre du pétrole aux véhicules.

La bombe du labo tue les deux pilotes du Cyclope, blesse le professeur Baxter (Harold Gould), initiateur du projet, et laisse sa fille Kitty (Stockard Channing) comme executive woman. Elle est « aidée » – si l’on peut dire – par Grande gueule petits bras Shorty (Ned Beatty) et son premier assistant Jack (Howard Hesseman) bien plus compétent mais qu’il pousse à démissionner. Il s’agit d’engager deux nouveaux chauffeurs pour ce bus d’exception – deux comme dans les avions, le bus étant doté de deux volants… dont on espère qu’ils ne tournent pas chacun dans un sens différent. Le pilote en chef sera Dan (Joseph Bologna), ostracisé par ses pairs au dépôt des bus pour avoir mangé ses 110 passagers lors d’une catastrophe routière au mont Diablo. Il dit avoir dévoré tous les sièges et la moquette mais n’avoir mangé seulement qu’un pied humain, et par inadvertance, dans un ragoût concocté par son aide-chauffeur. Cet événement est lui aussi une parodie, celle d’un avion des Andes, crashé en 1972, où les survivants ont dû manger les morts pour survivre. Dan veut pour acolyte Schoulders O’Brien (John Beck) qui se bat bien mais dont le spectateur découvrira qu’il a la fâcheuse manie de s’endormir en roulant.

Le départ est donné, apportant comme passagers son lot d’originaux tous plus ou moins gibier d’hôpital psychiatrique. Le couple Crane (Sally Kellerman et Richard Mulligan) s’engueule et divorce mais n’arrête pas de se remettre et de baiser en public ; le Père Kudos (Rene Auberjonoi) ne croit plus en Dieu et regrette de n’avoir jamais connu le sexe ; le docteur vétérinaire Kurtz (Bob Dishy) a été déchu mais s‘aperçoit que soigner les humains « les poils et la queue en moins, c’est pareil que les bêtes » ; Emery (Vic Tayback) n’a plus que six mois à vivre ; la fille qui joue la grande star de la mode et s’appelle Camille (Lynn Redgrave) a eu son père tué et mangé dans l’accident du mont Diablo ; une vieille dame s’enfuit de chez elle et de son mari après cinquante ans de cuisine, vaisselle et ménage (Ruth Gordon). Le bus a deux niveaux et est articulé en semi-remorque. Il comprend un bar à l’étage comme le Boeing 747, où officie un pianiste déjanté, un bowling et même une piscine ! Une pléiade d’hôtesses en minijupes sert boissons et repas comme dans un avion.

Tout se passerait bien si le Mal ne s’était insinué par la bombe placée par le Méchant commerçant monopoliste en pétrole. Dan la découvre en allant réparer un circuit mais le « manuel des bombes » (!) que lui lit Kitty au talkie-walkie est nébuleux sur les faux circuits et les vrais détonateurs – et Dan coupe le mauvais fil bleu au lieu du bon fil jaune. La bombe explose mais le bus continue comme si de rien n’était, sauf qu’il n’a plus de freins. La descente de Neath Road, où il a crashé son précédent bus, est donc un défi pour Dan le chauffeur.

Il maîtrise la situation jusqu’à ce qu’un antique pick-up Chevrolet de paysan loupe un virage et vienne s’encastrer dans le bar, au-dessus de la cabine de pilotage. Cela déséquilibre le bus qui manque de verser dans le ravin. Il est suspendu en équilibre et Dan doit purger les circuits des boissons de la cuisine (pour environ « 5000 litres » !) afin d’équilibrer le bus vers l’arrière. Après quelques péripéties, le bus réussit à reprendre la route mais la fin, à 25 miles de Denver, voit la remorque se détacher tout en suivant curieusement les méandres de la route comme si elle était dotée d’un chauffeur particulier.

C’est dire la loufoquerie incessante des scènes et des images, sans cesse renouvelées, que le spectateur déguste à petites doses. Dan et Kitty ont été amants mais lui n’a pas voulu se marier, parti avec « le joli serveur du bar » ; puis il a cherché à retrouver son amour pour Kitty chez sa sœur, sa tante, sa meilleure amie, son copain d’école et ainsi de suite, parodiant les coucheries à la mode des années post-68 qui cherchent – sans jamais trouver – la femme parfaite. Le couple se redécouvre dans la cuisine inondée de coca-bière, alors que Kitty déclare avoir le pied coincé et manque de se noyer dans les productions gazeuses américaines. Au fond, chacun se révèle lors d’une catastrophe : le curé retrouve la foi sans le savoir, le vétérinaire l’envie de soigner, le couple Crane l’envie de se remarier, la fille au père mort la volonté de tirer un trait, Dan et Kitty le désir de faire leur vie ensemble.

DVD Le bus en folie (The Big Bus), James Frawley, 1976, avec Joseph Bologna, Stockard Channing, John Beck, Rene Auberjonois, Ned Beatty, Bob Dishy, Murphy Dunne, José Ferrer, Ruth Gordon, Harold Gould, Ave/Paramount 2003, 1h25, €29.95

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Philip Roth, Le sein

Philip Roth divague, après lecture de Kafka, Gogol et Swift. Son personnage, un David Alan de son âge (38 ans) qui enseigne la littérature à l’université, se transforme en… sein. Révolution hormonale improbable, fantasme absurde, régression à l’objet de l’adoration infantile des psys, toujours est-il que l’homme devient chose, le mâle femelle, excroissance mammaire grotesque. Il vit l’expérience d’une sexualité hermaphrodite. Inversion ? Perversion ? Illusion ?

Il s’effraie, il n’y croit pas, il traduit chaque parole (comment donc entend-t-il sans oreilles ?) en l’inversant, selon la belle et bonne théorie du complot de la paranoïa galopante. Il symbolise l’inquiétude des années 60 devant les mystères de la biologie et les pouvoirs de la médecine. Il traduit les incertitudes et les angoisses de la condition masculine devant la montée des femmes après l’invention de la pilule. Il jouit, mais du mamelon, ce qui le dévirilise. Il rêve d’enfiler Claire et l’infirmière du bout de son téton de plusieurs centimètres, mais se laisse faire, entièrement passif (et pour cause !), comme un bébé sous la mère. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la résorption de soi dans le sein maternel. Un comportement extrême préparé par son goût d’être sucé, avalé, cannibalisé, hier de la bite, aujourd’hui du téton.

Tout en restant juif, et peut-être justement parce qu’il est juif. Car tous les ingrédients du milieu culturel juif sont présents : le psychiatre tordu, le père dans le déni qui potine, la mère morte idéalisée, la compagne goy docile, le délire sexuel… Comment être plus juif que juif ? En devant sein nourricier, Mère-en-soi, régression ultime.

Une pochade burlesque pour regarder autrement la sexualité, la condition juive, la psychanalyse américaine. Car ce conte fantastique n’offre aucune issue. Il désoriente, fait surgir des doutes et suscite des questions. Le moi existe-t-il s’il est incarné autrement ? La conscience peut-elle être sans corps complet ? Qu’en est-il du handicap ? De la confusion des genres ?

Les derniers mots de ce court roman fantastique et Grand-Guignol enjoignent : « Tu dois changer ta vie ». Ils sont tirés d’un sonnet de Rilke sur le torse d’Apollon. Un torse sans tête ni membres, mais viril et beau en lui-même, reconnu par la culture. Sein maternel et torse mâle, même combat ? Vous avez beau lire et relire, consulter les commentaires, jamais l’énigmatique ne s’arrête. C’est ce qui fait l’éclat de ce roman.

Philip Roth, Le sein, Folio 1984, 120 pages, €4.85

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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