Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire

Pierre Desproges, journaliste devenu humoriste à la radio et à la télé, livre en cette seconde moitié des années 1980 sa critique décapante de la société parisienne de son temps. Il était en 1986 sur France Inter et regroupe une part choisie de chroniques des six premiers mois.

Desproges, atteint déjà d’un cancer qui allait l’emporter deux ans plus tard, excellait dans la satire. Le crabe qui le rongeait de l’intérieur lui donnait un regard cynique sur ses contemporains, surtout les content d’eux, les arrivés de la gauche au pouvoir qui régnaient en cour sous Mitterrand. Il use de la grossièreté comme les prolétaires des beaux quartiers qui se caviardisent – c’est de bonne guerre. Il accumule les qualificatifs pour bien cerner ceux qui en jettent tout en masquant leur être. Il brocarde les modes ineptes du temps : le jeunisme, le juridisme, le narcissisme, les apparences.

Son ironie lui fait voir juste et exprimer littérairement le vrai. Ainsi de « Jack Lang, cette frétillante endive frisée de la culture en cave » (9 avril 1986), d’André Gide « ce vieux pédé de Nobel à béret basque » (16 mai 1986), de « Marguerite Duras, la papesse gâteuse des caniveaux bouchés » (12 juin 1986).

Il n’écorne pas que les gens en vue qui aiment se faire voir, mais aussi les institutions taboues que sont la démocratie et les psys, les jeunes ou le foot. La démocratie est « la pire des dictatures parce qu’elle est exercée par le plus grand nombre sur la minorité » (3 mars 1986) – et de citer « la victoire de Belmondo sur Fellini », « la loi du Top 50 », le « 20h30 » télé qui reporte toute intelligence vers minuit… Ou des psys : « depuis pas loin d’un siècle qu’une baderne autrichienne obsédée s’est mis en tête qu’Œdipe voulait sauter sa mère, la psychanalyse a connu sous nos climats le même engouement que les bains de mer ou le pari mutuel urbain » (28 mars 1986). Ou des jeunes : « Depuis trente ans la jeunesse, c’est-à-dire la frange la plus parasitaire de la population, bénéficie sous nos climats d’une dévotion frileuse qui confine à la bigoterie. Malheur à celui qui n’a rien fait pour les jeunes, c’est le péché suprême, et la marque satanique de la pédophobie est sur lui » (9 avril 1986) – notez que, sous Jack Lang, il était mieux vu d’être pédophile qu’être pédophobe, c’est aujourd’hui le contraire. Ou du foot, cette religion du peuple devenue opium télévisé qui détourne les gens normaux de penser politique, « quel sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football ? Quelle harmonie, quelle élégance l’esthète de base pourrait-il bien découvrir dans les trottinements patauds et vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de bœufs éteints. Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s’enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de huit, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d’usine ? » (16 juin 1986).

Quasi quarante ans plus tard, le talent est intact ; Desproges est écrivain plus qu’amuseur médiatique. S’il a des imitateurs, leur oral ne passe pas l’écrit.  Lui a passé les années en décrivant, comme Balzac, la société de son temps. Qui a connu ces années Mitterrand confites en dévotion à « Dieu » appelé du petit nom de « Tonton » s’y reconnaîtra sans peine, ces années du Bien où les zélites zélotes dictaient du haut de leurs Elysées la Morale au bas peuple. Pour les plus jeunes, ils découvriront que rien de nouveau n’existe sous le soleil, que les mêmes modes existent, les mêmes façons de faire, les mêmes mépris. Et ils prieront saint Pierre Desproges : « délivre-nous du Bien. » Ce pourquoi il est réédité.

Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire 1 – février/juin 1986, Points Seuil 2017, 176 pages, €6.50

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