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William Faulkner, Les invaincus

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Roman d’apprentissage en sept nouvelles raboutées dont la dernière, inédite lors de la première édition, donne tout son sens au récit, il est traduit L’invaincu en Folio, mais Les invaincus en Pléiade – meilleure traduction plus proche de l’original..

Tout commence par deux enfants de 12 ans qui jouent à la guerre dans la poussière. Bayard Sartoris est le fils du colonel autoproclamé, à la tête de sa levée sécessionniste pour combattre les Yankees ; Marengo, dit Ringo, est un Noir de la plantation né le même jour et qui accompagne jour et nuit son frère de lait. Nous sommes durant la guerre du nord contre le sud pour abolir l’esclavage et Bayard raconte.

« Ringo et moi nous étions nés le même mois, nous avions été nourris tous deux au même sein et nous avions couché et mangé ensemble si longtemps que Ringo appelait grand-mère ‘Granny’ exactement comme moi, au point que peut-être il n’était plus un nègre, que peut-être je n’étais plus un enfant blanc, que nous deux nous n’étions même plus des êtres humains : tous deux au-dessus de la mêlée, invaincus telles deux phalènes, deux plumes chevauchant plus haut que l’ouragan » p.946 Pléiade. Tout est dit, les deux enfants font tout ensemble, mieux que des jumeaux parce qu’ils ne sont pas frères, pas rivaux mais complémentaires. Le père de Bayard est au loin, sa mère morte, ne reste plus que la grand-mère Rosa, une forte faible femme qui ment avec aplomb mais se repend toujours, surtout quand c’est pour la bonne cause.

gamins torse nu noir et blanc

Lorsque les Yankees arrivent à la plantation, les deux gamins tirent sur le premier au fusil ; heureusement, ils ne tuent que le cheval, ce qui leur vaut de n’être pas cloués à la porte de la grange grâce au plus gros mensonge de Granny qui les cache sous ses jupes et nie avoir vu des enfants dans cette maison. Par la suite, l’argenterie sera pillée à cause de la trahison d’un nègre, la maison incendiée et Granny, flanquée des deux compères qui ont désormais 14 ans, va atteler sa charrette à deux mulets pour aller revendiquer auprès du colonel Yankee. Celui-ci va lui signer un bon de dédommagement en malles, nègres et mulets, qui va permettre un fructueux trafic pour se refaire des prédations nordistes. Autres mensonges qui devront être expiés, mais dont Granny revendique toute la responsabilité face à Dieu : « Mais je n’ai péché ni pour le gain ni par avarice (…) je n’ai pas péché par vengeance. Je Vous défie et je défie quiconque de dire le contraire. J’ai péché d’abord pour la justice. Et, après cette première fois, j’ai péché pour plus que la justice. J’ai péché pour procurer de quoi manger et se vêtir à Vos propres créatures qui ne pouvaient s’aider elles-mêmes ; pour des enfants qui avaient donnés leurs pères, pour des femmes qui avaient donné leurs maris, pour des vieux qui avaient donné leurs fils à une cause sacrée, bien qu’il Vous ait plu d’en faire une cause perdue. Ce que je gagnais, je le partageais avec eux » p.1050.

Sacrée grand-mère ! Elle sera tuée dans une dernière transaction, trahie une fois de plus par l’un des siens, un petit Blanc minable du nom de Snopes. Bayard, qui va sur ses 16 ans, va la venger, poussé par Drusilla, sa cousine qui s’habille en homme et a rejoint les corps francs. Ce sont ces femmes, en l’absence d’hommes, et contre la bienséance sociale du temps ; ce sont ces gamins, laissés en friches et élevés dans la violence de la guerre et de l’injustice, qui sont les Invaincus.

Mais il faut qu’un jour l’engrenage des violences s’arrête et que la guerre civile finisse. C’est l’objet de la dernière nouvelle, rajoutée en inédit, qui montre un Bayard de 24 ans terminant ses études de droit, aller se présenter sans arme devant le tueur de son père l’ex-colonel John Sartoris. Ce dernier a tant excédé son ancien associé Redmond, poussé comme un ivrogne qui ne peut plus s’arrêter à le rabaisser, que celui-ci a fini par le tuer. Drusilla, entre temps mariée à l’ex-colonel Sartoris, pousse son cousin à se venger, mais Bayard est plus sage. Face à Redmond, il lui signifie qu’il doit l’affronter mais qu’il ne lui en veut pas. Redmond tire, le rate par deux fois – probablement exprès – puis quitte la ville ; Bayard, sans arme, ne tire pas. Fin de la violence, une autre vie peut commencer.

Rester invaincus, oui ; continuer la guerre par tous moyens, non. Il faut savoir s’arrêter. Pour devenir un homme, Bayard doit se rebeller ; mais ce n’est pas contre son père, reconverti de la guerre dans les affaires, avec autant de violence au point de se faire tuer : c’est contre sa cousine et belle-mère – une femme – qui ne connait rien aux lois de la violence. La tentation du diable, « éternel Serpent » p.1403 qui – de plus – s’offre au jeune homme en inceste comme prix sexuel de sa bravoure !

Ce roman se lit agréablement, tout empli de senteurs et d’évocations du sud. Certes, l’esclavage est minimisé, les relations entre les deux garçons idéalisées, mais les conséquences de l’émancipation brutale par les Yankee sont bien montrées : les nègres en foule marchent vers « le Jourdain » avant de se faire refouler par la cavalerie qui réserve les ponts à ses soldats, la plupart reviennent dans les plantations où ils avaient leurs habitudes et leur confort sans responsabilité ; on ne sait pas ce que devient Ringo, toujours fidèle à Bayard mais qui ne fait pas d’études.

A qui veut aborder Faulkner, qu’il commence par Les invaincus.

William Faulkner, L’invaincu (The Unvanquished), 1934, Folio 1990, 281 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer

Un bien étrange roman de la fin des années 1970 qui montre combien les prévisions pessimistes sur l’avenir sont ineptes. La génération « libérée » de 1968 voyait l’avenir en noir, le monde pourrissant lentement dans la violence et le sadomasochisme économique et social : il n’en a rien été, nulle génération ne fut au contraire plus heureuse en Occident depuis des millénaires ! Ryû Murakami explore cette modernité qui fait problème avec des personnages standards qui jouent des rôles convenus.

Nous avons ainsi le personnage principal, peintre fatigué échoué sur une plage exotique. Il est barbouillé d’avoir mangé quelque chose et répugne à étaler la peinture. Une fille, au loin, lui fait signe. Est-ce le début d’une idylle ? Non pas, mais le début d’un fantasme de cauchemar. Elle dit apercevoir une ville, à l’horizon de la mer, sur la pointe qui prolonge la plage. Le regard du rêveur se plonge dans cette ville imaginaire, quintessence de « la » ville de son siècle.

C’est tout d’abord un tas d’ordures sur lequel trois enfants en chemisette cherchent des noyaux de pêche, parmi les charognes et les chiens qui copulent. Puis le regard saute sur les abords de la ville même où une villa ombragée, gardée par des militaires, abrite un colonel qui reçoit sa pute. Il fantasme sur l’enfant au bec de lièvre de celle-ci et exige qu’il vienne lui cirer ses bottes, là, sur la fourrure du lit. L’association d’idées entre botte, action de cirer et fourrure est criante de modernité freudienne.

C’est ensuite un garde de la villa que l’on suit rentrer chez lui, où son père avachi calme le petit-fils qui voudrait tant aller au cirque. Mais celui-ci est glauque, avec ses ballerines ridées et outrageusement maquillées, son tigre trop vieux pour sauter dans un cerceau enflammé et son éléphant malade qui ne sera pas présenté…

Au sortir du cirque, c’est la foule, bête et innombrable, qui happe le couple au gamin pour l’entraîner « voir » un gros poisson attrapé une fois l’an qu’un cargo ramène au port. Ce ne sont alors que scènes d’orgies où des danseurs nus dépècent la bête à coups de sabre, éclaboussant de caillots de sang et de graisse les femmes et les gamins massés trop près. Et puis la mère meurt à l’hôpital tandis que la ville disparaît comme sous un bombardement… mental.

Car tout cela est fantasmé, sous l’influence du soleil de plage et d’un rail de cocaïne naïvement inhalé sur propositions de la fille, qui nage nue dans les flots.

C’est sordide, truculent, baroque. Mort à Venise revue par un Japonais. Une belle image de ces années 1970 sexuelles et sadiques où l’imagination se voulait au pouvoir. Un temps Japon de ces années là. « Tout devient incompréhensible, moche et ambigu. Rien n’est désormais clair. Qui j’aime, qui est-ce qui m’aime, je n’en ai plus la moindre idée. (…) Je m’y perds. Je n’arrive plus à savoir où se trouve chaque chose ; ce qui est certain est qu’il est malade et va vers la mort » p.124.

Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer, 1977, Picquier poche 1998, 196 pages, €6.17

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