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Phnom Penh

Nous arrivons à la capitale par une immense banlieue en construction, flanquée de terrains vides et d’entrepôts sans travail. La ville a été fondée selon la légende en 1434 par Dame Penh en 1434, sur la colline (phnom) où elle avait découvert un bouddha de bronze. Phnom-Penh est la ville aux quatre rivières, deux bras du Mékong (Tonle Sap River) et deux bras du Bassac (Tonle Bassac). Elle comprend 3 millions d’habitants et fait l’objet depuis les années 2010 de spéculation urbaine sévère.

Nous pouvons observer en effet aux approches de la ville des rangées entières d’immeubles autour d’une avenue, conçus comme des projets d’architectes à la Bofill dans Paris. Tous sont inhabités. Comme en Chine, comme en Espagne auparavant, les promoteurs commencent à construire avant même de trouver les acquéreurs. Il s’agit d’être le premier pour occuper le terrain et les programmes se vendent et se revendent avant même d’être terminés. Telle est la spéculation immobilière qui est en train de ronger la Chine après avoir rongé l’Espagne et auparavant d’autres pays. Mais nul n’apprend jamais des erreurs des autres et l’attrait du fric est plus puissant que la simple raison économique. L’idée est de faire de Phnom-Penh une ville moderne, bien placée géographiquement, qui permette de décentraliser des entreprises de Singapour, Hongkong ou Saïgon jusqu’ici où la main-d’œuvre reste à très bas prix. Les constructions sont donc anarchiques, du n’importe quoi n’importe où. Entre ces programmes gigantesques, des villas individuelles imitent la Maison-Blanche ou un manoir américain. Elles côtoient des immeubles de verre destinés aux bureaux de la high tech et, un peu plus bas, de quasi bidonvilles. Dans le centre, seule la tour de la Banque centrale, face à celle du Trésor, n’est pas finie, faute de financement.

Nous allons visiter la pagode du fondateur de la ville, le Wat Phnom, construit en 1373, avec son stupa où il « serait » enterré, et ses offrandes de bananes (les dieux adorent les bananes, comme les singes). Le site sacré, le plus haut lieu (hors gratte-ciels) de la capitale, a été rénové en 1434, 1806, 1894 et 1926. A l’intérieur, des dizaines de statues de Bouddhas et des tas d’offrandes, certaines avec de vrais billets de banque, pliés en triangle pour former une pagode.

Sur la pelouse en contrebas, une gigantesque horloge à ras de gazon, offerte par la France. A côté, le lapin en osier de l’année du lapin est encore érigé car, au Cambodge, l’année lunaire commence à la fin de la lunaison et pas au début. Le lapin sera bientôt remplacé par un dragon pour la nouvelle année. Des gamins mendiants crasseux errent dans les rues, mais ils ne sont pas collants, ni en loques, ni affamés. Des expatriés occidentaux jouent aux blasés, les femmes surtout, volontiers pimbêches avec à la main leurs petites filles toutes blanches aux robes légères. Nous sommes passés devant l’ambassade de France, toute hérissée de grilles, dont les Khmers rouges ont fait le siège durant des mois.

Notre hôtel, le quatre étoiles Sun and Moon, situé Phar Kandai dans le centre, joue le service et la modernité, mais à la cambodgienne, sans avoir tout compris. Ainsi, la chambre climatisée avant notre arrivée était à 18° alors qu’il fait près de 35° dehors. Une fois la porte ouverte, la porte du coffre bée grande ouverte devant votre figure. Elle vous barre le passage et il est impossible de la fermer sans taper un code. Les toilettes sont en trois pièces d’un orange vif très années 70 : le lavabo dans une pièce, la douche dans une autre, les WC dans une troisième. Avec évidemment des boutons partout pour allumer tout et rien, à profusion, et même une veilleuse bleue au-dessus du lit comme dans les bordels. Ma chambre ne comprend aucune fenêtre, la vitre derrière le rideau donne sur un couloir intérieur.

Le dîner a lieu au cinquième étage, en terrasse. D’un côté la piscine sans bordure, qui donne l’impression de nager entre le ciel et l’eau, perché à 30 m du sol, de l’autre le bar et restaurant qui diffuse une musique de bastringue que nous faisons vite éteindre. Alentour, les lumières des grands immeubles. Un bateau enguirlandé de rose sur l’un des bras du Mékong fait comme un décor à la Walt Disney dans le paysage. Les banques clignotent de tout leurs feux et diffusent des publicités animées. C’est le spectacle du modernisme outrancier, du fric et de l’avidité, porté au sexe et aux excès. Tout est possible ici pour qui a de l’argent, c’est ce que semble dire la ville du haut de cette terrasse de l’hôtel au nom cosmique, Sun and Moon, le soleil et la lune. Ses chambres psychédéliques ornées de citations de cinéma yankee incitent à la débauche.

La ville est bien loin de la bourgade les pieds dans l’eau qu’a connue Henri Mouhot en 1860. Il note sa première impression à son arrivée, la « saleté repoussante » de la ville, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte, à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Le service du dîner est comme le reste : fantaisiste. On n’enlève aucun couvert, malgré la batterie qui flanque l’assiette de part et d’autre. Ils sont retirés d’un coup à la fin. Les assiettes, en revanche, sont desservies une fois terminées. Une contremaîtresse tient d’un main de fer et d’une mâchoire sans sourire ses jeunes serveurs à chaîne de cou encore adolescents. Ils apprennent la discipline sous la férule de la matrone.

Le prix de la draft beer ou bière pression, est le double de celui d’Angkor et le triple du restoroute de midi : quatre dollars. La ville se veut au niveau de l’international et le fait sentir dans ses prix. Le dîner est bien présenté, à défaut d’être original : du bœuf satay, de la soupe de fruits de mer tom yum, un poulet en sauce poivre (à défaut de sauce poisson faisandé, désagréable au goût occidental), du riz, un fruit et de la jelly à l’américaine. La pédiatre adore les chats, « ils sont gracieux avec leur queue enroulée autour des pattes », me dit-elle.

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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