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Grève de l’écologie politique

L’écologie non seulement n’est pas réservée aux autoproclamés « écologistes » mais elle en est l’antithèse. En France du moins.

L’écologie est une façon de vivre universelle, en harmonie avec la nature – elle n’est surtout pas une « politique ». Car TOUS les partis sont concernés par l’écologie, comme par l’économie ou la santé. Il ne saurait donc y avoir de « parti écologiste » sans soupçonner une arrière-pensée d’ambition, un créneau à prendre pour se pousser du col, un désir de pouvoir suspect.

Les gauchistes exclus des partis extrémistes ou rejetés par les gros bataillons des partis traditionnels ont créé « un parti » pour jouer la force d’appoint. Tout comme l’a fait le Modem. Et, comme lui, ils sont ailleurs du jeu politique traditionnel : ils réussissent donc mieux aux élections européennes. Non pas par leurs vertus, ni par leur soi-disant programme pour la cause du globe, mais parce que les électeurs votent « faute de mieux » pour un mythe, l’utopie du « retour à la nature » qu’ils ont vécu jeunes au Club Med.

Il ne faut donc jamais croire les écologistes autoproclamés des partis au sujet de la Terre – mais plutôt croire l’expertise des scientifiques sur des sujets particuliers évoqués. Brailler des slogans et battre le pavé ne fait pas avancer l’harmonie écologique, pas plus qu’un sorcier qui marmonne et gesticule ne fait tomber la pluie.

Si les anarcho-subversifs venus des « associations » et autres groupuscules militant à gauche-toute veulent faire de « la politique », ce n’est pas l’écologie abstraite qu’ils doivent défendre, mais les effets concrets des actions concrètes des acteurs de la politique.

Par exemple les grèves. Est-il socialement « juste » de bloquer les travailleurs des semaines durant au prétexte de « défendre » des privilèges hors d’âge comme le droit de partir en retraite à 52 ans ou de ponctionner les cotisations des cadres pour abonder le régime spécial de la SNCF, de la RATP et d’EDF qui sont depuis des années en déficit ? Est-il républicain de ne proposer durant une semaine entière autour du 18 décembre AUCUN RER entre Brétigny et les stations du sud de la ligne C, Etampes et Dourdan ? L’égalité du soi-disant « service » public est-elle respectée ? Peut-on encore parler de « service » – payé par nos impôts, s’il est réservé à quelques-uns ?

Faire grève est un droit constitutionnel, mais pas plus que la liberté d’aller et venir ou la liberté de travailler. Et nettement moins que « sauver la planète ». Le Conseil constitutionnel admet que la loi peut aller « jusqu’à l’interdiction du droit de grève aux agents dont la présence est indispensable pour assurer le fonctionnement des éléments du service [public] dont l’interruption porterait atteinte aux besoins essentiels du pays ». Le citoyen raisonnable pourrait croire que les écologistes politiques pousseraient de hauts cris à constater les effets en CO2 des grèves répétées pour tout et n’importe quoi, des « agressions » de conducteurs qui ne verrouillent pas leur porte d’accès aux changements de postes requis par le Grand Paris ou les « atteintes » aux zacquis de la retraite. Le monde a changé, pas les syndicats bloqués qui font du blocage une arme anti… Patrons ? –  non pas mais Etat – c’est-à-dire vous et moi qui avons voté et élu un gouvernement par majorité (c’est la règle, qui vaut pour la gauche comme pour la droite – et que seuls refusent les extrémistes).

N’y aurait-il donc aucun autre moyen que « la grève » pour revendiquer et protester ? Comment font donc les pays, voisins et développés qui ne connaissent que rarement la grève ? Ce serait le rôle proprement politique des proclamés « écologistes » que de se pencher sur la question afin d’éviter les 500 à 600 km de bouchons quotidiens en Île-de-France (sans parler d’ailleurs), avec les émissions de CO2 massives qui vont avec. D’autant que, dans un jugement du 24 octobre 2019, la Cour de justice de l’Union européenne a estimé que la France a dépassé depuis 2010 « de manière systématique et persistante » le seuil limite de dioxyde d’azote, un gaz issu notamment des moteurs diesel.

Soupçon : les écolos n’en auraient-ils rien à foutre ? Ou, dans un vieux reste de respect religieux issu du marxisme, font-ils du « social » un tabou (et que grève crève la planète !) Peut-on « en même temps » vanter les transports collectifs et laisser une poignée de factieux bloquer la France et surtout l’Île-de-France (50% de la production intérieure) ? Réguler, limiter, poser les règles, est le rôle de l’Etat – démocratiquement dirigé via les élections. Un soi-disant « parti » devrait se préoccuper de ce sujet politique concret au lieu de disserter sur le sexe du glyphosate !

Le site de la SNCF (transilien.com) chiffre à 32 fois MOINS d’émissions de gaz à effet de serre le fait de prendre sa voiture plutôt que le train ou le RER et à 49 fois MOINS de prendre le métro plutôt que l’auto. Combien « les grèves » coûtent-elles donc au réchauffement climatique, d’autant qu’elles sont plus répétées ? Sur ce sujet – pourtant éminemment « politique » et bien concret – les soi-disant « écologistes » politiques restent muets. Ils préfèrent blablater dans les hautes sphères sur les « principes » et invoquer « l’urgence ». Mais qu’y a-t-il de plus « urgent » que d’agir ici et maintenant, politiquement, sur les acteurs de la cité ?

Ce pourquoi il nous faut bien conclure que le « parti écologiste » ne sert à rien, qu’il est une nuisance plus qu’un atout pour la transition nécessaire de notre mode vie et de production. Parmi les dirigeants des Verts, seul Daniel Cohn-Bendit avait un sens politique. Ce n’est vraiment pas le cas de ses successeurs et « successeuses » comme le dit la Royal dans un français mal appris.

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Yasushi Inoué, Vent et vagues

yasushi inoue vent et vagues
A la fin du XIIIe siècle, alors qu’une France de 20 millions d’habitants fonde à Paris son collège de Sorbonne et bâtit son État centralisé avec Philippe Auguste, le mongol Kubilai, petit-fils de Gengis Khan, conquiert la Chine des Song et la Corée ; il rêve d’envahir le Japon, cette petite île qui résiste encore et toujours aux envahisseurs. L’orgueil n’est pas le moindre de ses défauts, ni le sens politique la moindre de ses qualités. Kubilai sait diviser pour régner, alterner chaud et froid pour se faire craindre et obéir.

Inoué, en cette chronique historique romancée, ne conte pas la vie de Kubilai, non plus qu’il n’écrit un roman. Il ne s’intéresse au Khan que par la contrainte qu’il a présenté par deux fois pour le Japon, menacé d’être envahi par une flotte de près de 2000 bateaux portant quelques 100 000 hommes (si les dénombrements d’époque peuvent faire foi). A chaque tentative, en quelques années d’intervalle, la Corée a été saignée à blanc par les réquisitions en bois, en riz, en artisans navals et en soldats. « Le peuple fut harcelé par d’innombrables tâches ; les délais terriblement pressants passèrent aussi rapidement que la foudre, dans un cortège de souffrances », relate une chronique du temps citée p.165.

A chaque fois, malgré la saison d’été entamée, des typhons ont dispersé la flotte et coulé la plupart des bateaux. La dernière tentative a été repoussée de justesse, les troupes ayant débarqué, mais les Japonais se sont battus comme des sauvages pour les repousser : « un peuple de loups sanguinaires qui aiment tuer », dit un Chinois du temps remémoré p.161. La mer a fait le reste, vent et vagues se liguant pour empêcher les envahisseurs de revenir. Curieusement, à chaque tempête, les généraux de l’expédition sont parmi les rares rescapés. Kubilai aurait pu soupçonner une volonté défaillante ou un souci de leur personne plutôt que de sa gloire, mais il n’en a rien été.

Le pire a été le général Hong Tagu, un Coréen félon élevé chez les Mongols et déjà bien en cours auprès du Khan, à 16 ans. D’une beauté de statue, pâle et froide, il vouait une haine implacable à ses frères de race, se voulant le bras armé sans pitié du Mongol. Kubilai devait se divertir à faire servir les renégats, les dressant à dompter leurs compatriotes. C’est un plaisir sadique qui n’échappe jamais aux ordures, dont aujourd’hui les islamistes de DAESH : ils prennent un plaisir malin – satanique – à faire décapiter les Blancs par d’autres Blancs. Kubilai, en dictateur absolu dans l’histoire, n’a pas failli à cette façon de faire la guerre, la terreur imposant sa volonté bien plus que le prestige ou la puissance.

Inoué conte les péripéties de cet âge d’après les chroniques historiques coréennes, bien documentées sur la période. Il garde un ton détaché, l’imagination du romancier n’étant qu’à peine mise à contribution pour souligner quelques traits de psychologie des personnages, les paysages au printemps ou sous la neige. Ce style plat est redoutablement efficace pour faire passer toute l’horreur de ce rêve d’empire de mille ans, de la manipulation des grands et de l’exploitation forcenée des petites gens pour les faire servir aux entreprises guerrières démesurées d’un despote cruel.

Le Japon, en 1281, l’a échappé belle ; et c’est la mort de Kubilai en 1294 qui sonna le glas de cette mégalomanie qui vaut bien celle de Hitler, six siècles plus tard. La Corée en a réchappé aussi, l’acculturation mongole menaçant ses mœurs et sa façon de vivre comme sa religion bouddhiste. L’auteur montre combien, peu à peu, de renégats haineux en noble coréens soucieux de plaire, le costume mongol a pris mode à la cour, la coiffure mongole (tête rasée sauf une natte) s’est imposée jusqu’aux enfants demi-nus des rues, le métissage forcé ou de complaisance a lié Corée et Mongolie… Une civilisation apprend peu d’une autre ; lorsqu’il y a choc, il y a renforcement ou désagrégation, assimilation des allogènes ou suicide culturel. La Corée a bien failli disparaître sous la barbarie mongole… quant au Japon, l’auteur laisse imaginer ce qu’il en aurait été.

Yasushi Inoué, Vent et vagues – le roman de Kubilai Khan, 1963, Picquier poche 1996, 288 pages, €9.00

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Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Nous ne sommes pas ici dans le roman, mais dans la vie réelle. Murakami se met en scène au milieu de la cinquantaine, comme il fit un bilan à seize ans « tout nu devant un miroir ». Il assemble en un essai cohérent des textes épars, écrits entre 2005 et 2006. Né en 1949, il est devenu coureur sur le tard. Peu sportif adolescent – tout ce qui est contraint le hérisse – il a attendu d’être sorti de l’université, entré dans le mariage, avoir géré un bar de jazz à Tokyo… avant de se remettre en cause. Murakami est ici comme dans ses livres : lent, obstiné, accrocheur. Toutes les qualités qui font un bon coureur de fond.

Ce qui est intéressant dans ce court livre est moins les sensations qu’il a dans la course, sa préparation, son effort, le dépassement de soi – que le parallèle qu’il fait entre courir et exister. Pour lui c’est écrire des romans mais, pour d’autres, ce peut être n’importe quel métier. Haruki Murakami est japonais, donc imprégné de zen, sagesse venue du Bouddha indien et transmise via le Tibet à la Chine avant d’aborder l’île nippone. Or, le zen est la présence au monde. Pas espérance de l’au-delà mais des réincarnations successives comme autant d’étapes d’une fusion avec ce monde-ci. Chaque existence doit améliorer l’être pour qu’il se fonde dans le grand Tout. Il faut donc vivre au présent, ici et maintenant, pour ne pas accumuler un karma négatif. Chaque instant prépare au nirvana ultime, chaque épreuve est une expérience de sagesse.

Courir permet d’être soi-même, tout seul face à la nature, aux autres et à ses propres capacités. J’ai pratiqué moi-même la course de fond, et même un marathon en mon jeune temps, je comprends intimement ce que veut transmettre Murakami. Mais inutile d’être coureur pour saisir les liens qu’il fait entre cette activité physique gratuite et l’existence même. Chacun peut adapter ce qu’il pratique à ce qui est dit, c’est là où l’auteur est universel. Écrire un livre est comme courir un marathon : entraînement, effort, flottement puis passage d’un cap et euphorie. Ce livre expose des « leçons que j’ai apprises de manière tout à fait personnelle, en mettant effectivement mon corps en mouvement et en comprenant par là que la souffrance était un choix individuel » p.10. Dans le bouddhisme zen, on existe avec tout son corps, pas l’âme seulement ; la souffrance est l’obstacle à franchir pour trouver la paix. Courir, c’est donner un rythme à son corps, mesure nécessaire à poursuivre toute activité. Cette régularité, c’est une obstination, Sisyphe roulant son rocher selon Camus, métaphore de la vie humaine. « Se consumer au mieux à l’intérieur de ses limites individuelles, voilà le principe fondamental de la course – et, pour moi, une métaphore de l’écriture » p.106.

Nul ne court sans y mettre sa vie même. Murakami, tout en courant, observe. « Tôt le matin, lorsque je pratique un jogging paisible le long de la Charles River, des jeunes filles qui ont l’air de nouvelles étudiantes de Harvard surgissent derrière moi et presque toutes me doublent rapidement. La plupart sont petites et minces (…) et, tout en écoutant leur iPod dernier cri, elles filent comme le vent, droit devant. Indubitablement, elles vous communiquent un sentiment de défi et d’agressivité, elles qui semblent parfaitement habituées à dépasser les autres. Sans doute n’ont-elles pas l’habitude d’être dépassées. Toutes ont l’air si resplendissantes, si pleines de santé, si belles et si sérieuses. Elles débordent de confiance en elles-mêmes. La plupart d’entre elles ne doivent pas être des spécialistes des longues distances. Plutôt des distances moyennes. Leurs foulées sont longues, leur attaque du pied puissante, décidée. Elles ne sont pas du genre à contempler le paysage environnant à une allure nonchalante » p.118. Ne voilà-t-il pas une description criante de vérité de l’Amérique optimiste ? De ces juments sûres d’elles-mêmes et féministes, parfois naïves en leur ‘bon droit’ pouvant dériver en « connes américaines » ? Courir est une façon de vivre.

Écrire aussi. « Au Japon, beaucoup de mes compatriotes semblent tenir pour acquis qu’écrire des romans est une activité malsaine, que les écrivains sont en quelque sorte immoraux et qu’ils doivent mener une vie déréglée afin de pouvoir créer. C’est là une conception largement partagée : en adoptant un mode de vie malsain, un écrivain se retirerait du monde profane et atteindrait une sorte de pureté doublée de valeur artistique » p.122. Cette conception vient du romantisme européen, l’artiste maudit, pauvre social riche en esprit, qui hante tout le XIXe français et russe… Haruki Murakami est l’exemple inverse. Une fois son premier roman écrit – et récompensé – il a quitté sa vie antérieure de barman gestionnaire citadin pour celle de romancier coureur à la campagne. Avec son épouse, il a cessé de se coucher à 4 h du matin pour préférer 22 h ; il a cessé ses sorties pour se retrouver chez soi ; il a pris de la distance avec le zapping perpétuel du jeunisme usé par l’énervement des sens dans la musique, l’alcool et la danse. La maturité exige de la distance, une vie plus calme, des préoccupations de santé : où l’on trouve ici une clé pour l’essor des préoccupations écologiques. Courir, ce n’est pas faire de la compétition – passé la cinquantaine, ce serait ridicule. C’est vivre plus intensément son corps dans la nature.

« Ce qui nous procure le sentiment d’être véritablement vivants – ou du moins, en partie – c’est justement la souffrance, la souffrance que nous cherchons à dépasser. » Je traduirais plutôt par ‘épreuve’ le terme de souffrance ici choisi ; ce n’est pas le masochisme qui meut le coureur, mais la mise en mouvement de son corps. Murakami le confirme d’ailleurs par la suite de la phrase : « Notre qualité d’être vivant ne tient pas à des notions comme le temps que l’on réalise ou le rang, mais à la conscience que l’on acquiert finalement de la fluidité qui se réalise au cœur même de l’action. (En tout cas, si tout se passe bien) » p.211.

Qui veut mieux connaître ce prix Nobel de littérature « impétrant » (nouveau mot à la mode de gauche), doit lire cet ouvrage trempé dans la sueur et dans l’encre, toutes deux intimement mêlées, tant écrire c’est vivre, et réciproquement.

Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, 2007, 10-18, 2011, 221 pages, €7.03

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