Articles tagués : grimper

Serge Brussolo, Le chien de minuit

Un nègre musclé escalade torse nu un bâtiment de briques de quarante étages à mains nues dans une rue de Los Angeles. Il est moins cambrioleur que chef de gang, et veut poser sa marque à la bombe sur le toit de l’immeuble de bourges. Il a réussi, il en est tout fier, mais a les muscles noués. Il se repose avant de se pencher sur le vide pour taguer son symbole. Là, ses chevilles sont saisies et on l’envoie dans le vide. C’est le concierge de l’immeuble qui a fait le coup, ni vu, ni connu, le sixième en quelques mois. La police est contente : une racaille de moins ; les copropriétaires sont contents, l’immeuble est bien gardé par ce chien de minuit.

David, un ex-prof de lettres moqué par ses élèves adolescents, a écrit un roman de bonne femme qui a eu un énorme succès, mais il s’est fait avoir par l’éditrice sur le contrat qu’il n’a pas lu. Il regarde le cadavre écrasé sur le sol. Après avoir dénoncé publiquement le pillage de son œuvre, il a été viré, son compte bloqué. Il est à la rue. Ziggy, svelte surfeur californien dont la cervelle a dérapé au point de rompre son équilibre, le protège et lui apprend la rue. Ne jamais dormir tout seul, toujours un qui monte la garde. Le mieux est de vivre sur les toits.

Sauf que chaque toit est le territoire d’un gang, et qu’il faut payer de sa personne pour y entrer. C’est ainsi que Ziggy et David rencontre Mockes, et ses deux acolytes de moins de 18 ans, Pinto et Bushey. Des as du patin à roulettes, faute de l’être d’autre chose. Mockes a un ressentiment particulier envers le concierge, un ancien du Vietnam aussi large que haut, tout en force. Il veut le tuer. Pour cela, il entraîne Ziggy à grimper à mains nues, il en a les capacités. Le vide ne lui fait pas peur, l’équilibre lui est revenu, et son corps harmonieux fait le reste.

Mais Ziggy a une obsession : tuer la plus belle femme qu’il ait rencontré, d’une balle dans la nuque pour que son visage explose. Pour cela, il espionne celles qui passent, les observe, note sur elles des renseignements. Il n’a pas encore trouvé la bonne car, toujours, une imperfection apparaît, notamment dans l’intimité. Une vulgarité, ou l’accueil d’un mec qui ne les vaut pas. Seule la fille du 30ème étage de l’immeuble de briques retient son attention. Elle est parfaite. Un soir qu’elle est partie au sport, il sait qu’il dispose d’une heure. Il grimpe souplement à son étage vêtu d’un simple short, enjambe le balcon, s’introduit quasi nu dans l’appartement par la porte vitrée, prend une douche, une collation. Il attend que la clé tourne dans la serrure pour regagner le balcon et redescendre.

Le test est concluant, il a réussi les trente premiers étages, les dix derniers seront plus difficiles, mais faisables. Le grand soir est arrivé, Ziggy est prêt. Malgré la jalousie de Pinto, il croit réussir. De fait, il parvient au sommet. Mais il n’a pas le temps de poser le pied sur la rambarde que le concierge sadique surgit, une batte de baseball à la main, et casse les doigts de Ziggy. Qui va s’aplatir tout en bas comme un pantin désarticulé. Et de sept.

Mockes est furieux que ce criminel reste impuni et convainc David de se déguiser en homme de nettoyage pour intégrer l’équipe qui passe régulièrement dans l’immeuble, seule façon de pénétrer par la porte. Il doit tuer le concierge avec un fusil bricolé de la guerre du Vietnam, prévu par Ziggy pour la fille idéale. Mais rien ne se passe comme prévu, il a été trahi. Jeté lui aussi dans le vide, il atterrit sur le matelas rempli d’eau sur le balcon de la fille du 30ème, prénommée Lorrie. Il n’a qu’une jambe déboîtée, que la fille finit par lui remettre en se bouchant le nez. Mais le concierge sait qu’il est là, il l’a vu tomber. Il assiège l’appartement que Lorrie occupe pendant l’absence d’une collègue partie pour trois mois. Elle a connu David à la maison d’édition des femmes, elle a été la seule à lui faire signe bonjour.

Le concierge a coupé l’électricité, l’eau, la climatisation. Il veut qu’ils se rendent pour liquider l’affaire. Les copropriétaires ont été priés par circulaire d’évacuer l’immeuble un soir pour « dératisation ». Les rats, ce sont eux, David et Lorrie, destinés à être noyés dans la piscine du 40ème, puis conservé au congélateur à la cave jusqu’à trouver une solution. Qui recherchera ces losers ? Mais ils ne vont pas se laisser faire.

Bien écrit et très bien composé, ce roman policier des années glorieuses de la Californie montre aussi combien les inégalités étaient fortes, combien l’égoïsme de classe était fort, combien chacun devait chercher à se faire plus gros que le boeuf. David s’est laissé aller ; Lorrie a épousé le confort. Les deux vont-ils s’en sortir ?

Serge Brussolo, Le chien de minuit, 1994, Livre de poche 1995, 188 pages, €7,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Serge Brussolo déjà chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

La corniche – The Ledge d’Howard Ford

Une reprise « féministe » de Cliffhanger où l’héroïne ne parvient pas à égaler Stallone et où l’intrigue est réduite à une plate caricature typiquement américaine. Il a fallu une horde de producteurs et coproducteurs et trices pour financer ce film de série B qui remue avec délectations les profondeurs des instincts primaires. Mais cela se regarde et l’on frissonne, même si l’on trouve cela bien bête : l’animal qui est en nous est réveillé dans la plus pure idéologie à la Trump où l’individu égoïste est roi et fait régner le droit du plus fort (ici, la plus forte, ce qui change et n’est pas très trumpien).

Deux « meilleures amies » de Los Angeles (la cité des « anges »…) sont venues fêter un triste anniversaire en grimpant une paroi en altitude dans les Dolomites. Près de leur chalet, qu’elles ont rejoint à pied en bonnes sportives, surgissent quatre jeunes hommes, Américains eux aussi, venus pour grimper aussi. Au premier regard Sophie (Anaïs Parello) flashe sur le mâle alpha Joshua (Ben Lamb), pourtant le moins sexy. Elle tanne sa copine Kelly (Brittany Ashworth) pour aller draguer les mâles à côté, d’autant que le leader l’a carrément invitée à venir « boire un verre » avec un pétillement sexuel dans les yeux. Évidemment – c’est gros comme une maison – la conne qui se prend pour l’égale d’un mâle alpha y va. Elle flirte ouvertement, elle se vante de grimper plus vite et mieux, l’accuse de manquer de couilles, lui accorde un long baiser devant tout le monde.

Mauvaise idée d’allumer un psychopathe, et devant ses copains soumis. Kelly, écœurée par tant de vulve ouverte sans vergogne, s’en va se coucher ; elle a autre chose en tête, un souvenir chéri et douloureux. Évidemment – c’est gros comme une maison – le mâle alpha veut se faire la femelle alpha qui, bizarrement, après avoir mouillé et allumé tant et plus, résiste et ne « veut » plus. Joshua commence à la violer en forêt mais il en empêché par ses copains, dont le juriste qui lui rappelle de « ne pas recommencer ». On croit comprendre en effet qu’à 16 ans… Mais pas vu pas pris, alors pourquoi pas ? Sa conception des meufs est à la Trump : « toutes des putes » (il le déclare expressément et donne en exemple la copine du juriste, qui n’était pas au courant). Le caïd des quatre depuis leur école primaire domine les autres ; ils s’en accommodent, par lâcheté mais aussi par cohésion de groupe – ils sont si bien ensembles.

Ils veulent donc « lui expliquer » qu’il s’agit d’un malentendu, qu’on ne va pas appeler la police pour si peu, qu’il faut se réconcilier. Il faut donc rattraper Sophie, CQFD. Commence alors une chasse excitante dans la forêt de nuit avec la conne en proie. S’étant crue alpha, elle n’est plus qu’une petite chose apeurée, halète, geint, court n’importe comment, se prend les pieds dans toutes les branches qui traînent, implore – tous les critères éculés de la femelle Hollywood. Bref, elle fait tellement de foin qu’est rattrapée, empoignée ; elle griffe son agresseur Joshua, elle trébuche comme d’habitude… et tombe de tout son long d’une petite falaise. Mais elle est encore vivante en bas. Il faut appeler les secours ! Mais non, le mâle alpha l’interdit, elle a son ADN sous ses ongles comme on voit dans les séries policières et va parler. Il faut évidemment l’éliminer. Ce qui est fait à l’aide d’une grosse pierre malgré la faible résistance morale des autres, qui sont d’ailleurs impliqués. Le grossier scénario leur fait mettre à tous du sang sur les mains.

La copine Kelly a entendu des cris, elle s’est levée et a couru dans la forêt. On ne sait pourquoi, elle a sa caméra à la main, un vieux machin à objectif comme un tuyau, pas son Smartphone qui aurait été bien plus discret et plus pratique. Elle filme le meurtre et la balance du cadavre dans le ravin. Mais comme elle est femelle dans le scénario, elle ne peut s’empêcher de pousser un cri (hystérique), donc de se faire repérer. Et la course poursuite reprend avec elle pour gibier. Elle parvient à s’enfuir, le plus « fiotte » des quatre (ainsi est-il traité par le mâle alpha, d’autant plus qu’il est mulâtre) la laisse aller comme si il ne l’avait pas vu lorsqu’il la trouve. Kelly empoigne son sac et s’échappe par la falaise qu’elle devait grimper avec Sophie – la si peu sophia, « sage ».

Commence alors le cœur du film, la grimpe. Le juriste s’élance à sa suite, sans corde ni matériel, il manque de l’attraper, agrippe sa culotte, fait chuter ses mousquetons, mais elle lui échappe. Lui dérape et finit en bas, jambe brisée. Les autres le portent dans la cabane mais n’appellent pas les secours, ils lui demandent d’attendre. Mais comme il pourrait divaguer, Joshua va « s’occuper » de lui en prétextant avoir oublié ses gants. Il va ainsi les éliminer un par un – c’est gros comme une maison – en commençant par le meilleur et en finissant par le plus con. Un psychopathe n’a aucun affect, aucun amour et aucun ami. Il est égoïste à point, libertarien à mort.

Pour lui, rien de mieux que la loi du talion, cette bonne vieille loi biblique que les Américains adorent car elles justifient leur droit du plus fort. C’est ce que ce mauvais film va démontrer, implacablement. Kelly grimpe comme elle peut ; elle se remémore les conseils de son ex petit ami, en voix off un peu niaise, qui s’est tué en perdant une bague de fiançailles qu’il a voulu lui, offrir bêtement en pleine paroi, celle-là même que grimpe Kelly, venue avec sa copine Sophie en souvenir de lui pour l’anniversaire. Il a évidemment dérapé – c’était gros comme une maison. Elle-même est aussi limite ; elle perd son téléphone portable qu’elle avait dans une poche et pas à l’intérieur de son sac, sa gourde qu’elle n’a bêtement pas attachée, n’a aucune provision dans son sac de grimpe pourtant soigneusement préparé la veille au soir, aucun vêtement pour se couvrir.

Elle est vite coincée sous une corniche qui termine la paroi – et le spectateur aussi. D’où le titre du film, que les éditeurs n’ont même pas pris la peine de traduire en français. Les autres montent par le sentier à l’arrière et l’attendent au sommet. Elle ne peut ni descendre (car elle n’a pas pris de corde), ni monter car ils lui feraient son affaire. Bien que Joshua affirme qu’il ne veut seulement que la caméra, elle devine bien qu’il va la tuer. C’est d’ailleurs ce qui arrive à ses deux acolytes restants, qu’elle voit successivement jetés du haut par le psychopathe de plus en plus frustré de ne pas voir se réaliser ses désirs.

Je vous passe sur les stupidités telles qu’un serpent python pourtant pas venimeux, la tente providentielle mais accrochée de façon précaire, le gros sac balancé du haut pour la faire chuter, le poignard récupéré, et ainsi de suite. Je ne vous dis rien du meilleur sur la fin.

Le film repousse les limites au risque du grotesque, mais c’est le genre, destiné aux bas du front qui composent désormais la population majoritaire aux États-Unis semble-t-il. On frissonne, on a le vertige, on applaudit aux exploits probablement impossibles à réaliser sur une paroi verticale, on se réjouit viscéralement du talion – mais cela ne nous grandit pas et nous laisse plutôt avec un goût amer. Il n’y a plus désormais ni homme, ni femme, seulement des mâles et des femelles. Les unes bonnes à violer, les autres à trucider pour se venger. C’est la guerre de toutes contre tous.

DVD La corniche – The Ledge, Howard J. Ford, 2021, avec Brittany Ashworth, Ben Lamb, Nathan Welsh, Louis Boyer, Anaïs Parello, AB Vidéo 2022, 1h22, €9,99 Blu-ray €14,97

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sur le thème de l’Ascension

Toujours, les hommes ont voulu aller plus haut, regarder au-delà de l’horizon, se hisser au-dessus.

Tous jeunes, les gamins ne cessent de grimper aux arbres, monter à la corde, escalader les murs, avant les montagnes une fois ados – et parfois le ciel.

Dans l’Antiquité, les humains voulaient se surmonter pour s’égaler aux dieux. Ainsi Héraclès le grec, dit Hercule chez les Romains.

Le christianisme a renversé les valeurs pour soumettre les humains au seul Dieu : c’est son « fils » qui est descendu sur terre pour se faire homme… avant de remonter aux cieux une fois crucifié, mort et enterré. Mais le caveau était vide et, quarante jours après Pâques, date de sa mort, il est monté depuis le mont des Oliviers (certains croient qu’ils voient la trace de son pied) pour rejoindre son « père » avec son corps glorieux. Un jeudi.

Les catholiques disent qu’il s’agit de vivre dans son amour pour atteindre le nirvana chrétien : « l’état de bonheur suprême et définitif », selon le caté.

Sans aller jusque-là puisqu’ils ne sont pas dieux, les petits grimpent par atavisme, pour forger leurs muscles, pour mieux voir. L’esprit leur viendra plus tard, saint ou pas. Mais rien que l’énergie de vivre suffit à les faire se redresser, se lever et se surmonter. Au risque de la chute.

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,