Articles tagués : galeries

Jardin et Colline du Paysage

Les autres retournent au marché de la soie ; quelques-uns et moi allons en taxi au parc Daguan Yuan. Il est le « jardin du Paysage » ouvert en 1986 à l’écart de la ville et des touristes. Il ambitionne de reproduire le jardin du roman fameux de Cao Xueqin, Le Rêve dans le Pavillon Rouge, écrit vers 1750, où « les plus beaux paysages de la terre sont ici rassemblés », selon Yuanchun, concubine impériale.

daguan yuan pekin reve du pavillon rouge

Nous trouvons un jardin chinois traditionnel, aménagé soigneusement, où rien n’est laissé au hasard ni à la nature. Comme le jardin « à la française », tout est ici bien délimité, taillé, contraint. Les pavillons sont séparés de murs, les courettes et les galeries sont peintes, les arbres sont plantés au centre de mers de galets, les chemins dallés dirigent le visiteur –  « défense de marcher sur les pelouses » – ils serpentent entre lacs et ponts. Tout est ici rigueur physique pour inciter à la fantaisie mentale. Rien de sauvage ne subsiste, qui pourrait éveiller les instincts ; tout est cohérence et contrôle, comme doivent être les émotions et la raison.

costumes mao pekin 1993

Nous sommes en hiver et certaines cours me font penser à un squelette de jardin, à cet ancêtre des jardins « secs » que cultivent avec attention les moines zen au Japon. Nous ne rencontrons ici aucun Occidental ; ils préfèrent rester dans les cadres habituels des organisations. En revanche, beaucoup de Chinois visitent ce jardin. La plupart ont déjà leur billet, peut-être offert aux méritants ou achetés en comité d’entreprise. Ce parc doit être superbe au printemps, la floraison doit lui donner une âme, toutes ces pousses vertes et ces fleurs à peine décloses sont autant de vies qui incitent à chanter et à oublier tout ce qui n’est pas l’ici et le maintenant. En ce 19 février d’un hiver encore rigoureux, le jardin est endormi, comme une belle princesse que la saison doit réveiller. Nous sommes venus trop tôt. Mais je suis content d’être, pour une fois, hors des hordes. Nous rencontrons enfin les Chinois dans leur Chine traditionnelle, recréée lentement depuis 1978 par le dégel idéologique. Ils viennent se retremper ici dans leur culture comme des paysans empruntés s’aventurent pour la première fois au musée, avec un sentiment presque sacré et une intuition des traditions profondes qu’ils reconnaissent.

parc Behai pekin

Nous revenons pour midi à l’hôtel où nous attendons « les autres ». Nous avons décidé d’aller tous ensemble au parc Behaï et sur la Colline du Paysage. En attendant, nous décidons de tester un restaurant sur place, au nord de la Cité interdite. Nous retenons, d’après les indications du guide de Pékin que j’ai emporté, le restaurant Dasanyuan. Le guide note que l’on peut y manger du chat, du chien, plusieurs sortes de serpents et de la salamandre géante ! Je prends bien garde de n’en point parler à ces dames. Il y a aussi des nourritures plus classiques qui leur conviendront. Mais je serais tenté de goûter ce plat au nom plein de panache, « le combat du dragon et du tigre ». Il se compose d’un chat entier et de trois sortes de serpents venimeux sautés, le tout accompagné d’une vingtaine de condiments, allant des feuilles de citronnier aux pétales de chrysanthèmes. Las ! Il n’y en a pas – une expression que nous entendons souvent en Chine, et qui sonne à l’oreille comme « mao » ou « mouéon », quelque chose entre le grognement du chat dérangé dans sa sieste et le glapissement exaspéré d’une concierge à qui l’on demande pour la centième fois le bon étage. Nous restons donc classiques avec porc aigre-doux, chou chinois étuvé, et vermicelle de riz aux crevettes. Je prends quand même un petit plat de serpent, pour goûter. Je trouve cela bon ; l’espèce de serpent qui m’est servie a la consistance du poulpe, un peu gélatineuse, et le goût d’aubergine. On le sert accompagné de lamelles de légumes et de gingembre. Serpent et gingembre sont un mélange aphrodisiaque classique dans la symbolique chinoise, mais l’hiver assagit beaucoup de choses.

colline du paysage au loin Tour tambour et cloche

Sur la Colline du Paysage, le soleil est bien établi et nous pouvons voir la ville de haut. A l’époque des Yuans, ce parc était réservé à l’empereur. Ce n’était pas un lieu élevé et ce n’est qu’à l’époque Ming qu’il est devenu colline avec les remblais provenant du palais impérial à son pied. Cette colline fut dite « de charbon » parce qu’on croyait que l’empereur y avait caché du charbon en réserve. Comme toujours, de nombreux Chinois sont en visite. Il est vrai qu’à part les fonctionnaires, dont le repos obligatoire a lieu le dimanche, tous les autres travailleurs pratiquent le repos tournant, et ce dernier peut tomber n’importe quel jour de la semaine. Voici l’explication sociologique du nombre d’oisifs que nous observons en promenade, se photographiant, grignotant une brochette, caressant l’enfant trop petit pour l’école. Quant aux écoliers, nous en rencontrons de sortie avec leur uniforme. Ils portent un survêtement bleu ou rouge identique ou, le plus souvent, une casquette jaune en laine tricotée. Certains portent le foulard rouge des Pionniers. Le jaune d’or, le bleu roi et le rouge vermillon, qu’ils affectionnent, leur vont bien au teint.

colline du paysage Cite interdite

La circulation en taxi le confirme, les Chinois 1993 n’ont aucune notion de ce que nous nommons la « civilité ». A pied comme en vélo, ou en voiture pour les pontes, ils s’imposent pour passer. Rien de franchement agressif, mais de l’obstination têtue, celle exigée des masses par le parti qui a profondément imprégné les mentalités et les comportements. Le plus « faible » – le moins convaincu – cède et s’adapte.

Le Parc Behaï, à l’ouest de la colline du Paysage, n’est visitable que pour sa partie nord. La partie sud forme la « Nouvelle Cité Interdite » réservée aux pontes du parti et aux membres du gouvernement. Mao y avait sa résidence de Pékin. Les étrangers ne sauraient y être admis.

grand dagoba blanc pekin

Au nord, donc, nous montons les marches vers le grand Dagoba Blanc, sanctuaire bouddhiste de 1651 et la tour des Dix mille Bouddhas qui nous attendent, restaurés industriellement, vernissés sur fond bleu turquoise. La bêtise primaire du parti communiste chinois s’étale dans la visite des temples. Dans tous les temples bouddhistes que nous avons visités, l’itinéraire obligatoire, balisé, nous obligeait à tourner à l’envers du sens religieux. On contourne traditionnellement le temple par la gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre, pour participer à la grande roue cosmique de l’énergie. Les communistes, dans leur athéisme militant, méprisent cette habitude et exigent de chacun de se conformer à ce que l’administration dit penser. Mesquinerie chinoise : comme si tout ceci avait de l’importance. C’est bien dans le ton règlementaire, inhumain et grossier, que se sont donné les nouveaux nationalistes chinois.

Nous descendons ensuite vers le lac « aux vagues déferlantes ». Dans la galerie qui longe le lac, je prends en photo un gamin en gilet rouge ; il est couché, le pied levé appuyé sur une colonne, l’autre pendant. Il va très bien au paysage, d’autant qu’on a l’impression qu’il prend sa course à la verticale ! Comme une fusée vers l’avenir.

gamin couche palais des vagues déferlantes

Habitués comme nous le sommes, nous prenons à nouveau un taxi pour rejoindre l’hôtel. Nous traversons les embouteillages de cinq heures du soir : autos, bus, trolleys et vélos s’entremêlent, tournant en tous sens sans se préoccuper de règles quelconques. On passe au feu rouge, on coupe les lignes continues, on traverse n’importe où. La contrainte hiérarchique et administrative est socialement si pesante que la route, très encombrée, est un espace de liberté où l’on se conduit à sa guise. Aucun contrôle n’est possible sur les masses en mouvement, et les individus, qui sont les atomes des masses, en profitent.

pekin 1993 circulation

A la nuit tombée, nous effectuons une promenade sur Wangfujing, cette rue près de l’hôtel de Pékin où s’ouvrent une librairie internationale (décevante) et la pharmacie chinoise traditionnelle Yongrentang. Nous sommes très intéressés par les cornes de biche, les racines de ginseng, les piments secs, l’hippocampe, la chauve-souris séchée, les peaux racornies de plusieurs animaux, et diverses racines ou herbes de la pharmacopée ancienne. Celle-ci reste une fierté de la Chine nouvelle car c’est un savoir « issu du peuple » et une tradition non-occidentale, donc non-capitaliste.


Toutes les notes de lecture et de voyage en Chine sur ce blog.

Catégories : Chine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Voyage au centre de la terre

Parmi l’un de ses premiers Voyages extraordinaires Jules Verne, écrivain pour la jeunesse féru de théâtre, part explorer les entrailles du globe. Il publie son roman comme un récit, exactement un an après l’aventure qu’il date de mai 1863. Le respectable professeur d’université Lidenbrock a acheté un manuscrit d’un alchimiste islandais du XVIe siècle, Arne Saknussemm. De retour dans sa maison ancienne à pignons de Hambourg (aujourd’hui détruite par les bombes incendiaires alliées), il convoque son neveu orphelin Axel, 18 ans, pour lui faire part de sa découverte. Un parchemin crypté de runes s’en détache. C’est le début, haletant, d’une aventure sans équivalent jusqu’alors.

Jules Verne est un poète de la science. Positiviste, comme son temps, il croit dur comme fer aux découvertes et explorations. Le savoir humain n’a d’autres limites que le temps et les préjugés. Chaque pas en avant contre l’obscurantisme est une aventure de l’esprit comme de la volonté. Lidenbrock enrôle l’adolescent Axel, pourtant amoureux de la pupille du professeur, Graüben, 17 ans, et monte aussi sec une expédition vers l’Islande. Il faut près d’un mois, en ce temps là, pour accéder à l’île isolée. Le train jusqu’au Danemark, l’embarquement sur un voilier de commerce, les chevaux jusqu’au volcan éteint Snaeffels au nord-ouest de Reykjavík, enfin l’escalade, puis l’attente. Car le soleil se montre rarement au sommet du volcan entouré de glaciers. Or c’est lui qui, selon le cryptogramme, indique la bonne cheminée du volcan qui mènera au centre de la terre.

Nous sommes dans l’aventure et elle est bien menée ; dans la spéculation scientifique où les doutes comme les hypothèses sont bien expliqués ; dans le théâtre avec les trois personnages aux caractères bien tracés. Lidenbrock est un savant, donc sûr de lui et dominateur mais aussi courageux, entreprenant et résistant, ce qui n’empêche pas une certaine tendresse pour son neveu. Axel est un gamin de 18 ans, donc exalté mais encore tendre, physiquement moins fort que les adultes mais observateur et plein de vie. Hans, l’Islandais chasseur d’eiders, est un flegmatique, fidèle à son patron et à son oie apprivoisée, mais fort comme un Viking. Ces trois caractères-là se complètent.

Descendus par un jeu de cordes dans la cheminée volcanique, fort loin du sommet, ils pénètrent dans des galeries sombres, à peine éclairées par les fameuses lampes de Ruhmkorff qui produisent chimiquement de l’électricité. Ils se perdent, crèvent de soif, Axel défaille. Révisant son hypothèse, Lidenbrock rebrousse chemin pour choisir une autre voie et le génie humain permet d’obtenir de l’eau. Une cascade, qui prend toujours la meilleure pente, les guide vers les profondeurs. Axel se perd, étourdi comme un gamin. Une fois encore le génie humain via la science des sons, va permettre de le retrouver. C’est alors une mer intérieure qui s’ouvre, où les trois compagnons vont s’embarquer sur un radeau fabriqué de bois fossile. Rencontre de monstres marins du jurassique, puis d’un cimetière de squelettes de l’ère secondaire et même de l’homme fossile de l’ère quaternaire, dont Boucher de Perthes vient de découvrir les restes dans la Somme !… Pour l’aventure, il fait chaud (et Axel se déshabille), l’atmosphère est saturée de vapeur électrique qui donne une lumière diffuse.

Mais il faut bien conclure. Après cette exploration inédite, et avoir retrouvé une dague gravée aux initiales d’Arne Saknussemm, la voie qu’il indique est bouchée par un séisme. Qu’à cela ne tienne ! Les compagnons n’ont pas emporté autant de bagages sans y trouver quelques ressources. Du fulmicoton fera l’affaire : faisons sauter l’obstacle. Mais là, retournement quasi écologique, la nature ne fait pas toujours ce qu’on veut d’elle. L’explosion libère une lave qui emporte les naufragés sur leur radeau dans de vraies montagnes russes, « à trente lieues à l’heure ». Les voilà échaudés par le magma qui les pousse cette fois vers le haut. Axel ne garde comme vêture qu’un pantalon déchiré avec ceinture, ce qui permet à Hans de le retenir au bord du précipice. Car, sans le voir, ils sont projetés par un volcan à la surface !

Les voilà sur une pente, dans un paysage d’oliviers, avec la mer bleue au pied. Où sont-ils donc ? Un gamin effrayé de les voir « à moitié nus » le leur apprend : depuis l’Islande, ils se retrouvent dans les îles Lipari ! De retour à Hambourg, ils sont fêtés comme des héros et les controverses scientifiques reprennent de plus belle. Axel n’en a cure : après cette épreuve initiatique, il est définitivement adulte. N’oublions pas que Jules Verne écrit pour les adolescents de son temps. Axel épouse sa Graüben et – l’histoire ne le dit pas – ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Peut-être pas autant que les dix-neuf de cette ferme d’Islande, qu’Axel a mignoté sur ses genoux à l’aller, mais quand même.

Un film a été tiré de cette aventure en 1959 et il est aussi beau que le livre. D’abord parce que les décors fantastiques ont été bien réalisés, le carton-pâte donnant l’illusion du vrai et les canyons américains faisant très ‘centre de la terre’. Ensuite parce que le réalisateur a ajouté une intrigue entre savants qui donne du piquant policier à l’aventure. La sensualité qui couve dans le roman avec les femmes, bien plus présentes que dans le livre, s’éclate avec Axel en jeune homme athlétique (rebaptisé ici Alec) que les frottements, la chaleur et les malheurs font sortir complètement nu du cratère à l’arrivée – et devant des bonnes sœurs ! Seconde guerre mondiale oblige, le professeur Lidenbrock est renommé Lindenbrock et appartient à l’université d’Édimbourg…Pas question de filmer un héros allemand, tout le monde en devient écossais ! Quatre personnages sont ajoutés à ceux du livre : le professeur Göteborg qui va tenter de piquer l’idée à Lindenbrock, sa femme Carla qui fera partie de l’expédition (impensable aux temps victoriens de Jules !), l’oie Gertrud qui sera l’occasion de scènes filmiques, enfin le descendant Saknussemm en genre nazi régnant sur un empire de mille ans.

Il existe aussi un film d’Eric Brevig, sorti en 2008 chez Metropolitan Export. Le professeur devient Anderson, Axel rapetisse à douze ans et devient Sean, tandis que le guide islandais est politiquement et correctement transformé en bonne femme pour plaire aux minorités activistes. Autant dire que ce divertissement commercial est pour môme  ou pour faire avaler burgers et coca aux masses lobotomisées. Juste pour faire du fric avec la marchandisation d’un mythe, rabaissé au bas niveau des foules banlieusardes américaines. Seule la 3D pallie la nullité du scénario réécrit.

Ce ‘Voyage au centre de la terre’, auquel on ne peut pas croire une seconde au XXIe siècle, reste actif dans l’imagination, offrant une vision positive de la science et de l’ingéniosité de l’homme. Il donne aux jeunes l’envie de bouger et de pousser leur vie, d’explorer pour la science. Ce n’est pas là son moindre mérite. Mais mieux vaut lire le livre ou voir le film de 1959 que la merde commerciale des années 2000 !

Jules Verne, Voyage au centre de la terre, 1864, Livre de poche jeunesse 2008, 5.22€

Film de Charles Brackett, 1959, Twentieth Century Fox, avec James Mason (Lindenbrock), Pat Boone (Alec), Arlene Dahl (Carla), en DVD, 10.47€

Film d’Eric Brevig (version 3D blu ray) 2009, Metropolitan Export

Catégories : Cinéma, Islande, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,