Coups de feu sur Broadway de Woody Allen

Tout commence dans la cacophonie américaine, où chacun parle sans écouter, chacun sur les rails de sa névrose new-yorkaise. Le mafieux veut faire plaisir à sa morue, l’écrivain de théâtre veut imposer sa pièce cérébrale, le producteur veut trouver un financement. Puis le déroulé de l’action décante l’intrigue. Le mafieux finance la lubie de sa niaise à la voix de Mickey Mouse qui veut « devenir une star », le théâtreux accepte d’adapter sa pièce aux desiderata du boss qui veut que la fille ait un rôle et des répliques suffisantes, le producteur (Jack Warden) convainc de vrais acteurs de s’engager dans la pièce pour la sauver.

Nous sommes en 1928 à Broadway, le quartier des music-hall et théâtres, tenu par la pègre dont Nick Valenti est le boss (Joe Viterelli). Sa danseuse de revue bien roulée mais bête et sans talent Olive Neal (Jennifer Tilly) est compensée par la star alcoolique Helen Sinclair (Dianne Wiest) dans le rôle principal, avec le britannique boulimique et baiseur Warner Purcell (Jim Broadbent). C’est le chaos entre les stars, la débutante qui ne comprend ni son rôle de psy, ni les paroles qu’elle doit dire, d’autant qu’elle est surveillée par Cheech (Chazz Palminteri), un homme de main de Valenti qui ne veut pas qu’on « l’embête ». Cheech est un décideur qui n’en a rien à faire des contorsions intellos ; il est tombé dans le crime étant petit et tue sans état d’âme, juste pour éliminer les obstacles. Ce qui finira par faire rire car la fausse star y passe elle aussi, tant elle exaspère.

Retournement ironique, Cheech a du talent pour l’écriture d’un scénario car il a le bon sens des situations. Il a à peine appris à lire avant de brûler son école, mais convainc David l’auteur (John Cusack) que ses idées sont plus compréhensibles que les siennes. Celui-ci est outré que son talent soit critiqué, mais finit par accepter les modifications après avoir interrogé les vrais acteurs, et cela fonctionne. La pièce a un certain succès – sauf la prestation lamentable, il fallait s’y attendre, d’Olive. Elle gâche la pièce et Cheech en a marre qu’elle bousille ce qu’il a contribué à cocréer. Le succès incite chacun à succomber à son vice : David trompe sa petite amie Ellen (Mary-Louise Parker) avec la star Helen qui lui met sans cesse la main devant la bouche en exigeant « tais-toi, ne parle pas ! » ; son amie le trompe alors avec son meilleur ami marxiste Sheldon (Rob Reiner) ; Warner trompe Valenti avec Olive ; Cheech menace de le tuer mais la danseuse insiste ; au lieu de tuer le talent, il tue la stupide car David ne peut la virer à cause du financement. Une fois remplacée par sa doublure, la pièce devient alors un grand succès.

Mais chacun est rattrapé par ses excès. David sait désormais qu’il n’a pas de talent d’écrivain, puisqu’un mafieux quasi illettré fait mieux que lui ; sa petite amie lui revient car il s’aperçoit qu’il l’aime plus que le théâtre, alors qu’elle-même aime plus l’homme que son talent (d’ailleurs médiocre) ; Cheech est descendu par les hommes de Valenti, puisqu’il l’a trahi après des années de loyauté, mais ses derniers mots sont pour David, auquel il propose une autre fin géniale pour la pièce. Au fond, chacun suit sa logique, et elle affronte celle des autres. Comment harmoniser tout cela ? En acceptant des compromis ou en éliminant la contradiction ? Telle est la question – qui déclenche le rire Woody Allen.

DVD Coups de feu sur Broadway (Bullets Over Broadway), Woody Allen, 1994, avec Jim Broadbent, John Cusack, Harvey Fierstein, Chazz Palminteri, Mary-Louise Parker, Rob Reiner, Jennifer Tilly, Tracey Ullman,‎ Metropolitan Video 2016, doublé anglais, français, 1h39, €10,00, Blu-ray €24,90

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