Articles tagués : reynald sorel

Croyance chez les Grecs

Pas de Révélation, ni donc de Credo, chez les Grecs. Le citoyen se bat pour sa cité – et ses dieux de sa cité – pas pour une Religion. Il protège une propriété divine, pas un dogme. Ce pourquoi le terme de « croyance » n’a pas le même sens dans l’Antiquité qu’à l’époque moderne.

Les dieux sont bien présents et naturellement évidents ; ils sont même partagés par tous les peuples. Qui craint, honore les mêmes divinités. Mais c’est moins la question de l’existence des dieux que celle de savoir ce qui est tenu pour divin qui est posée dès le 5e siècle avant JC.

Un élève de Protagoras soutient que ce qui est utile à l’homme est tenu pour divin. Ainsi, le soleil, la lune, les fleuves et les sources, tout ce qui favorise la vie. C’est ainsi, comme le commente Sextus Empiricus, « qu’on a considéré le pain comme Déméter, le vin comme Dionysos, l’eau comme Poséidon, le feu comme Héphaïstos. Et qu’il en a été de même par conséquent pour chacune des choses qui sont utiles. » L’impulsion humaine sacralise les éléments estimés utiles à la vie. Rendre un culte à Déméter et à Dionysos est un acte de gratitude pour leurs bienfaits. Les chrétiens parlent ainsi du « Bon Dieu ». Les dieux sont donc une invention de l’imagination humaine. Ce sont les causes naturelles qui expliquent la croyance aux dieux, et non l’inverse.

Pour Démocrite, c’est la peur inspirée par certains phénomènes naturels comme le tonnerre, la foudre, les éclipses de soleil ou de lune, qui ont incité les hommes à croire à des forces surnaturelles. Les dieux ne sont alors que qu’une façon d’évacuer une question à laquelle on n’a pas (encore) de réponse. Puisqu’on ne sait pas, on croit. Mais quand on « sait », quand la science avance, alors le Diable recule, de même que les monstres et les fantômes. Restent de nouvelles craintes, comme celle des Aliens et des OVNI, mais c’est parce que notre savoir n’a pas encore atteint l’au-delà de notre planète.

C’est avec Critias d’Athènes que la croyance est liée à l’utilité politique. Pour assurer le respect des lois de la cité, il faut inventer la crainte des représailles divines. Ces lois sont faites par les hommes et peuvent être arbitrairement modifiés. Mais les gens au pouvoir en appellent aux dieux pour que cela ne change pas. C’est tout à fait ce qu’a fait le clergé chrétien durant des millénaires ; c’est ce que font les écolos en en appelant à Gaïa la Terre ; ou encore les conservateurs qui voudraient retrouver un mythique Âge d’or du « c’était mieux avant », de la Morale intangible. D’où le retour réactionnaire (de réaction, celui qui « réagit ») à la Religion, en général celle figée du Livre, le judaïsme intégriste, le christianisme inquisitorial, l’islamisme radical.

En avançant dans le temps, Platon pense que c’est la rhétorique qui produit de la croyance – en opposition au savoir. La rhétorique persuade, au point d’arracher une conviction, et la croyance n’est que cela. Croire n’est donc pas savoir, issu de la réflexion logique, mais une conviction forgée par les émotions et la manipulation du langage. Ainsi les démagogues font croire n’importe quoi – même le faux (Trompe en est un exemple). Ils font rêver à ce qui n’est pas.

Ce rêve serait dynamique s’il était mis en scène par des actions concrètes pour obtenir les résultats visés. Hélas ! Le plus souvent la croyance s’arrête à elle-même, sans agir pour prouver ce qu’elle croit – car ce serait devenir un savoir, et non plus rester une croyance. Croyez-vous que hydroxychloroquine soigne le SARS Cov2 ? Preuve que non, si l’on respecte les étapes objectives d’une preuve scientifique (et le nombre de morts). Mais la croyance subsiste, avec cette bonne vieille théorie du Complot pour innocenter ceux qui affirment sans savoir. Par utilité « politique », de pouvoir, qu’il soit médiatique ou gouvernant.

Revenons-en aux Grecs : ce qui est utile à la vie, en faveur de la vitalité, est divin. D’où la nécessité d’agir pour la planète, pour la maîtrise de la Technique, pour la rationalisation des ressources. Pour assurer une vie meilleure et un avenir aux humains (en contenant leur expansion de lemmings au nom de « la Religion »). Tout le reste n’est que fumée et bavardage.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Grèce, Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,