Livres

Kakuzô Okakura, Le livre du thé

Le thé, au Japon, n’est pas qu’une boisson énergétique, il est toute une philosophie. La voie du thé est l’expression conviviale du zen, un rituel qui permet de s’ouvrir en commun à sa vie intérieure, en harmonie avec la nature. Car le thé est une conception intégrale des relations homme-nature : son hygiène oblige à la propreté, son économie montre que le bien-être réside dans la simplicité, sa morale définit notre proportion dans l’univers.

Préparer le thé est célébrer un culte de pureté et de raffinement. L’hôte a une fonction sacrée et ses invités s’unissent pour réaliser ensemble la plus haute béatitude de la vie en société. Chacun fait silence dans la maison de thé, admire la qualité artistique des bols et des instruments, suit des yeux la lente élaboration de la recette d’un breuvage parfaitement infusé, puis goûte dans la chaleur du récipient le thé vert servi brut, au goût d’herbe et de nature. La pièce où s’élabore le thé est une oasis d’harmonie où l’art rituel est un moyen d’harmonie avec les autres et de communion avec le naturel.

Ancêtre du zen japonais, le Tao chinois est l’esprit du changement cosmique, l’éternelle croissance qui revient toujours à elle-même pour produire de nouvelles formes. Elle s’enroule comme le dragon. Le Tao est l’effort individualiste de l’esprit chinois méridional en contraste avec le grégarisme de la Chine du Nord qui a son expression dans le confucianisme.

Pour le Tao, l’absolu est le relatif. L’éthique reconnaît un bien et un mal selon les temps et les sociétés et non en soi ; ils sont vécus plus comme le bon et le mauvais de circonstance que comme des absolus moraux. Car définir une morale est toujours un arrêt du développement, donc une dictature du passé et de ses modèles – ainsi Confucius en Chine, Platon chez les philosophes et les Commandements divins pour les croyants du Livre. Le Tao comme le zen encouragent à l’inverse une conduite plutôt qu’une conformité. Le taoïste comme l’adepte zen accepte le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il s’y adapte et s’efforce d’y trouver de la beauté, ce qui signifie conserver leurs proportions aux choses et faire de la place aux autres humains sans perdre la sienne.

L’essentiel est le vide. Non le vide de la forme mais le vide comme encouragement à tout contenir, comme attente, comme éveil. Ainsi la chambre ou la cruche sont vides, mais elles peuvent accueillir quiconque ou quoi que ce soit. Ce vide existe par exemple dans l’art martial du jiu-jitsu qui s’efforce d’aspirer la force de l’adversaire par l’effacement de soi, ce qui crée un vide, tout en conservant sa propre force pour la lutte finale. Le vide existe aussi par la suggestion. En ne disant pas tout, l’artiste laisse au spectateur l’occasion de compléter son idée et de s’approprier ainsi l’œuvre. Il s’agit d’un vide à pénétrer, d’un désir à combler, le plaisir de tout ce qui est incomplet, inachevé, asymétrique, en devenir, sans cesse en mouvement. Telle la mer qui sans cesse bouge, ou l’enfant que l’appétence pour tout ne fait pas tenir en place, ou encore l’esquisse, les saisons, la musique, la poésie, la curiosité scientifique, l’exploration et l’aventure, la simplicité, la peur des redites, de la redondance et du baroque.

Pour avoir tout son prix, l’art doit être incarné dans la vie. D’où la voie du thé qui joint l’avenir au passé dans le présent immédiat. Car il faut jouir du présent, s’adapter aux instruments, s’accorder au moment – mais dans la coutume millénaire et en suivant la tradition des étapes rituelles. Ou encore l’ikebana, souvent associé au thé dans le décor de la pièce où se passe la cérémonie. Les légendes japonaises attribuent le premier arrangement floral à ces vieux saints bouddhistes qui ramassaient les fleurs fauchées par l’ouragan et qui, dans leur sollicitude infinie pour toutes les choses vivantes, les mettaient dans des vases pleins d’eau pour qu’elles vivent encore un peu.

Le thé est un art de vivre, un art de penser, un art d’être au monde purement japonais. Mais chacun, partout ailleurs, peut se mettre en situation de calme, faire silence en soi-même et avec les autres, pour accomplir un rituel comme celui du thé. Le vin, le fromage ou même l’eau peuvent remplacer le breuvage doré. Car tout est culture à qui veut vivre et penser son propre rapport à la nature.

Depuis plus d’un siècle, ce petit livre est constamment réédité et parle toujours, surtout à nos oreilles sensibilisées au devenir de la planète et de notre espèce, aspirant à vivre en harmonie avec le cosmos.

Kakuzô Okakura, Le livre du thé, 1906, Piquier poche 2006, 170 pages, €6.10 e-book Kindle €1.99

Catégories : Art, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume

Né en 1913 d’une vieille famille angevine de noblesse de robe qui a perdu ses titres, Gilbert Cesbron a été élève du lycée Condorcet, mais c’est au lycée Charlemagne qu’il situe son roman. Un gros succès de librairie avec le prix Sainte-Beuve après-guerre, 1 299 000 exemplaires vendus. Car il évoque le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, thème nostalgique qui fait toujours recette, et le suicide à 15 ans d’un garçon de la bourgeoisie catholique parisienne qui avait tout pour réussir sa vie.

François l’athée républicain est l’ami de Pascal le catholique hanté et, à la prime adolescence, ce sont les amis qui vous ressemblent qui comptent le plus dans votre existence. Plus que les filles à l’époque où se situe l’auteur, la fin des années 1920, même si ces amitiés ne sont « particulières » que pour le dixième statistique de la population tenté par son semblable plutôt que par le sexe opposé. Rien de tel pour Pascal et François, mais une affinité de tempérament, une rivalité intellectuelle, une exaltation commune pour les personnages littéraires et historiques.

Sauf qu’à la rentrée du « grand lycée », Pascal apprend qu’il ne passe pas en classe supérieure à cause du veto de son professeur de français qui le déteste et avec qui il a de mauvaises notes. Discussion orageuse le soir même avec son colonel de père. Après-midi éprouvante avec le curé qui le parraine, lors d’une visite aux handicapés mentaux de 9 à 15 ans. Soirée décevante avec sa cousine et amoureuse Sylvie qui se montre légère, repoussant à plus tard… Au matin, Pascal se tue avec le revolver d’ordonnance de son père. La famille déclare qu’il est tombé et s’est fracassé la tête sur un coin de cheminée, car le suicide est mal vu par l’Eglise, qui refuse l’enterrement chrétien.

François seul cherche à comprendre, les trois autres « mousquetaires » de la bande du lycée suivent chacun la voie neuve de leurs 15 ans. L’un fréquente les filles du côté de la place Clichy, l’autre triche aux examens et passe sa vie en sport, fasciné par le muscle – seul François reste le plus « enfant » avec son épi rebelle sur le crâne. Pascal était son meilleur ami et il n’a rien vu, rien compris. Pour devenir adulte, quitter la prison de la naïveté d’enfance, il veut savoir.

La prison, ce sont les contraintes familiales, le lycée, Paris ; le royaume est l’enfance préservée, son amitié vécue et ses rêves d’aventure. Tel le papillon qui nait de sa chrysalide, l’enfant doit muer pour devenir grand. Il lui faut pour cela tracer seul son chemin. « Méfie-toi des Grandes personnes » est le leitmotiv – car les grandes personnes ne sont pas authentiques : elles sont en représentation, mentent, se croient, font croire. Ceux qui sont véridiques sont marginalisés, comme ce prof qui s’imagine descendant de Louis XVI et qui est viré, ou ce pion qui aime les élèves, oh pas comme vous croyez, vous aux yeux sales obsédés de mal « philie », mais qui les aime parce qu’il fait attention à leur éclosion, à leur personnalité candide en devenir – et qu’il ne sait rien faire d’autre. Viré lui aussi comme bouc émissaire d’un chahut, il finit clochard, sans même un chien.

Le roman est le plus souvent conté au présent, dans l’immédiateté des événements. C’est ainsi que l’on se vit dans sa jeunesse. Il commence gravement et se termine de même, mais l’entre-deux est plus léger, contraste qui désoriente. Comme si l’auteur avait voulu remplir ses 250 pages obligatoires disent les perfides, comme s’il avait tenté l’alliance de la carpe et du lapin tellement adolescente disent les bienveillants. Car la prison suscite le tragique mais ouvre au royaume qui, lui, est magique. Le rire succède aux larmes, la bouffonnerie au suicide.

Le lecteur suivra son jeune mentor dans une caserne parisienne où presque tout est interdit par des panneaux comminatoires : « Défense de… cracher, chanter, crier, afficher », comme si la société devait dresser les hommes comme des chevaux pour en faire de la chair à canon acceptable après la guerre de 14. Il le suivra dans une visite au château de Versailles où l’un rêve à la royauté disparue tandis que l’autre s’attarde sur la musculature de Mars au plafond, et qu’un prof se déguise en Bourbon dont il porte presque le nom. Il suivra ses copains au théâtre du Châtelet, le spectacle se terminant par une chevauchée surréaliste d’un cheval qui s’échappe pour retrouver sa ferme natale de Lagny, son jeune cavalier déguisé en Kalmouk toujours sur le dos. Il prendra avec lui le tramway qui va du huitième arrondissement au dix-huitième, menant les bourgeois au peuple, troquant les dames chics pour les filles de joie. Ce tramway n’existe plus…

Ce roman d’une belle langue est une belle histoire, l’adolescence de nos grands-pères qui, à 15 ans, commençaient tout juste à regarder les filles, taboues par les convenances bourgeoises et interdites par la religion jusqu’au mariage. Des mœurs du Livre qui reviennent par le sud, mais sans l’accompagnement culturel qui allait alors avec, les classiques latins, les romans français, les philosophes de Lumières, la noblesse du Grand siècle, les héros napoléoniens – tout ce que les lycées parisiens laïcs délivraient malgré les murs gris et les pions grincheux.

Et notre François découvrira qu’il a peut-être un nouvel ami, intransigeant comme le premier, le poussant par là à s’élever l’âme et l’esprit, adepte du tennis et portant un nom corse.

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume, 1948, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion €0.57

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume – Les Saints vont en enfer – Chiens perdus sans collier – Il est plus tard que tu ne penses, Bouquins Laffont 1981, 832 pages, €20.17

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

Catégories : Livres, Religions, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Lafcadio Hearn, Kokoro

Kokoro veut dire le cœur, l’esprit et l’âme à la fois. Il exprime le sentiment de l’éphémère, si bouddhique et tellement japonais. Car le pays est voué aux catastrophes naturelles, typhons, tremblements de terre, raz-de-marée, quand ce ne sont pas les catastrophes initiées par les hommes : guerres, naufrages, incendies, accidents industriels. Peu de constructions ou d’objets sont faits pour durer. Le pays a connu plusieurs capitales et le temple shinto d’Isé est démoli tous les vingt ans selon la coutume, sa charpente découpée en milliers de petits talismans distribués aux pèlerins.

Tout ce qui existe dans le temps est destiné à périr. Le Japonais a le sentiment aigu du présent, de l’éclosion printanière au chant des cigales l’été, du rougeoiement des feuillages d’automne à la beauté de la neige l’hiver. Le nuage ou la vague montrent l’illusoire mobilité du réel. Les humains sont dociles au changement et acceptent ce qui vient.

L’auteur a un talent incomparable pour décrire l’âme comme être intérieur unique et intangible qui n’existe pas. Le moi japonais n’est pas individuel mais est un agrégat de l’esprit des ancêtres, la somme concentrée de toute la pensée créatrice des vies antérieures. Le karma est la survivance non de la même personne mais de ses tendances qui se combinent à nouveau pour former une autre individualité. Chacun se considère comme multiple. La lutte entre les bons et les mauvais penchants trouve sa raison d’être dans le conflit opposant les volontés diverses et mystérieuses qui composent le moi.

Lafcadio Hearn est lui-même fils d’un chirurgien de marine anglais et d’une mère grecque. Il découvre le Japon à 40 ans et épouse une japonaise et le bouddhisme. Il est multiple, comme l’être japonais. Car, dans cet archipel nippon, tous sont un, tous les humains font partie du même cosmos. La forme est le vide, comme l’atome n’est qu’un agrégat descriptif d’une multitude de particules dans un même champ de forces. Toute l’humanité peut être reconnue en chacun, tout comme la valeur et la beauté précieuse de toute vie ici et maintenant. Le diable lui-même est beau à 18 ans, dit l’expression japonaise cité p. 213. Ce qui forme et dissout le karma, ce destin, ce qui tend à la perfection du nirvana, cette fusion avec le tout, ce n’est pas notre moi au sens occidental, mais le divin en chaque être.

Un beau livre pour saisir la mentalité nippone, non réédité depuis longtemps.

Lafcadio Hearn, Kokoro, 1896, Minerve 2000, occasion

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, Meurtre sur la voie Appia

Ce gros polar historique s’inspire directement du Pro Milone écrit par Cicéron – encore lui – mais utilise également d’autres textes plus précis sur l’événement. Car le meurtre de Clodius Pulcher sur la via Appia a réellement eu lieu. L’auteur, expert d’histoire romaine estime même « que le meurtre de Clodius a précipité les événements qui ont conduit à la guerre civile entre Pompée et César, et finalement à la dissolution de la République romaine » p.424.

Car tout commence par une émeute des gilets jaunes d’époque, qui se répandent dans les rues de Rome et vont casser les boutiques et jusqu’à brûler le Sénat. Clodius était un démagogue retors et beau comme un dieu, qui baisait sa sœur après s’être donné enfant aux puissants ; il n’avait aucun scrupule à manipuler les gens, fomentant des agitations, séducteur de la plèbe pour obtenir le pouvoir. Lorsque son cadavre est ramené par une litière de sénateur anonyme dans Rome un soir, c’est l’émeute.

Fulvia, l’épouse aux nombreux amants de Clodius – mais fille du dictateur Sylla, épousée par politique – mandate Gordien par la sœur de Clodius, la fameuse Clodia qui l’aimait plus qu’un frère. Les deux femmes veulent savoir qui l’a vraiment tué. Est-ce Milon, représentant des Optimates, l’élite de l’époque, qui briguait le consulat contre lui ? Cicéron ne tarde pas à convoquer Gordien lui aussi pour mieux défendre Milon en apportant des preuves qu’il n’y est pour rien. Quant à Pompée, revenu habiter aux abords de Rome tant qu’il commande une armée, il charge Gordien de se renseigner sur ce qui s’est vraiment passé. Durant cette mission, ses propres gardes protégeront sa maison et sa famille.

Le premier fils adopté, Eco, accompagne le Limier comme limier adjoint et ils vont interroger les témoins de la via Appia sur la rixe qui a opposé les escortes de Milon et de Clodius. Elles se sont malencontreusement croisées entre un temple à Vesta, au bosquet sacré déboisé sauvagement par Clodius pour agrandir sa villa, et une auberge à Bovillae. L’affaire semble plus compliquée que prévu et les témoins n’ont pas tous le même discours. Lorsqu’ils retournent à Rome à cheval, Gordien et Eco sont assommés et enlevés, leur garde du corps Davus, « fort comme Hercule et beau comme Apollon », descendu et laissé pour mort.

Au bout de quarante-quatre jours, père et fils parviennent à s’évader du puits où ils sont prisonniers en maîtrisant leurs gardes et, sur le chemin vers Rome… rencontrent Cicéron et sa troupe en route pour voir César. Nous sommes en -52 et César n’a pas encore vaincu Vercingétorix ; il est revenu en Italie en raison des événements, accompagné de Meto comme secrétaire, second fils adoptif de Gordien et désormais jeune homme de 26 ans.

Gordien rend compte à Cicéron, à Pompée, à Fulvia, à Clodia. Mais toute la vérité ne sera pas dite, se dévoilant par lambeaux. Un procès aura lieu contre Milon, après que Pompée, avec l’aval des sénateurs, eut rétabli l’ordre dans Rome à l’aide de ses soldats. Cicéron défendra Milon et échouera. Exit les deux démagogues, Clodius assassiné et Milon exilé : ne restent que les futurs dictateurs en lice, avec la bénédiction des citoyens qui en ont marre des désordres.

L’histoire ne se répète-t-elle jamais ? Ce qui se joue en France ces derniers temps ressemble fort à ce qui s’est joué à Rome avant César. Les démagogues haranguent les foules réceptives, les gilets jaunes cassent et brûlent comme si tout leur était permis, la république s’affaiblit et le droit est bafoué. Quant à « la vérité », reconnaissons que tout le monde s’en fout ! Il y a vingt ans déjà, l’auteur faisait dire à Cicéron : « Hélas la vérité ne suffit pas. Souvent, c’est même la pire des choses pour la défense d’une cause. C’est pour cela que nous avons la rhétorique. La beauté, le pouvoir des mots. Rendons grâce aux dieux pour l’art oratoire » p.357. N’importe quoi, pourvu que ça mousse ! Les Anglais commencent à le comprendre avec les promesses fallacieuses du Brexit, après lequel on allait raser gratis ; les Américains le voient avec les vérités « alternatives » de Trump sur le charbon, la sidérurgie, les représailles commerciales contre la Chine et la « négociation » qui n’avance pas avec Atomic Kim ; les mélenchonistes voient les ravages du successeur de Chavez au Venezuela et les lepénistes l’ineptie de l’alliance rouge-brun en Italie… Les promesses n’engagent que les cons qui les croient, disait pour une fois justement Jacques Chirac. Ce bon roman historique, basé sur des faits réels, permet de le mesurer en passant un bon moment.

Et Gordien va adopter deux nouveaux petits garçons esclaves pour renouveler le stock, les frères Mopsus et Androclès, ce qui promet une suite.

Steven Saylor, Meurtre sur la voie Appia (A Murder on the Appian Way), 1996, 10-182002, 425 pages, €6.43

Les romans historiques de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

Catégories : Cinéma, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

François Berthier, Le jardin du Ryoanji

A Kyoto, le temple du Ryoanji est un mystère. J’ai eu l’occasion de le visiter deux fois au début des années 2000. Ce qui m’a ravi est moins le temple en lui-même que son jardin sec. Le jardin japonais traditionnel est fait, comme les nôtres, de plantes et d’arbustes. C’était le cas à l’époque Heïan. Mais l’école bouddhique zen Rinzai a bâti son temple en 1450 et l’a adjoint d’un kare sansui – un jardin-sec.

Il est composé uniquement de pierres sur 200 m², enclos d’un mur sur deux côtés. Sur les graviers blancs se dressent quinze roches de basalte mais l’on n’en peut voir que quatorze au maximum, autre mystère. Il a été dessiné par le peintre et paysagiste Soami Shinso en 1499, presque un demi-siècle après l’érection du temple de bois. Il est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

François Berthier, décédé en 2001, est un historien de l’art français spécialiste du Japon. Il a écrit cet opuscule sur le jardin du Ryoanji en 1989 qui fait toujours autorité. Le zen est un mode de pensée ; ni une religion ni une philosophie mais une sorte d’humanisme austère. Il a pour origine le Tao chinois qui voulait libérer du carcan des règles et faire retrouver à l’adulte la spontanéité de l’enfant, sa nature initiale, son être originel. C’est ce que le zen appelle sa « nature de Bouddha ». Les moines zen ne sont pas idolâtres, ils méprisent le culte aux objets comme la récitation de soutras : ce sont pour eux des actes superficiels. Ils recherchent l’au-delà des apparences.

Dans leur jardin, les moines ont rejeté les phénomènes transitoires : ils ont dévêtu la nature pour en révéler la substance. L’idée est que l’essence de la nature révèle à l’homme sa propre nature originelle. Les pierres sont comme les os d’un squelette. Les blocs posés sur un lit de sable ou de gravier n’ont pas d’auteur, ils disent le silence, ils sont inertie. Ils renvoient à la beauté brute du naturel sans artifice, le regard face à lui-même sans illusion, et le moment à son éternité. Le jardin zen est donc tout le contraire de l’ikebana, cet art du bouquet qui conjugue l’harmonieux et le contradictoire, le tranquille mais éphémère, une éclaboussure de beauté fragile et violente.

La richesse peut naître d’une extrême sobriété, d’une anecdote peut s’épanouir une philosophie, de l’émotion d’un instant toute une poésie – et de quelques pierres un sentiment d’infini. Pour créer, il faut trouver le calme en soi-même, être attentif, plein d’attention et d’amour envers les éléments choisis. Il faut les respecter. Comme le bouquet est composé selon un rythme adapté aux lois cosmiques, le jardin dispose les pierres dans un certain ordre qui n’est pas au hasard. Il vise à exprimer un souffle de la beauté suprême pour trouver en soi l’harmonie.

Il dit un monde où le moi n’a pas d’importance, ni l’exigence tyrannique de l’ego. Le jardin n’a pas d’artiste, il est art brut né des éléments mêmes. Le zen encourage l’effacement du moi, il récuse l’individualisme pour l’intégration de l’individu dans la communauté : le moi est faible mais le nous est fort. Les mots sont souvent illusion, aussi le zen se méfie-t-il des mots et préfère le silence. L’intuition capte le message exprimé dans la parole et la poésie est à base de pauses, tout comme l’élévation de l’âme naît de la disposition des rochers sur le gravier. « Devant l’œuvre d’art, l’Occidental bavarde et interpose l’écran de son moi ; le Japonais reste muet et transparent sous le choc de la beauté » p.47. Du sentiment esthétique nait l’harmonie qui est ouverture vers le sacré, la sensibilité à la présence universelle de l’esprit.

Il faut sortir de soi et faire silence pour tenter se saisir ce qu’est un jardin zen. Ce dont nous n’avons pas l’habitude et qui est d’autant plus précieux. Parcourir le Ryoanji avec François Berthier est une initiation à un autre monde.

François Berthier, Le jardin du Ryoanji, 1989, Adam Biro 2004, 64 pages, €17.93

Catégories : Art, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Soulier, André Leroi-Gourhan – une vie

C’est une biographie en grande pompe que nous offre Philippe Soulier : 646 pages denses et de multiples notes. Il n’en fallait pas moins pour ce monstre sacré de l’ethnologie préhistorique française que ses étudiants et ses collaborateurs appelaient familièrement « Patron ». Il devient docteur ès lettres en 1944 sur l’archéologie du Pacifique Nord et docteur ès sciences en 1954 sur les traces d’équilibres mécaniques du crâne des vertébrés terrestres – après avoir quitté l’école à 14 ans. Il parle russe, chinois et japonais en plus des langues européennes. Nommé au Collège de France en 1969 et médaille d’or du CNRS en 1973, André Leroi-Gourhan a refondé la préhistoire française en homme de terrain avant d’être théoricien.

Vous allez lire une biographie intellectuelle, pas la « vie » d’un individu. Au détour d’une phrase, on apprend que le jeune Leroi, qui a accolé le nom de sa mère Gourhan pour avoir été élevé principalement par ses grands-parents maternels, s’est marié avec Arlette – mais cette dernière a assisté son mari et est devenue palynologue reconnue en étudiant les pollens fossiles. On apprend aussi que le couple a eu quatre enfants, mais on ne sait rien d’eux, sinon qu’un fils, Christian, jouait de la bombarde pour réveiller les fouilleurs de Pincevent.

Pour le reste, le dépouillement des œuvres, articles, rapports, cours et archives personnelles est une performance. Il a fallu plus de deux ans de travail pour ce faire, d’où l’abondance des références. Le processus de pensée de Leroi-Gourhan est approché pas à pas, au plus près du contexte, et son évolution démontrée en regard des éléments matériels. André Leroi-Gourhan n’est pas structuraliste comme son collègue Lévi-Strauss, il ne part pas d’un concept intellectuel pour tenter de le prouver dans la réalité. Il part au contraire des faits, qu’il essaye de décrire le plus complètement et le plus objectivement possible, avant de réfléchir aux éventuelles « structures » qui peuvent faire sens (mais aussi être interprétées différemment dans le futur).

Ainsi de l’art pariétal, les peintures sous grottes n’étant pas assemblées au hasard et pouvant faire l’objet d’une explication symbolique en analysant l’organisation de l’espace figuré, plus élaborée que leur simple description artistique.

Ainsi de la fouille : dans l’habitation n°1 de Pincevent, des « structures de combustion » (vocabulaire archéologique descriptif) peuvent devenir des « foyers » (vocabulaire ethnologique appliqué en préhistoire) lorsque leur situation permet d’en inférer leur usage pratique (chauffage, cuisine, préparation du silex). Car Leroi-Gourhan fut d’abord ethnologue avant de devenir archéologue. Ce ne sont que les circonstances qui l’ont fait passer du Musée de l’Homme à la Sorbonne puis au CNRS.

Ainsi aussi, ce qui est moins connu, les rapports de l’homme et de la technique et le rapport entre les humains par le biais de l’analyse de leurs productions matérielles (Milieu et techniques 1945, Le geste et la parole 1964 1 et 2). « Il définit le ‘comportement technique’ comme ‘l’ensemble des attitudes psychosomatiques (c’est-à-dire les rapports entre le corps et le système nerveux central) qui se traduisent par une action matérielle sur le milieu extérieur’ » p.172.

Il a commencé lors de la fondation du Musée de l’Homme en 1937 par une mission d’ethnographie au Japon durant deux ans avant la seconde guerre mondiale avant de réintégrer le pays et d’entrer en Résistance, moins dans le réseau du Musée de l’Homme trop amateur et trop « coco » pour ce catholique social baptisé volontairement à 20 ans, mais dans le maquis de l’Ain, où il fut cité pour fait d’armes et obtint la médaille de la Résistance, la Croix de guerre et la Légion d’Honneur. La reconstruction d’après-guerre lui permet d’émerger, d’abord comme maître de conférences d’ethnologie à Lyon et créateur d’une école de fouilles à Arcy-sur-Cure, puis en Sorbonne à Paris où il enseigne l’ethnologie et la préhistoire avant de confier le poste de préhistoire à Michel Brézillon, son dynamique adjoint depuis des années et devenu docteur en préhistoire.

Mais c’est surtout la découverte du site magdalénien de Pincevent en Seine-et-Marne, le 5 mai 1964 par des amateurs, qui va fonder sa méthode de fouilles. Contrairement à Arcy où la stratigraphie était fondamentale, Pincevent est un site à plat où la topographie des vestiges compte le plus. Il s’agit alors de dégager la plus grande surface possible en laissant en place les objets découverts, pour comprendre les structures mises au jour. Le travail scientifique ne peut se faire qu’en équipe, chacun étant spécialisé et positionné dans une hiérarchie selon ses compétences, la direction n’appartenant qu’à un seul qui opère la synthèse. Les stagiaires sont contrôlés par des fouilleurs expérimentés, les sections par des chefs et l’ensemble du chantier par lui-même (p.469). Un exercice collectif de débat, chaque soir après la fouille, permet de confronter les points de vue. La méthode est au fond celle de la médecine hospitalière où le patron suivi de ses internes visite les malades en observant, échangeant et faisant de la pédagogie (p.473).

Leroi-Gourhan dit de l’ethnologie, tant classique que celle qu’il va élaborer en préhistoire : « La signification réelle de notre discipline (…) est de rendre témoignage devant notre civilisation, de la part que tous les hommes ont prise dans l’édifice commun » cité p.267. Avant de changer le monde, il faut d’abord le comprendre. Par exemple, le capitalisme est surtout « la succession cumulative des techniques » (p.395) constatée dans l’évolution humaine. Leroi-Gourhan n’est d’ailleurs pas optimiste sur l’avenir de l’humanité ; elle pourrait disparaître d’ici quelques dizaines de milliers d’années, l’évolution étant désormais pour l’espèce moins biologique que technique et sociale, avec toutes les incertitudes que cela peut comporter, notamment « une rupture entre les hommes et la matière » (p.458). Il voit la prolifération humaine au XXe siècle comme une prolifération microbienne, aussi nocive pour l’environnement. Quant aux ethnies, elles sont un « groupement fondamental », mais « le résultat d’une dynamique tant historique que relationnelle entre ses milieux intérieur et extérieur : « Constituée par un faisceau de caractères (raciaux, linguistiques, techniques, sociaux…) en état d’équilibre économique, c’est donc un moment dans une évolution, un état de cohésion qui implique l’instabilité au moins relative de l’ethnie ». » cité p.378. L’important n’est pas l’essence mais la dynamique ; pas un âge d’or mythique qui n’a jamais existé mais l’avenir préparé en commun.

Les dernières années sont une consécration pour l’œuvre accomplie, notamment pour la méthode scientifique de fouilles, au plus près des vestiges et tendant à accumuler le plus de données brutes possibles avant toute interprétation, de façon à ce que les archéologues du futur puissent reprendre l’étude avec des idées neuves mais une base objective de renseignements. Car toute fouille détruit irrémédiablement son terrain – et c’est bien le malheur des fouilles amateurs que de saccager le passé au profit de « l’objet ».

Il se trouve que j’ai connu André Leroi-Gourhan au début des années 1970 et que j’ai suivi son école de fouille plusieurs années sur le chantier d’Etiolles (Essonne) sous la direction d’Yvette Taborin, avant de soutenir entre autres une maîtrise en Préhistoire à la Sorbonne des années plus tard. Philippe Soulier était encadrant en 1972 ; il est désormais ingénieur de recherche au CNRS et membre de l’équipe ‘ethnologie préhistorique’ fondée par A. L-G. J’ai participé au moulage de l’habitation U5 avec Michel Brézillon, chargé de cours en Sorbonne et Directeur de la circonscription préhistorique d’Île-de-France avant d’être nommé Inspecteur Général de l’Archéologie auprès du Ministre de la Culture ; il est décédé en 1993. André Leroi-Gourhan est mort en 1986 de la maladie de Parkinson. Je connais donc bien le contexte et les personnes et c’est toujours une surprise de les retrouver figés en un livre.

Cet ouvrage d’une lecture pas trop austère intéressera quiconque aime l’archéologie et non seulement veut en savoir plus sur la manière la plus scientifique possible de fouiller sans tout éliminer, mais aussi sur les interprétations ethnologiques possibles en préhistoire qui surgissent des objets découverts et de leur agencement en structures. Plus que l’objet, c’est bien l’humain qui est le plus séduisant dans la discipline – et il fallait un ethnologue de formation pour accomplir cette révolution de méthode !

Philippe Soulier, André Leroi-Gourhan – une vie 1911-1986, CNRS éditions 2018, 646 pages, €27.00

Catégories : Archéologie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Très beau et très faux Rousseau

Voltaire n’aimait pas Rousseau et il avait bien raison. Les Français se sont entiché de Rousseau depuis toujours, et particulièrement après 68 où l’éducation à l’Emile a fait florès tandis que la thébaïde de la Nouvelle Héloïse titillait les fantasmes écolo et que les Confessions ravissaient les egos de l’individualisme croissant. Voltaire et Rousseau avaient deux tempéraments à l’opposé. Ils se disaient tous deux persécutés par les Grands mais si Voltaire était critique, persifleur et prudent, Rousseau était constamment blessé d’amour-propre et cherchait le fouet pour justifier sa victimisation. Tout à fait ce qui se passe aujourd’hui avec les gilets jaunes. Voltaire soumet tout à la raison ; Rousseau se vautre toujours dans la passion, éperdu de sensibilité au point d’écrire n’importe quoi dans la fièvre, d’appliquer la grande métaphysique aux petites choses simples et de se poser en charlatan de vertu.

Pour Flaubert, Rousseau n’est pas pleinement adulte : il reste l’éternel immature, incertain, abandonné au hasard et aux passions. D’Alembert, dans son Jugement sur L’Emile, écrira que c’est « en mille endroits l’ouvrage d’un écrivain de premier ordre, et en quelques-uns celui d’un enfant. » Rappelons que pour les Classiques, à la suite des Grecs antiques, la raison maîtrise et ordonne les passions mais que, dans le même temps, nulle volonté n’est possible sans les instincts. Il s’agit donc d’une dialectique où la vitalité des désirs est canalisée par l’intelligence pour servir le vouloir. Rousseau, lui, n’équilibre en rien ces trois ordres. Il est tout passion, porté à se raconter lui-même, narcissique en n’importe quelle œuvre, se justifiant de ses échecs en accusant la société de rendre les hommes « méchants ». Accuser les autres, c’est se dédouaner de ses faiblesses. Joly de Fleury, dans son Réquisitoire en condamnation de ‘L’Emile du 9 juin 1762, dira de lui « qu’il borne l’homme aux connaissances que l’instinct porte à chercher, flatte les passions comme les principaux instruments de notre conservation ». Le Genevois comme le gilet jaune rabaisse l’humain en ne lui faisant pas crédit de ce qui le distingue de l’animal : sa faculté d’intelligence.

Rousseau ne sait pas se régler, pas plus que les casseurs jaunes. Pour son premier succès, le Discours sur les Arts et les Sciences soumis à l’académie de Dijon à 37 ans en 1750, il décrit à M. de Malesherbes le 12 janvier 1762 : « je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais. » D’où l’opinion que nombre de ses contemporains auront du Genevois, résumée par Grimm dans sa Correspondance Littéraire à la date du 15 juillet 1755 à propos du Discours sur l’Inégalité : « Ses vues sont grandes, fines, neuves et philosophiques, mais sa logique n’est pas toujours exacte, et les conséquences et les réflexions qu’il tire de ses opinions sont souvent outrées. De là il arrive que quelque plaisir qu’un livre aussi profondément médité vous fasse en effet, il reste toujours un défaut de justesse qui jette des nuages sur la vérité, et qui vous rend mal à votre aise… »

L’idée fixe de Rousseau sera de condamner la société en ce qu’elle corromprait l’homme. Or on ne naît pas homme, on le devient… par la société des hommes. Les « enfants sauvages » nous l’ont bien montré, délaissés par les humains et élevés par des loups. De même, le fameux « bon sauvage » tant vanté par les philosophes n’est qu’un fantasme d’Occidental : où paraissent, dans les descriptions utopiques, les malheurs de la vie sauvage ? Le Paradis retrouvé n’est qu’un désir projeté, pas une terrestre réalité. La société se bâtit en commun, pas en la refusant en bloc. En Chrétien, Rousseau ne peut accepter le tragique de l’existence. Fils de Dieu, il voit l’homme comme Dieu en petit, donc « naturellement bon ». Que la volonté de Savoir (qui l’a fait chuter du Paradis terrestre) soit mêlée de curiosité et de doute lui est insupportable. Cet idéalisme de Rousseau répugne à Flaubert comme avant lui à Voltaire, Diderot, d’Alembert, Grimm… Il plaît en revanche majoritairement aux femmes, Madame Roland, Madame de Staël, à l’abbé Morellet, à Mirabeau, séduits par ce sentiment de compassion que son cœur sut si bien ressentir, par sa vertu sincère et son éloquence. D’où le « soutien » aux gilets jaunes : les gens soutiennent l’idée qu’ils se font d’eux, sorte de Robins des bois qui se rebellent contre la gabelle et les archers du prince ; ils ne soutiennent pas la réalité du gilet qui braille sans rien proposer, ni celui qui casse par impunité.

En fait, les sentiments de Rousseaux n’étaient qu’imaginaires, tournant parfois au délire. Il confondait volontiers le vrai et le senti – tout comme l’opinion aujourd’hui. Son pessimisme originel (avatar du Péché du même nom) lui faisait dire sans preuve qu’« on n’a jamais vu un peuple une fois corrompu revenir à la vertu » (Réponse au roi de Pologne). D’où le no future des jaunes aujourd’hui. Grimm, dans sa Correspondance citée, au 1er décembre 1758, analyse bien le procédé : « M. Rousseau est né avec tous les talents d’un sophiste. Des arguments spécieux, une foule de raisonnements captieux, de l’art et de l’artifice, joints à une éloquence mâle, simple et touchante, feront de lui un adversaire très redoutable pour tout ce qu’il attaquera ; mais au milieu de l’enchantement et de la magie de son coloris, il ne vous persuadera pas, parce qu’il n’y a que la vérité qui persuade. On est toujours tenté de dire : cela est très beau et très faux… » Grimm (1er juillet 1762) : « Ce qui n’est pas moins étrange, c’est de voir cet écrivain prêcher partout l’amour de la vérité, et employer toujours l’artifice et le mensonge pour réussir auprès de son élève. »

L’irruption de Rousseau dans l’actualité n’est pas fortuite. Les idées du Genevois sentimental ont beaucoup influencé la Révolution française ; la Constitution de 1793 surtout dérive du Contrat Social. Or les gilets jaunes et leurs casseurs, Mélenchon et ses anticapitalistes niveleurs, s’en veulent plus ou moins les héritiers. L’abbé Morellet (Mémoires) écrira : « C’est surtout dans le Contrat Social qu’il a établi les doctrines funestes qui ont si bien servi la Révolution et, il faut le dire, dans ce qu’elle a eu de plus funeste, dans cet absurde système d’égalité, non pas devant la loi – vérité triviale et salutaire – mais égalité de fortunes, de propriétés, d’autorité, d’influence sur la législation… » C’est là que Flaubert voyait la bifurcation de la Révolution, dans ce retour à un néo-catholicisme de la sensiblerie et à la « gamelle » misérabiliste, au détriment du droit. Le droit, cette règle égale pour tous établie en commun et qui s’impose à tous – les gilets s’assoient dessus ; seul leur égoïste commande, le « moi je » libertarien issu de l’individualisme exacerbé que l’on croyait sévir surtout en Amérique. Tout le monde rabaissé pareil, si je ne suis pas le plus beau ou le plus fort !

Sans parler de cette tendance qui a submergé Rousseau et qui envahit tout gilet jaune ou rouge : la paranoïa. La Harpe écrivait, à propos des Confessions : « C’est l’ouvrage d’un délire complet. Il est bien extraordinaire, il faut l’avouer, de voir un homme tel que Rousseau se persuader pendant quinze ans (…) que la France, l’Europe, la terre entière sont ligués contre lui… A travers cette inconcevable démence, on voit percer un orgueil hors de toute mesure et de toute comparaison (…). On y voit le besoin de parler continuellement de soi, de se louer démesurément, sans même avoir l’excuse de réclamer une justice qu’il avoue lui-même n’être pas refusée à ses écrits ; une mauvaise foi révoltante qui suppose contre lui des accusations folles et atroces que jamais on ne lui a intentées, et un mal que jamais on n’a voulu lui faire. On y voit cette double prétention, dont l’une semble incompatible avec l’autre, de fuir les hommes et d’en être recherché ; et l’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » (Correspondance Littéraire, lettre 168).

Edifiant, non ? « L’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » est la description exacte des gilets jaunes qui ne veulent ni voter, ni participer au débat, ni se présenter, ni proposer un projet, ni désigner un quelconque porte-parole… : « une mauvaise foi révoltante ». Ouvrez donc les yeux : au fond, vous « soutenez » qui ?

Catégories : Jean-Jacques Rousseau, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

Catégories : Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Barrot, Sol perdu

Ecrire est une démangeaison, un besoin, une ascèse. Tout le corps, le cœur et l’âme aspirent à s’exprimer par les mots, ce propre de l’humain en relation par le langage. Mais peut-on écrire ? L’art de la nouvelle est précis et exigeant, bien plus qu’un roman. Car il s’agit d’être concis tout en édifiant, de raconter « des histoires avec un commencement et une fin » (p.130) ou de tracer avec justesse des signes en quelques paragraphes comme un haïku sans rime – mais avec la même chute qui fait songer.

L’auteur livre ici plus une suite de textes de hasard qu’un recueil de nouvelles. Le spectacle du monde ravit l’observateur, il en brode aussitôt quelques lignes. Mais elles n’ont ni commencement ni fin, posées en suspension dans l’imagination. Ce sont le plus souvent des exercices de style et non des germes de romans comme chez Haruki Murakami, ou des anecdotes exemplaires comme chez Ernest Hemingway.

L’auteur l’avoue dès le premier texte : il a perdu le sol, cette note de la gamme : « le sol, sonorité primordiale et lieu d’initiation des Maobori » p.132. Sans le ton donné par le sol, peut-il exprimer une littérature ? Peut-il dire « l’émotion absolue » p.142 que tout littérateur recherche ? Au lieu de cela, il croit qu’il ne reste que « la sécheresse de ses mots, de ses phrases, de tout ce qu’il a essayé de faire vivre sur le papier » p.152. Or, si l’émotion génère la poésie, seul le trempage dans la froide raison permet au feu de forger une histoire.

L’auteur explore la glycine vivace et insidieuse, l’exposition de deux bambins pour faire vivre leur mère, le marché de l’art qui singe la violence urbaine pour mieux vendre ses défroques à la mode. Il a reviviscence d’une expérience culinaire chez les Papous où les vers blancs lui rappellent la chair de la sole que sa cuisinière est en train de lui préparer. Il cherche la sensation pour sortir du banal et va acheter une arme pour en menacer une pute et voir ce que le crime fait en vrai. Il a peur de n’être qu’une machine à écrire des lettres sans queue ni tête, alignées à la suite. Il se moque, car certains crieront au génie tant la transgression et l’exploration de toutes les impasses font bien dans l’univers de la mode artiste.

Il y a un peu de tout dans ces quinze textes, dont de vraies nouvelles et nombre de pages arrachées.

Philippe Barrot, Sol perdu, PhB éditions 2019, 155 pages, €12.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, Un Égyptien dans la ville

En 56 avant notre ère, deux personnes étranges viennent frapper un soir à la porte de Gordien le Limier dans sa demeure romaine : un philosophe grec déguisé en femme et un galle, prêtre châtré du culte de Cybèle maquillé et couvert de bijoux. Le Grec est Dion, rencontré par Gordien en -90 lorsqu’il hantait le port d’Alexandrie, juste avant qu’il n’achète au marché une esclave à peine nubile, la moins chère du lot, cette Bethesda aujourd’hui mère d’une Gordiane de 13 ans dont il allait faire sa femme.

Dion est ambassadeur d’Egypte venu implorer le Sénat romain de ne pas annexer son pays en prétendant qu’un testament du roi Ptolémée XI a légué son royaume à Rome. Dion vu son ambassade attaquée, ses amis décimés, il a failli lui-même être empoisonné et n’a plus confiance en personne – sinon en Gordien, « l’homme le plus honnête de Rome » selon les mots de Cicéron. Gordien reconnait le vieux maître mal déguisé, évoque le bon vieux temps de sa jeunesse et des échanges philosophiques, lui offre à dîner, mais il ne peut l’aider. Il doit partir le lendemain dès l’aube en Illyrie (actuelle Albanie) voir son fils Meto, soldat auprès de César.

Dion est assassiné dans la nuit qui suit, le volet de sa chambre forcé et plusieurs coups de poignard portés au thorax. Une jeune esclave sur laquelle il assouvissait ses instincts avait été intime avec lui juste auparavant mais était sortie de la chambre. Gordien se sent coupable de ne pas avoir aidé son ancien mentor et consent volontiers à enquêter sur la requête de Clodia qui soupçonne le jeune et beau Marcus Caelius, son ex-amant, du meurtre.

Clodia est une mûre matrone mais a gardé un corps superbe qu’elle met en valeur par des tuniques transparentes et des exercices sexuels réguliers. Elle va volontiers aux beaux jours dans ses jardins au bord du Tibre où, depuis une tente rouge et blanche au pan relevé sur le fleuve, elle peut suivre à loisir les ébats de tous les jeunes hommes et garçons qui viennent se baigner (« de 15 ans ou plus » se croit obligé de préciser le puritain yankee sommeillant chez l’auteur) et, « fiers de leur corps, se mettre nus ». Elle en convie parfois un ou deux à venir partager sa tente car elle aime cueillir les fruits à peine mûrs.

Dans ce troisième opus de la série policière historique sur Rome, l’auteur relâche un peu son filtre pudibond – sauf pour son personnage principal Gordien et pour sa famille qui restent bien bourgeois et convenables au sens de la morale américaine. Mais les ébats dans les bains sont décrits avec jubilation, les dîners spectacles permettent aux amants de se montrer à Clodia, des rumeurs les plus folles et les plus sexuelles font se délecter les badauds du forum, les vers obscènes du poète Catulle, amoureux éconduit de la belle Clodia, sont colportés avec délice.

Et le meurtre dans tout ça ? Nul doute que le roi Ptolémée ne soit dans le coup, mais qui a payé le meurtrier ? Qui a tenu le poignard ? Qui a cherché à empoisonner Clodia après Dion ? La puissante famille des Clodii – Clodia et son frère trop aimé Clodius – mandatent Gordien pour découvrir des preuves contre Marcus Caelius. Mais si ce n’était pas lui ? ou pas tout à fait lui ? ou lui qui doit porter le chapeau ?

Rien n’est simple et les armes de la séduction valent autant que les armes létales. L’argent corrompt presque tout, sauf l’honnêteté et la loyauté. Gordien ne se laissera pas faire et ce qu’il découvrira dans sa propre maison a de quoi effrayer tout bon époux et père. Mais l’esclave que Dion a fouetté et baisée raconte sa nuit – et alors tout bascule.

Dans cette enquête aux multiples miroirs Rome tout entière se révèle aux premiers temps de César, à peine vainqueur en Gaule. Et toute l’Amérique de l’auteur se lit en filigrane, ce qui enlève un peu de sel historique – à moins que la dépravation humaine ne soit éternelle comme la Ville et que l’orgueil impérial ne soit poursuivi par les Etats-Unis du XXe siècle. Comment faut-il lire, en effet, ce genre de phrase : « Rome sait comment s’y prendre pour assimiler tout ce qui se présente – arts, coutumes et même dieux et déesses – et en faire quelque chose de typiquement romain » p.211. N’est-ce pas le cas de nos jours du melting-pot yankee ?

Un bon roman de mœurs malgré quelques anachronismes comme « météorite » ou « touriste » essaimés ici ou là par un auteur trop au présent ou par un traducteur malavisé. L’intrigue rebondit sur la fin comme il se doit et le lecteur en sera somme toute abasourdi.

Steven Saylor, Un Egyptien dans la ville (The Venus Throw), 1993, 10-18 2000, 381 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans de Steven Saylor sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Norman Spinrad, Rêve de fer

Rêve de fer est un livre à préface et postface. Entre les deux le vrai roman, écrit par un certain Adolf Hitler né en Autriche en 1889 et émigré à New York en 1919 où il fit une carrière de dessinateur de bandes dessinées et d’œuvres de science-fiction. La dernière qu’il écrit juste avant sa mort, en 1953 – après l’invasion du Royaume-Uni par l’Union soviétique en 1948 – s’intitule Le seigneur du svastika. C’est ce livre qu’on va lire.

Il décrit la geste d’un héros racial, animé d’une volonté de surhumanité assez forte pour galvaniser son peuple génétique et conquérir non seulement la Terre mais aussi les étoiles. Le Heldon est un pays enclavé qui a eu la volonté de rester pur après la grande guerre nucléaire. Ses habitants, les Helders (« héros » en allemand), sont menacés d’abâtardissement par les mutants du Borgrave (France) à sa frontière, et par la puissance du Zind à l’est (URSS), par-delà l’insignifiant Wolak (Pologne). Féric Jaggar, descendant de pur homme, a vécu son enfance exilé parmi la lie de l’humanité mutante et métissée ; il désire réintégrer le vrai pays de ses ancêtres.

A la frontière il doit montrer patte blanche, ou plutôt haute taille, physique athlétique, regard franc et bleu, cheveux blonds de rigueur – plus quelques autres indices génétiques attestant de sa pureté. Mais il constate du relâchement parmi les fonctionnaires chargés des tests : ils sont sous l’emprise psychique d’un Dom (dominateur) dont l’unique visée est de souiller le sang pur et d’avilir l’humain pour assurer sa domination sur un troupeau d’esclaves. Ainsi fait le Zind à grande échelle ; ainsi font les Doms disséminés dans les autres pays comme des rats.

Féric, « animé d’une juste colère raciale », ne tarde pas à entraîner avec lui des buveurs d’auberge et des commerçants indignés massacrer le Dom de la frontière et faire honte aux purhommes dominés. Il ne tarde pas non plus à faire connaissance d’un gang de loubards à motos qui écume la grande forêt d’émeraude du pays, à défier son chef, à le vaincre virilement, et à prouver à tous qu’il est bien le descendant des anciens purs : il lève d’une seule main la grande massue phallique appelée Commandeur d’acier que seul un pur peut soulever – tel Arthur le glaive du rocher.

Il fonde du même élan un parti, les Fils de la svastika (Sons of Svastika, en abrégé SS) et se fait élire au Conseil de l’Etat avant de prendre le pouvoir par un coup de force. L’armée se range de son côté et la sélection des meilleurs commence. Les camps d’étude raciale trient le bon grain de l’ivraie : les purs peuvent passer les tests d’entrée dans la garde d’élite SS, ceux qui ont échoué intégrer l’armée, et les impurs s’exiler ou être stérilisés. Le Borgrave est reconquis pour être purifié de ses mutants génétiques ignobles, hommes-crapauds, peaux-bleues et autres perroquets.

Mais très vite le Zind s’agite ; il se sent menacé par la volonté raciale du peuple des purs. Lorsqu’il envahit le Wolak, Féric décide d’attaquer – et de vaincre. Ce qu’il fait dans une suite de batailles grandioses où mitrailleuses, avions, chars, fantassins à moto – et massues – abattent à la chaîne les esclaves nus, velus et musclés dominés psychiquement dans chaque escouade par un Dom soigneusement protégé en char de fer. Une fois le Dom tué, les esclaves qu’il dominait se conduisent comme des robots fous : ils bavent, défèquent, se mordent les uns les autres, s’entretuent, se pissent dessus. C’en est répugnant.

La bataille finale permet d’annihiler Bora, la capitale du Zind (Moscou), mais un vieux Dom réfugié en bunker souterrain actionne l’arme des Anciens : le feu nucléaire qui va détruire le génome de tous les beaux spécimens aryens, leur faisant engendrer à leur tour des mutants. Qu’à cela ne tienne ! La volonté raciale incarnée par son Commandeur Féric trouvera la solution du clonage afin de perpétuer la race à la pointe de l’Evolution, appelée à la surhumanité et à conquérir les étoiles.

Ainsi s’achève le roman d’un psychopathe sadique à l’imagination enfiévrée de chevalerie médiévale et de romantisme kitsch. La postface parodie les critiques psychiatriques en usage aux Etats-Unis dans les années soixante et pointe non seulement la fascination de la violence, le fétichisme du cuir, des uniformes, du salut mécanique et de la parade armée, mais aussi l’absence totale de femmes, d’animaux et d’enfants, et l’homoérotisme viril dû au narcissisme de la perfection raciale.

Norman Spinrad, en Dom particulièrement puissant, sait captiver son lecteur. Ecrit en 1972, ce roman rejoue la scène hitlérienne sous la forme du conte de science-fiction avec Féric dans le rôle d’un Adolf racialement magnifié (le vrai Hitler était petit, brun, nullement sportif et végétarien), la Russie soviétique sous l’aspect du Zind et les Juifs en Dom. Le Heldon aux trois couleurs noir, blanc, rouge, aux maisons de pierres noires et aux avenues impeccables de béton, bordé de la forêt d’émeraude, est l’Allemagne mythique avec son architecture, son obsession de propreté, son goût de l’ordre et sa Forêt noire. Stopa est Röhm, Walling est Goering, Remler est Himmler, Ludolf Best est Rudolf Hess… et les partis universaliste, traditionaliste et libertarien calquent les partis socialiste, conservateur et libéral. Comme aujourd’hui, les Fils du svastika sont nationalistes, xénophobes, animés de volonté raciale tendant à la purification et d’aspiration à la surhumanité. Leur croyance est le gène et leur Coran le code génétique, le Commandeur des croyants les soulève en unanimisme fusionnel pour accomplir la volonté divine du plus fort en une nouvelle Cité de Dieu aryenne. La manipulation des masses passe par les défilés mâles, les couleurs vives, les uniformes ajustés et « quelques cadavres universalistes dans les caniveaux » p.132 pour la couverture télévisée. Nul n’a mieux réussi, surtout pas les gilets jaunes malgré leurs manifs, leurs gilets et leurs blessés par la police – pourtant sur le même schéma.

« Debout, symbolisant dans l’espace et le temps ce tournant de l’Histoire, son âme au centre d’une mer de feu patriotique, Féric sentit la puissance de sa destinée cosmique couler dans ses veines et le remplir de la volonté raciale du peuple de Heldon. Il était réellement sur le pinacle de la puissance évolutionniste ; ses paroles guideraient le cours de l’évolution humaine vers de nouveaux sommets de pureté raciale, et ce par la seule force de sa propre volonté » p.144. Qui n’a jamais compris le nazisme ou Daech doit lire ce livre : la race est Dieu ou l’inverse, mais le résultat est le même.

Le jeune et pur Ludolf Best massacrant les guerriers du Zind, « rivé aux commandes du tank et à sa mitrailleuse, montrait un visage crispé par une farouche détermination ; ses yeux bleus exprimaient une extase sauvage et totale » p.283. La même que celle des SS combattants, la même que celle des terroristes islamistes. Mais aussi, à un moindre degré, les amateurs de jeux vidéo et de space-opera – ingénument fascistes…

Car cette uchronie débusque la tentation fasciste en chacun, le plus souvent dans les fantasmes comme chez un Hitler qui aurait émigré, mais aussi dans le goût pour les grandes fresques galactiques d’empire où les aliens sont à éradiquer et les terriens à préserver.

Prix Apollo 1974

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1977

Norman Spinrad, Rêve de fer (The Iron Dream), 1972, Folio 2006, 384 pages, €9.00

 

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Van Vogt, A la poursuite des Slans

Jommy a neuf ans lorsque son père se fait descendre et que sa mère, traquée, lâche sa main dans la foule et lui demande de se débrouiller. Elle meurt à son tour sous les balles de la police. Car Jommy, comme ses parents, est un Slan, un produit mutant de la race fondée par Samuel Lann, en abrégé S. Lann, d’où « slan ». Et ces mutants sont considérés comme hostiles aux humains « normaux », rendant monstres des bébés et ayant le pouvoir de lire les pensées.

Ecrit en 1940 alors que la Seconde guerre mondiale débutait, Van Vogt, qui n’est pas juif, a probablement pensé aux Juifs traqués à qui l’on reprochait en Europe leur supériorité intellectuelle, de sacrifier des bébés chrétiens et leur complot de Sion. Comme les Juifs se reconnaissent à leur nez et aux lobes de leurs oreilles qui les font ressembler à Satan, dit-on, les Slans se reconnaissent aux deux petites cornes munies de vibrisses de chaque côté de leur tête. Mais Van Vogt a dit qu’il s’était plutôt inspiré de la biographie d’un ours.

Car le gamin échappe à ses poursuivants en s’agrippant d’abord au coffre à pneu d’une voiture de l’époque avant de se couler par un trou de mur puis d’être pris par « Mémé », une vieille actrice décatie et soularde qui a besoin d’un Slan pour l’entretenir : il vole pour elle de menus objets et de l’argent – puisqu’il peut lire la combinaison des coffres dans l’esprit des comptables du coin. C’est ainsi qu’il peut grandir et atteindre l’âge de 15 ans.

Il est alors assez mûr pour obéir à ce que son père, véritable Einstein, lui a implanté enfant par hypnotisme : découvrir les papiers sur ses recherches et son arme secrète, à n’utiliser qu’en dernier ressort. Il ne vitrifiera, parce qu’il est surpris la main dans le coffre à secrets paternels, que trois hommes dans toute sa jeunesse. Car le Slan n’est pas un monstre égoïste avide de domination comme le veut la propagande, mais un sur-humain foncièrement pacifique qui a une curiosité sans borne pour les secrets de la matière. Van Vogt nous révèle que la démocratie ultime est le partage des pensées sans aucun contrôle ; en toute transparence, chacun voit ce que l’autre croit ou craint et peut échanger instantanément avec lui pour rectifier ses erreurs ou les rassurer. Seule la peur conduit à la guerre.

C’est justement après une grande guerre sur la Terre que l’espèce humaine s’est mise à muter, une part devenant stérile, une autre engendrant des monstres. Comme la nature a horreur des échecs, elle a accéléré les mutations et a donné naissance – naturellement – aux Slans. Samuel Lann n’a fait que constater la naissance de ses propres triplés, deux filles et un garçon, qu’il a accouplé lors de leurs 17 ans pour engendrer la nouvelle race. C’était 1500 ans auparavant.

Les hommes ont traqué les Slans mais ceux-ci sont parvenus à se rendre invisibles ; une opération a dissimulé leurs cornes, au détriment du pouvoir de lire dans les pensées, mais a permis à leur intelligence supérieure et à leur musculature plus dense de s’imposer naturellement. Désormais, ils sont maîtres des astronefs et ont établi une base sur Mars. Ils projettent de détruire les humains pour en finir avec la guerre des races – mais aussi les vrais Slans qu’ils voient comme supérieurs, donc menaçants…

Outre Jommy, qui s’est élevé tout seul une fois passée sa prime enfance, Kathleen est gardée sous cage dans le palais présidentiel où règne Kier Gray, président du conseil humain. Il est en rivalité avec John Petty, son chef de la sécurité qui voudrait bien prendre sa place et pour qui un bon Slan est un Slan mort. Mais Gray garde la fillette pour qu’elle grandisse et « pour l’étudier », dit-il ; le lecteur saura pourquoi à la fin. Une fois adulte, elle parviendra à fuir le palais et à attirer Jommy qui cherche les rares autres vrais Slans (à cornes). Car les Slans sans cornes sont ses ennemis et l’appellent « le petit serpent » en raison de ses appendices à vibrisses qu’il apprendra à dissimuler non seulement sous de faux cheveux, mais aussi sous une coque imitant la peau fortement collée sur son crâne.

Las ! Kathleen et Jommy tombent dans un piège tendu par John Petty : une ancienne base Slan aux passages secrets découverts par les humains. Petty réussit à fermer son esprit pour qu’aucune pensée ne filtre, rendant son approche indétectable. Il a le plaisir de descendre enfin d’une balle la belle Kathleen qu’il a toujours haïe et Jommy ne doit qu’à ses appareils atomiques, construits sur les idées physiques de son père, de pouvoir fuir et se protéger à nouveau.

Il construira un vaisseau renforcé, ira sur Mars où les Slans savent réparer un cerveau endommagé, hypnotisera les gardes mais sera soupçonné car ses caractéristiques physiques ont été précisément évaluées et diffusées par un Slan sans corne caché parmi la suite de John Petty. Il sera reconnu par une femme Slan sans cornes qu’il avait émue à 15 ans lorsqu’il lui avait laissée la vie sauve en s’emparant de son premier astronef ; elle l’aidera à sauver la Terre de la guerre et les humains de l’extermination prévue par les Slans sans cornes. Et Jommy découvrira enfin les vrais Slans à cornes comme lui et pourra œuvrer pour la paix entre les races…

C’est de la belle ouvrage, un auteur canadien devenu célèbre d’un coup en 1940, permettant aux esprits de prendre de la hauteur sur l’Evolution humaine, les mutations génétiques et les peurs qu’elles engendrent. Le transformisme reprend cette idée aujourd’hui mais sans la génétique (taboue), le danger restant toujours de se croire supérieur.

Le lecteur suivra avec passion le destin de Jommy, croisé avec celui de Kathleen, mais s’étonnera que le garçon fabrique autant d’armes sophistiquées dont il ne se sert quasiment jamais – l’auteur a peut-être hésité sur son premier scénario ? Le garçon slan est naïf mais accroché à la vie, doté d’une volonté d’acier et d’un idéal de partage sans pareil. Un héros du temps d’avant qui est aussi celui du temps présent dans un roman de science-fiction très facile à lire et qui avait enchanté mon adolescence.

Alfred Elton van Vogt, A la poursuite des Slans (Slan), 1940, J’ai lu 2000, 217 pages, €6.00

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dashiell Hammett, Moisson rouge

Voici un roman policier américain qui date de l’Autre grande crise. L’Amérique était encore cette jungle où régnait la loi de l’Ouest et où un grand propriétaire pouvait tenir une ville. Personville, endroit imaginaire, est bien nommée « Poisonville » tant les malfrats y tiennent l’alcool, les jeux et les putes. Les flics sont corrompus, les avocats véreux, les banquiers frauduleux. Le sexe est réduit à la tchatche (nous sommes en époque très puritaine) mais le whisky ou le gin s’éclusent à seaux et les pétards parlent pour un regard de travers.

Le héros est un détective privé d’une grande agence de San Francisco. Ne l’intéressent que le travail bien fait et combien ça lui rapporte. Il a aussi horreur de se laisser marcher sur les pieds. Aussi, lorsque son client est tué de six balles à l’heure où avait rendez-vous chez lui, il n’apprécie guère. Lorsque le père du client, le magnat qui a fondé la ville, le convoque pour lui confier le boulot de nettoyer les écuries, il accepte – contre substantiel paiement à son agence. Introduits dans la ville pour briser les grèves dix ans auparavant, les malfrats ont fait leur nid et chacun tient sur l’autre des secrets compromettants.

Selon la bonne vieille tactique de diviser pour régner, le privé volant monte les uns contre les autres en distillant ici ou là certaines informations. Soit il les a glanées en fouinant, soit il les a déduites. Mais ça marche. Et tout ce petit monde se flingue à qui mieux mieux. Le détective manque plusieurs fois d’y passer mais son intelligence et son sens des opportunités lui permet à chaque coup dur d’en réchapper. Il y a de l’action, des flingues et des pépées. Le roman a passé le siècle sans devenir anachronique, malgré les féministes. Il est constamment réédité depuis.

Il est seulement dommage que la traduction française des années 1950 n’ait pas été rafraîchie, l’argot employé alors faisant particulièrement ringard depuis qu’il est remplacé par les borborygmes texto ou le sabir banlieue limité à quatre cents mots. Patelin, bonniche, bouquin passent encore, mais « je te gobe », « fortiche » et « tacot » sont complètement passés de mode. En revanche, il y a une histoire de bout en bout, une intrigue qui se déroule avec ses énigmes successives, bien loin du schématisme primaire des jeux vidéo !

Dashiell Hammett, Moisson rouge (Red Harvest), 1929, Folio policier 2011, 304 pages, €7.90

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Georges Simenon, Pedigree

Simenon n’est pas seulement auteur de romans policiers avec le commissaire Maigret en héros. Simenon est auteur tout court. Après deux volumes repris dans la collection, qui recueillent 21 romans (dont quelques Maigret), la Pléiade édite sous le titre Pedigree les romans et essais autobiographiques de l’auteur : ceux qui constituent son « identité ».

L’auteur est en effet belge né d’un père Liégeois et d’une mère aux origines hollandaises et allemandes. Lui a vécu surtout en France, aux Etats-Unis et en Suisse. D’où sa volonté pour ses enfants, et surtout pour son premier fils Marc, de leur donner un pedigree. Un jour de 1940, un médecin apprend à Georges Simenon qu’il est malade du cœur comme son père avant lui et qu’il n’a peut-être plus que deux ans à vivre. Le diagnostic sera infirmé plus tard mais Simenon se préoccupe de donner à son fils une lignée, de lui raconter pour plus tard ce père qu’il n’aura peut-être qu’à peine connu. Uniquement les années de jeunesse, jusqu’à l’adolescence et l’émancipation par le travail. Comme un exemple pour le guider. Il commence par Je me souviens, un récit édité en 1945 qui connaîtra plusieurs procès en diffamation de la part de gens qui se sentent moins bafoués dans leur honneur (qui se souviendrait d’eux sans le livre ?) qu’avides des gros sous d’un auteur riche et célèbre. Ce pourquoi il transforme ce récit en véritable roman, dont la trame est autobiographique mais les noms des personnages changés et les dates réajustées à sa fantaisie. Il l’intitule Pedigree. Si tout y est vrai, rien n’y est exact.

Un pedigree est une carte d’identité pour animaux ; elle dit de qui l’on descend et privilégie l’hérédité. Simenon utilise ce concept animal avec ironie : « Quant à certains hommes qui ont aussi un pedigree et qui s’en vantent, comme leurs aïeux n’ont jamais vécu à l’attache ou dans une cage, il est difficile de donner entière créance à leur parchemin. » (Je me souviens… p.957). Ecrit fin 1940, ce passage est une claire allusion aux nazis qui se vantent de leurs origines « pures », comme s’il n’y avait jamais eu invasions, viols ou intermariages pour cause de grande épidémie. Simenon n’aime pas trop les Allemands, ayant été adolescent entre 1914 et 1918 sous l’occupation de la Belgique par les cruelles troupes du Kronprinz. La ville de Visé fut brûlée par l’armée allemande le 15 août 1914, détruisant plus de 600 maisons ; armée qui n’a pas hésité, plus tard, à fusiller 300 habitants pour résistance à leur avance. Les germes du nazisme étaient déjà présents dans le tempérament prussien de 1914.

S’il écrit pour son gamin, c’est donc moins pour se vanter de ses origines biologiques que pour définir ses origines sociales. Il croit au milieu et à la culture plus qu’à l’hérédité, à l’exemple des parents plus qu’au sang. Il décrit donc ce milieu des petites gens parmi lesquels il a évolué. Cet entourage est fourni et très divers, il se distingue des riches (que l’on n’aime pas) et du populeux (dont on veut se démarquer par les manières et la culture). L’enfant, déjà sensuel, sera fasciné par « les petits crapuleux » qui courent en bandes hurlantes dans les ruelles, les garçons à demi-nus l’été et en haillons superposés l’hiver, les fillettes sans culotte sous leur robe courte et qui s’asseyent en écartant les jambes. L’adolescent sera méprisé par ses condisciples aristocrates et grands bourgeois qui ne l’invitent jamais, même s’il paye sa part, et ira volontiers se frotter aux filles des rues qui cherchent des garçons dans la pénombre du couvre-feu ou dans les loges des cinémas. Ni riche, ni peuple, Simenon est de cet entre-deux des petites gens qu’il ne cessera de décrire dans ses romans et qui se compose d’une infinie gradation de strates.

Quoi de commun en effet entre la famille de son père, artisans de père en fils qui n’ont jamais bougé du seul quartier central de Liège, et la famille de sa mère, entreprenante et commerçante, que la soûlographie du père a conduite à la ruine ? Le papa de Simenon est un employé d’assurances heureux qui se contente de sa famille et du strict nécessaire ; la maman est névrosée, hantée par le déclassement et la pauvreté, ce qui la rend perpétuellement anxieuse et avare. Elle a toujours peur de gêner, rien ne va jamais : « Mon Dieu, Désiré ! ». C’est entre ces bancals que grandit l’enfant dont il escamote dans le roman le petit frère.

Mais chaque individu est unique et, si le milieu l’imprègne, il ne le conditionne pas. Le garçon observe, écoute, réfléchit. Il vit ses propres expériences dont sa mère surtout n’a rien à savoir. Elle qui fait une neuvaine à la Vierge chaque année pour que son garçon arrive « pur » au mariage, sait-elle qu’il s’est laissé violer avec jubilation, à douze ans et demi, par une fille de quinze ans ? Ces quelques pages de Pedigree (p.803-806) sont d’un grand écrivain. Elles disent avec intelligence toute l’émotion et la sensualité de cette expérience unique à cet âge. Loin de le « traumatiser », cela donnera au jeune Georges le goût sensuel des femmes.

Il raconte aussi sa quête d’identité adolescente, un jour en sabots et prêt à se faire raser la tête, un autre jour vêtu en dandy pour impressionner ses camarades. Ou comment il a lâché le collège lors de la maladie de son père pour travailler dans une librairie. Sa jeunesse, sa bonne volonté et son humeur gaie ont hérissé le patron qui n’y connaissait pas grande chose pour croire que Le Capitaine Pamphile était de Gautier et non de Dumas. Il en a profité pour se débarrasser du commis trop vif pour lui. Comment le Liégeois moyen de ces années 1920 pouvait-il se méfier autant des êtres jeunes ? Par dépit de ne plus en être ? Parce que cela troublait sa petite-bourgeoise torpeur ? Il y a là comme une indication de ce qui sera, quelques années plus tard, le fascisme : la révolte des jeunes contre les vieux des années 30. Le message au fond de Pedigree

Au-delà des oripeaux sociaux et du génétique, c’est bien la recherche de l’homme nu, de l’individu tel qu’en lui-même, que Simenon a en quête. En commençant par lui-même.

Georges Simenon, Pedigree et neuf autres romans et documents autobiographiques, Pléiade Gallimard, 2009, 1699 pages, €64.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Fabienne Verdier, Passagère du silence

L’art contemporain paraît trop souvent surfait, entre spontanéisme snob et prise de tête. Les artistes ont-ils quelque chose à DIRE plutôt que des façons à VENDRE ? C’est ainsi que Fabienne, jeune artiste peintre en recherche au début des années 1980 s’envole pour la Chine Pop. Elle retrace en ce livre « le récit d’une peinture, le cheminement suivi pour arriver à ce que je crée aujourd’hui » p.10. Premier temps : les études en France et le refus du factice ; second temps, la découverte de l’univers pictural chinois avec le livre de François Cheng, Vide et plein. Si des Chinois viennent en Occident apprendre les techniques, pourquoi une Occidentale n’irait-elle pas en Chine faire de même ?

Fabienne avait entrepris les beaux-arts à Toulouse mais elle trouvait l’enseignement vide : « La psychanalyse avait fait des ravages au sein de l’Education nationale. Le problème de savoir s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir me rendait folle. A quoi servaient donc les enseignants ? » p.16. La seule rengaine était de « s’exprimer » – mais comment le faire quand on n’a pas les méthodes et – pire ! – quand le prof ne sait pas s’exprimer lui-même ? « Le n’importe quoi était érigé en art du Beau. (…) A l’Ecole, je ne jugeais mes camarades ni très malins ni brillants, sans humour aucun. Il leur manquait l’intelligence du cœur, cette curiosité passionnée qui pousse l’être jeune à découvrir la face cachée du monde, l’ivresse et la poésie du jour » p.16. Misère de la prétention artiste… « Lors de l’examen, les autres élèves, confiants en leur art, se sont lancés dans des abstractions lyriques ou des sujets morbides. Il en résultait une facture simpliste, une violence surfaite. Ils se croyaient les échos des expressionnistes allemands qui avaient souffert et exprimaient leur misère. Eux n’étaient le plus souvent que des petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir. Il eût fallu transcender ces angoisses ou ces visions pour parvenir à un langage plus subtil » p.23.

Fabienne obtient une bourse pour aller étudier à l’université de Chongqing où aucun Occidental n’a vécu depuis 1949 ! C’est dire combien elle se trouve plongée au cœur de la Chine communiste, son caporal-socialisme où tout le monde surveille tout le monde pour se faire bien voir des aînés du Parti, où toutes les « vieilleries » sont regardées comme réactionnaires et à dénoncer devant tout le Peuple. Mais, dans cette province reculée loin du centre, une fois la confiance des autres acquises, Fabienne peut manœuvrer pour rencontrer les anciens maîtres des arts traditionnels chinois, les révoqués et torturés de la Révolution « culturelle » qui arasa la culture millénaire chinoise au niveau du savoir de l’Instituteur en chef, le Mao bien-aimé, plus grand amateur de très jeune chair que d’art.

Les officiels le glorifient aujourd’hui, montrant leur crispation sur un pouvoir qui leur échappe. « On ne joue pas impunément avec la folie ou la bêtise : à force d’abêtir les gens, ils deviennent vraiment bêtes et, à force de les fanatiser, ils deviennent vraiment fanatiques » p.79. C’est par les dessins qu’elle donne que Fabienne montre combien elle est capable de comprendre les vieux paysans. C’est parce qu’elle est curieuse et avide d’apprendre qu’elle fait s’ouvrir les vieux professeurs repliés sur leur passé. « Alors que chez nous, trop vite, les étudiants veulent faire œuvre originale, eux continuaient à peindre comme jadis en Chine, en copiant d’anciens maîtres. Il n’existe pas là-bas, comme en Europe, ce mépris pour la copie ; au contraire » p.88.

L’enseignement chinois se heurte à la mentalité occidentale et du choc naît l’étincelle. « Il ne s’agissait pas seulement d’images : il m’interdisait de peindre [un caillou qui roule] sans avoir à l’esprit le roulement du tonnerre, le déferlement de la vague ou le caillou qui dévale. ‘Ils doivent être présents dans ton esprit avant que tu poses le pinceau sur le papier ; sans cela, tu ne parviendras pas à les traduire. Ce n’est pas un problème de technique.’ » p.111. L’artiste occidental se complaît à la technique, en bon artisan du travail bien fait que les bourgeois récompensent en l’évaluant en heures de besogne. Pas l’artiste chinois, pour qui l’unité l’emporte : « Tu as voulu traiter ta phrase en oubliant l’harmonie de la composition ; on sent le labeur ; ton travail est mort avant même d’avoir vu le jour. Pars toujours d’une intuition poétique et essaie d’exprimer la substance des choses ; tel est le principe constant. Où sont les manifestations du mystère merveilleux ? Tu as laissé échapper le naturel. C’est trop élaboré dans ta tête » p.114.

Tout est question d’énergie intérieure et de proportion des forces. « Il répétait sans cesse : Pour trouver l’unité du pinceau, il faut apprendre l’opposition et la complémentarité. Je ne veux pas d’un trait trop souple ou trop enlevé ou trop rugueux ; il doit être preste et retenu ; empreint ni de force ni de mollesse. Il faut allier puissance et délicatesse (…) Il faut trouver le juste milieu pour saisir la vie. Tout est dans la juste mesure des oppositions. En Occident, vous aimez les extrêmes ; pour vous, le juste milieu est synonyme de fadeur. Pour nous Chinois, le juste milieu, c’est épouser la vie, la paix. L’harmonie de la nature est basée sur le juste milieu. Travaille dans cette direction et une dynamique naturelle naîtra dans tes œuvres. » p.119.

L’étudiante française s’initie donc avec les maîtres : Cheng Jun de l’Ecole des beaux-arts de Chongqing, Li le maroufleur, Huang Huan du Sichuan, Li Guoxiang de Shanghaï, Wu Zuoren de Pékin, Shao Mengai calligraphe, Lu Yangshao peintre et tant d’autres. De cet apprentissage, elle tire une œuvre originale. Nous retenons surtout sa démarche d’aller vers l’autre sans a priori, ni politique ni documentaire, pour découvrir sa propre personnalité par le choc d’une culture millénaire. S’épanouir soi, pas copier la mode : telle est la leçon que les aspirants « artistes » d’Occident devraient méditer avant de se croire inspirés.

Fabienne Verdier, Passagère du silence, 2003, Livre de poche 2006, 311 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

Catégories : Art, Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque

C’est un petit bijou de synthèse et de clarté commandé par Georges Dumézil que nous a laissé l’historien anthropologue de la Grèce antique Jean-Pierre Vernant, premier à l’agrégation de philo 1937, accessoirement colonel Berthier dans la Résistance avant d’être nommé professeur au Collège de France. En trois parties, il part de l’histoire pour aborder l’univers de la cité et l’organisation du cosmos humain. La pensée grecque était l’émanation d’une culture originale, une façon de voir le monde.

Lors de l’invasion achéenne entre 2000 et 1900 avant notre ère, des indo-européens importent un nouveau style de mobilier et de sépulture, donc un autre mode de vie ; ils s’étendent dans tout le Proche-Orient du XIVe au XIIe siècle avant. La vie sociale est centrée autour du palais dont le rôle est religieux, politique, militaire et administratif, économique. Tous les pouvoirs sont concentrés en la personne du roi (anax) qui contrôle un territoire étendu, soumis à la comptabilité et aux archives des scribes, une caste fermée qui fixe la langue écrite. Le roi s’appuie sur une aristocratie guerrière liée par une fidélité personnelle d’allégeance. Ce n’est ni une royauté bureaucratique comme à Sumer, ni une monarchie féodale comme au Moyen Âge, mais un service du roi. Les dignitaires du palais manifestent, partout où la confiance du roi les a placés, le pouvoir absolu de commandement qui s’incarne dans le fief non héréditaire.

L’invasion dorienne du XIIe siècle avant détruit le système palatial achéen et l’écriture dite Linéaire B. L’anax disparaît, la distance entre les hommes et les dieux devient incommensurable et deux forces sociales sont laissées en présence : les communautés villageoises et l’aristocratie guerrière. Cet état de fait n’est pas sans nous rappeler certains états sociaux contemporains.

La recherche d’un équilibre entre ces deux forces antagonistes fait naître, au début du VIIe siècle avant, une « sagesse » fondée en ce monde-ci.

Pour la guerre, le char a disparu avec la centralisation politique et administrative qu’il exigeait pour le payer et l’utiliser. En religion, chaque clan familial (genos) s’affirme possesseur de rites et de récits secrets qui leur confère du pouvoir. En politique, la joute oratoire devient une méthode publique d’échange d’arguments. La ville se bâtit autour de l’agora et non plus autour de la forteresse du roi ; la citadelle est remplacée par le temple de la cité. L’Exécutif se scinde en fonctions spécialisées : le basileus (roi) voué aux fonctions religieuses, le polémarque chef des armées, l’archontat qui exerce la magistrature élu pour dix ans, puis chaque année.

Dans l’univers de la polis règne la parole (divinisée en Peitho, force de persuasion). Ce n’est plus énoncer des mots rituels mais débattre, ne plus formuler un verbe définitif mais soumettre des arguments rationnels dans un double mouvement de démocratisation et de divulgation. Le savoir n’est plus secret, réservé à une caste, mais répandu par l’écriture et les controverses : les plus anciennes inscriptions en alphabet grec remontent au VIIIe siècle avant. La rédaction des lois (diké) est soustraite à l’autorité du roi pour être publique, objective et annoncée ; il s’agit d’établir une règle commune à tous, pleinement humaine et non plus divine, mais supérieure à tous par sa force rationnelle. La loi reste soumise à discussion et est modifiable par décrets.

Les anciens sacerdoces sont confisqués par la polis qui en fait des cultes officiels dans des temples ouverts et publics, sans plus de salles secrètes réservées à des initiés. Les vieilles idoles perdent leurs mystères et n’ont plus d’autre réalité que leur apparence. La lumière grecque – que mon prof de philo disait être à l’initiative de la clarté philosophique – chassait l’obscurité, l’obscurantisme et les obscurs complots. Les associations purement religieuses fondées sur le secret et dont le but est de faire son salut personnel prennent le relai, mais en marge, indépendamment de l’ordre social. Les philosophes ont alors un rôle ambigu, entre l’élitisme de n’enseigner qu’à quelques disciples choisis et aimés, et les débats publics qui sont la seule façon de se qualifier pour diriger la cité. Apollon ou Dionysos ?

Les citoyens se conçoivent abstraitement comme interchangeables dans un système où la loi est l’équilibre et la norme l’égalité (isonomia). A noter que les esclaves et les métèques sont exclus du statut de citoyen, sauf à le devenir par leurs mérites pour la cité. Le hoplite ne connaît plus le combat singulier et la gloire personnelle (eris) mais la bataille en rang et la discipline dans le groupe (philia). Les grands guerriers nus gaulois n’ont pas connu cet enrôlement collectif, ni la société celtique l’objectivation des règles par l’écriture – ce pourquoi ils n’ont pas survécu à la puissance romaine organisée. L’idéal de comportement grec devient la réserve et la retenue qui effacent les différences de mœurs et de conditions entre les citoyens dans le but de les unir comme une seule famille.

Le cosmos humain s’organise autrement qu’avant. La cité entre en crise en raison de la poussée démographique qui fait rechercher par mer de nouvelles terres, du métal, et qui ouvre vers l’Orient dont le luxe séduit l’aristocratie. Naît alors une opposition entre les propriétaires fonciers qui concentrent la richesse et les paysans périphériques qui s’appauvrissent. L’argent remplace l’honneur, mais il ne comporte aucune limite et pousse à la démesure (hubris). C’est alors que, par contraste, nait l’idéal de juste milieu (sophrosyne), un équilibre social de classe moyenne incarné par le législateur Solon. La justice lui apparaît comme un ordre naturel se réglant de lui-même, dont le désordre n’est dû qu’à l’hubris personnel. L’idéal libéral en est la continuation historique, les vices humains devant être disciplinés et les écarts corrigés par la loi, l’Etat arbitre définissant les règles communes. Les affects (humos) se doivent, en Grèce ancienne, d’être disciplinés par la raison.

L’égalité géométrique de proportions (isotes) conduit à une cité harmonieuse si chacun est à sa place et a le pouvoir que lui confère sa vertu : le mérite est ici moral et pas uniquement intellectuel. L’homme grec est total, incluant volonté, courage et caractère en plus des capacités cérébrales – l’intelligence est la logique mais aussi la ruse (metis). Vers 680 avant notre ère apparaît la monnaie d’Etat, substituant à l’ancienne image affective l’abstraction de la nomisma, un étalon social de valeur pour égaliser les échanges.

Au VIe siècle avant naît un mode de réflexion neuf avec Thalès, Anaximandre, Anaximène : le divin et le monde font partie d’une même nature (physis) ; l’origine et l’ordre du monde ne sont plus la souveraineté d’une puissance magique mais une question explicitement posée, susceptible de quête scientifique et de débat public. Les religions du Livre reviendront sur cette avancée de la pensée. Pour les Grecs, il existe une profonde analogie de structure entre l’espace institutionnel humain et l’espace physique naturel. Platon avait fait graver au fronton de son académie cette maxime : « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». L’univers est connaissable car il est mathématique et l’intelligence peut appréhender sa logique, même si elle reste limitée face à l’incommensurable de l’univers. Et si homo sapiens est homo politicus (zoon politicon en grec), c’est que la raison est d’essence politique : elle n’est pas purement individuelle et ne progresse que par le débat ouvert ; elle ne se soumet en tout cas pas au diktat d’un prétendu divin que ses interprètes autolégitimés captent pour assurer leur pouvoir !

Ces origines grecques nous font mesurer aujourd’hui combien le balancement est éternel entre le fusionnel et le rationnel, l’autorité d’un seul par la bouche duquel parlent les dieux et l’autorité collective construite par l’approbation de la majorité aux règles communes après débat public et transparent. Nous n’en sommes pas sortis : les forces tirent aujourd’hui sur le repli, l’abandon au plus fort, la protection royale ; elles rejettent la curiosité et l’exploration, la discipline et la construction de soi, la participation démocratique. Communauté ou société ? L’éternel combat des Doriens modernes contre l’ancien régime achéen.

Relire ce petit livre d’anthropologie historique est un bonheur pour penser l’essentiel.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, 1962, PUF 2013, 156 pages, €10.00

Jean-Pierre Vernant sur ce blog

Catégories : Grèce, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Guyonvarc’h et Le Roux, La civilisation celtique

La civilisation celtique a disparu et n’en subsistent que des traces archéologiques ou dans le folklore. Tous les classiques grecs ou romains qui ont écrit sur eux – qui n’écrivaient rien – les ont assimilés à des non-grecs et à des non-romains, autrement dit à des « barbares ». Ce manuel, médité longtemps par un professeur de gaulois et de vieil irlandais et son épouse Françoise Le Roux, offre un panorama complet et actuel, débarrassé des scories « celtisantes » du folklore régional ou des sectes « druidiques » issues dès la fin du XVIIIe siècle de la franc-maçonnerie.

La première partie situe les Celtes dans le temps et l’espace. Leur origine est indo-européenne (concept linguistique et non ethnique), cristallisée dans les cultures archéologiques d’Hallstatt (vers 1200 avant) et de La Tène (dès 500 avant), jusqu’à la conquête romaine de la Gaule (en 52 avant) et les migrations germaniques pour les îles d’Angleterre et d’Irlande. Leur expansion a couvert toute l’Europe hors les marges méditerranéennes et scandinaves. Ils ont été poussés vers l’ouest par les Germains et les Slaves.

La seconde partie décrit l’organisation du monde celtique. Les Celtes avaient des rois conjointement avec des druides, les deux se partageaient la première des trois fonctions, la sacerdotale. Le druide du grade le plus élevé était le Sage et le Juriste, exerçant l’autorité spirituelle, tandis que le roi était le Distributeur de richesses et le Gestionnaire de l’harmonie sociale, exerçant le pouvoir temporel. La religion primait la politique, un peu comme sous Louis XIII et Richelieu ou sous de Gaulle et Pompidou. La base de la société était la famille, puis le clan. Les relations d’homme à homme primaient et les faibles demandaient la protection des puissants autour de leur ferme ou de leur oppidum, en contrepartie de leurs services. Le travail du métal, du bois, du cuir et du textile était très développé. Cette organisation sociale était une conception du monde et elle a disparu avec l’imposition de la romanité : la république, l’impérium, les marchands, la transmission du savoir par l’écriture. Elle a ressurgi sous la féodalité médiévale mais s’est perdue à la Renaissance avant les révolutions qui voulaient en revenir à Rome.

La troisième partie aborde le monde spirituel des Celtes. Il étaient plutôt monothéiste, ce pourquoi le christianisme réussira si vite en Irlande, dernier bastion celte jamais romanisé. L’administration du sacré est le fait d’une hiérarchie de druides, de bardes et de devins, où les femmes ont un rôle. L’âme est considérée comme immortelle et l’écriture sert à la magie : ce qui est écrit est figé, donc éternel, notamment la satire et les incantations. Pour le reste, le chant et les poèmes sont modifiés selon les circonstances et les personnages.

Une quatrième partie aborde la christianisation, donc la fin de la tradition celtique. « Romanisée, la Gaule a perdu sa religion et sa langue, toutes ses structures politiques. (…) Christianisée mais non romanisée, l’Irlande a gardé sa langue et ses structures sociales et politiques : elle a seulement renoncé à une tradition orale pour adopter une tradition écrite. Mais quand est arrivée l’heure des grands bouleversements du haut Moyen Âge » p.279, « les Celtes ont fini par perdre leur identité » p.278. Ne restent que les contes du folklore et les mythes de la geste d’Arthur, très christianisés.

Ce panorama historique d’une civilisation passée est attirant car il marque la rupture romaine, chrétienne puis des Lumières. Autrement dit l’histoire, la raison et l’écrit sur le mythe, l’émotion et le poème chanté. Rome a désintégré la Gaule, le christianisme a fait exploser la religion celtique, l’écriture a dévalorisé l’enseignement oral des druides et acculturé la langue, et c’est dans le statut égalitaire du christianisme qu’est né la revendication de la raison individuelle, ferment du penser par soi-même donc de l’adhésion à la chose publique. D’où les révolutions – que les fascismes ont tenté d’effacer en réaction.

Aujourd’hui renaît la tentation d’une société organique à pouvoir spirituel : l’Iran khomeyniste est de ce type avec l’islam comme solution, mais aussi la Chine de Xi Jinping idéologiquement restée communiste, la Turquie d’Erdogan soutenu par les mosquées, la Russie de Poutine qui s’appuie sur la religion – et probablement aussi les Etats-Unis de Trump avec son droit du plus fort, revival du mythe pionnier de l’America first. Les gilets jaunes en France contestent la raison gouvernementale et tiennent le président pour responsable de ne pas assurer l’harmonie sociale dans l’abondance et la redistribution. Jusqu’au repli sur la famille et sur le clan, amplifié par les réseaux sociaux qui agrègent des tribus hors sol qui sentent la même chose à défaut de le penser. Car l’écrit recule avec la communication immédiate offerte par la technologie. La raison et l’analyse sont méprisées au profit des sentiments et du groupisme. Le balancier millénaire retourne alors dans l’autre sens : vers la celtitude contre la romanité, les relations féodales du copinage et des protections contre la méritocratie des diplômes et concours, les affinités ethniques contre le plébiscite de tous les jours.

Se décaler vers la civilisation celte permet de mieux mesurer la nôtre et ses bouleversements en cours.

Qui voudra aller au cœur du sujet sautera la première partie jusqu’à la page 103 ; elle effectue une critique scientifique des sources qui peut ennuyer le néophyte. Mais tout le reste fera réfléchir !

Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, nouvelle édition revue 2018, Petit bibliothèque Payot, 326 pages, €8.80

Les Celtes sur ce blog

Catégories : Archéologie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, L’étreinte de Némésis

Après l’enquête précédente huit ans auparavant, Gordien le Limier a adopté Eco, le fils muet que sa mère avait abandonné. Le jeune homme a désormais 18 ans et porte depuis quelques mois la toge virile. Gordien est amoureux de son fils, « il ressemblait à une statue de Narcisse contemplant son reflet sous le ciel étoilé » p.29. Il lui est aussi cher que son esclave égyptienne Bethesda, qu’il affranchira, épousera et dont il attendra un enfant à la fin.

Mais un coup est frappé un soir à sa porte du quartier de l’Esquilin à Rome : un officier, bras droit de Marcus Crassus, riche rival de Pompée, vient le quérir pour une enquête secrète. Dans sa villa de Baia, au nord du golfe de Naples, Lucius le cousin de Crassus a été assassiné. Comme la révolte de Spartacus bat son plein en Italie, deux esclaves sont vite soupçonnés, d’autant qu’ils ont pris des chevaux et ses sont enfuis. Les chevaux reviennent sans eux au matin.

Le scénario est trop simple pour le Limier, trop évident, comme si l’on avait mis en avant de faciles boucs émissaires dans une affaire privée et familiale un brin tortueuse. Crassus est très riche et se moque pas mal des esclaves. Lucius vivait dans une villa qui est la propriété de son cousin et, comme le bétail contaminé est abattu pour éviter toute contagion, tous les esclaves doivent être massacrés pour donner l’exemple. Rome se doit d’être impitoyable aux émules de Spartacus le Thrace qui tue les hommes et les garçons et viole les femmes romaines avant de piller les maisons. Aux jeux funéraires qui suivront les sept jours du deuil de Lucius, les quatre-vingt-dix esclaves seront sacrifiés dans une arène après les combats de gladiateurs sur ordre de Crassus.

Gordien est furieux, humaniste avant la lettre, préchrétien dans un monde pourtant resté bien païen au 1er siècle avant. L’auteur rejoue les bons sentiments de La Case de l’oncle Tom et assimile peut-être trop vite esclaves nègres des Sudistes avec les esclaves des Romains. C’est du moins l’impression qu’il laisse par sa propension à s’apitoyer sur n’importe lequel – surtout s’il est jeune et mâle. C’est le cas pour Apollonius, grec de 18 ans bâti en athlète avec une grâce de dieu, dont l’officier bras droit de Crassus est éperdument amoureux ; c’est le cas pour Alexandros, jeune Thrace musclé et velu dont Olympias, apprentie Sybille, aime à baiser le beau corps ; c’est le cas pour l’enfant Meto, vaillant et dégourdi, qui doit y passer avec les autres. Autant la précédente enquête était centrée sur Cicéron, autant celle-ci est intégralement centrée sur l’esclavage sous toutes ses formes : aux galères, au service dans la maison, aux champs, dans les mines.

Lucius a été retrouvé dans son atrium mais n’est pas mort sur place, quelqu’un l’a transporté. Il est décédé d’un coup violent à la tête mais l’arme n’a pas été retrouvée. Des documents comptables manquent dans la bibliothèque et de mystérieux plouf retentissent près du hangar à bateaux, en contrebas de la villa sur les hauteurs avec vue sur la mer. Flanqué d’Eco, Gordien enquête, mais piétine longtemps car l’énigme est particulièrement coriace.

Ce n’est qu’in extremis, après avoir interrogé la Sybille de Cumes environnée d’herbes odoriférantes et côtoyé les bouches de l’Hadès dans les vapeurs de soufre des solfatares, s’être à demi noyé pour découvrir une grotte dans la falaise, avoir été battu une fois et assommé une autre, qu’il va approcher la vérité. Mais celle-ci est à peine croyable. Est-ce vraiment lui le coupable ? Evidemment non, il n’y aurait de coup de théâtre sans cela car ce roman historique est aussi un roman policier. L’érudition n’empêche nullement l’action, ni l’enquête les sentiments familiaux. Autre coup de théâtre, Eco retrouve la voix, une émotion et quelques herbes suffisent à le guérir de cette inhibition due à une maladie d’enfance.

Le lecteur aura pénétré l’intimité de l’existence à la villa avec ses bains privés chauffés par le volcanisme, ses fresques décoratives de dauphins et poissons, ses élevages de murènes, ses plats d’oursins au cumin sous la lumière douce de Campanie. Il mesurera aussi l’inflexibilité de la loi romaine et la cruauté de la fameuse « vertu » vantée dans les textes classiques sur lesquels nous avons peiné au collège en classe de latin. Les Romains sont loin des Grecs, plus matérialistes et concrets, moins cultivés et intellectuels. Marcus Crassus a parfois même des propos de « vertu romaine » qui susciteront le fascisme, tant la grandeur de Rome passe avant les sentiments des individus. Steven Saylor rend bien l’esprit du temps, malgré une faiblesse anachronique pour les esclaves. Némésis, la juste colère des dieux, ne permet pas tout aux humains : l’équilibre doit être respecté pour l’ordre du monde.

Steven Saylor, L’étreinte de Némésis (Arms of Nemesis), 1992, 10-18 Grands détectives2000, 368 pages, €3.24 e-book Kindle €9.99

Catégories : Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patrice Montagu-Williams, Munduruku

Le roman du Brésil contemporain : démographie explosive, Etat bouffé aux termites, politiciens corrompus, policiers écartelés en clans, drogue à tous les coins de rue et violence dès l’enfance. Les filles font la pute dès 12 ans et les garçons entrent dans les bandes ou la police un an plus tard. Rio est un mythe pour touristes, il y a belle lurette que la ville du carnaval et du Christ Rédempteur est dangereuse : « À Rio, on vivait avec et on n’y prêtait même plus attention. Il suffisait de regarder derrière soi en marchant dans la rue et de ne jamais porter de bijoux ou de montres de prix. Il fallait juste avoir toujours un peu de cash au cas où un pauvre type à moitié drogué aurait la mauvaise idée de vous menacer avec son flingue ou son couteau » p.49. Pire qu’aux Etats-Unis du temps des pionniers, c’est chacun pour soi, la loi de la jungle est le droit du plus fort.

Quatre parties pour ce roman somme toute optimiste : la première à Rio, la ville infernale, reflet de la politique sud-américaine : « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.11. Le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio (BOPE) est chargé du sale boulot que les politiciens se gardent bien de régler. Or, lors d’une opération contre les bandes, une école contenant vingt-cinq enfants et leur maîtresse a été massacrée. Bento, le capitaine des forces spéciales qui n’a pu rien empêcher – « sur ordre » -, décide de quitter la police, de quitter la ville et de faire sa justice tout seul.

Les parties suivantes sont en Amazonie, réglées comme une tragédie. Bento part aux origines de son père, un indien Munduruku, au fin fond de l’Amazonie. Justement, une compagnie aurifère canadienne, la Barrick Gold, veut une concession pour l’exploitation industrielle du minerai. Justement, une compagnie française, Engie, veut construire un gigantesque barrage ; ou, si elle ne résiste pas à la jungle et à ses dangers, une compagnie chinoise. Tel est le Brésil, un Etat pourri qui n’a que faire des indigènes et du poumon amazonien de la planète : « Ils se sont tous ligués contre les Indiens : le gouvernement qui veut construire ses barrages, les chercheurs d’or et les grandes compagnies minières ou encore la mafia de l’agrobusiness qui vole les terres pour y élever du bétail ou faire pousser du soja » p.98. Un Etat qui n’a que faire de la pollution et de la forêt, du moment que ses élus s’en mettent plein les poches : « les dégâts causés par l’orpaillage industriel sont généralement irréversibles. Il sait qu’en dépit de tous les engagements qu’elle a pu prendre, la compagnie ne respecte qu’une seule chose : le profit. Il sait aussi qu’elle ne fait qu’exploiter, qu’elle ne crée pas de richesses, qu’avec elle, c’est plutôt massacre à la tronçonneuse, et qu’une fois les filons épuisés, elle pliera bagage en laissant derrière elle un paysage dévasté » p.163.

Bento est venu avec un arsenal et rencontre le père Michel, surnommé l’Archange, qui s’est fait adopter par les Indiens. Il faut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin et n’est pas un missionnaire inquisiteur comme l’Eglise catholique a su en envoyer jusqu’ici. C’est « un curé qui tient à la fois une église, un bar et un bordel », est-il décrit p.173… Dieu doit s’adapter aux croyances locales, le bar est pour faire société dans ce coin perdu et le bordel parce que de toutes façons les filles se donnent, autant les protéger.

Un commando de la CIA, élevé par l’Agence depuis qu’il a été recueilli orphelin, est chargé de la sécurité de la Barrick. Mais il se fait doubler par le chef de la sécurité, lui-même en faute de n’avoir pas contrôlé l’un de ses sbires. Ce dernier viole et décapite une Américaine, représentante d’ONG bien connue aux Etats-Unis, et ce meurtre fait un foin international. La Barrick doit renoncer… mais pas les politiciens qui attendent toujours leurs chèques. Elle était devenue sa compagne et Bento venge la fille avec l’aide des villageois indiens, avant de se perdre dans la forêt avec son jaguar femelle apprivoisée ; le commando de la CIA tourne sa veste et défend désormais les Indiens et l’Amazonie. Car même les gringos se rebiffent, aidé des journalistes brésiliens qui veulent se faire une place au soleil : les politiciens brésiliens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et l’opinion les balayer car « rejeter la faute sur les gringos avides qui veulent profiter de l’affaiblissement temporaire du Brésil lui paraît un excellent angle d’attaque vis-à-vis d’une opinion meurtrie et humiliée par le comportement d’une classe politique prédatrice et cleptomane » p.236.

Outre l’action, écrite au présent alors que le ton général est plutôt à l’imparfait du récit post-événement, la culture brésilienne urbaine puis indienne est distillée à bon escient, à mesure des exigences de l’histoire. Et d’incisives remarques ponctuent le livre : « l’oxi. C’est deux fois plus puissant que le crack et cinq fois moins cher. C’est un mélange de pâte de cocaïne, d’essence, de kérosène et de chaux vive » p.143 ; « une pisse de chat tout juste bonne pour un abruti de chasseur du Middle West adorant parader devant ses copains avec chapeau de cow-boy sur le crâne, santiags aux pieds et fusil à pompe à la main devant son énorme cross-over, sur le toit duquel on a planté des cornes de bœufs » p.17.

A qui veut connaître ce Brésil qui vient de remplacer la gauche compromise par une droite dure probablement pas meilleure mais neuve, lisez ce roman !

Patrice Montagu-Williams, Munduruku, 2019, Encre rouge éditions, 309 pages, €20.00 e-book Kindle €6.99

Le autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Note : le terme « métis » est un nom masculin qui donne « métisse » au féminin. Il est aussi un adjectif qui se décline de la même façon. Je sais que le dictionnaire intégré Microsoft Word est plutôt illettré en français, mais il existe Internet : https://fr.wiktionary.org/wiki/m%C3%A9tis

La présentation du livre par l’auteur sur YouTube !

Catégories : Brésil, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Svetislav Basara, Guide de Mongolie

Basara est serbe et écrivain de l’absurde. Quoi d’étonnant dans un ex-pays socialiste où le seul rêve autorisé, parce que matérialiste, est la vodka produite en abondance ? La littérature, c’est louche, surtout lorsqu’elle parle du sexe et des profondeurs désespérées de l’âme. Tout doit être rectifié pour aboutir à la réalité positiviste. Un ami suicidé l’envoie en Mongolie à sa place pour y écrire un guide. N’est-ce pas le prétexte à une rêverie sur l’extrême-orient des agences de voyage ? Fantasmer ce pays perdu et isolé, malheureusement contaminé par le socialisme soviétique au point de fusiller un météorologue pour n’avoir pas su planifier le temps, et de brûler une sorcière parce qu’elle évoque des choses qu’on esprit communiste ne peut pas voir.

Il y a du surréalisme dans ce roman onirique qui dérive aux franges du réel. De l’humour aussi, cette politesse du désespoir ainsi qu’on dit. D’un prêtre rencontré à la messe pour le suicidé (première absurdité), il dit : « Je crois qu’il aurait mieux valu qu’il eût été empalé, tant je déteste ce siècle des lumières. Cette époque anémiée où tout est exploré, dévoilé, éclairci. Or on sait bien que les choses qui comptent sont cachées dans les ténèbres » p.12. La dérive des Lumières a été le rationalisme, dont le socialisme est la traduction politique technocratique. Trop de socialisme incite au mysticisme, et pourtant : « C’est à la tradition bouddhiste que l’on doit la réussite spectaculaire de la doctrine communiste en Mongolie. Que de points communs : le déni des dieux, le sous-développement et l’indifférence pour les choses de ce monde, le mépris pour le laxisme démocratique » p.31. Délicieux, n’est-ce pas ?

L’auteur songe à cette fille qu’il voyait de sa fenêtre chaque soir, étant enfant. Elle se promenait dans sa chambre sans rideaux – toute nue. Par association d’idées, le voilà à chercher un bordel à Oulan-Bator, capitale mongole. Ils sont déguisés en poissonnerie et se tiennent dans l’arrière-salle. « Même en Europe occidentale un préjugé veut qu’il n’y ait pas de bordels dans les pays communistes. C’est absolument faux. Il y en a dans tous. Ou plutôt : il y en a et il n’y en a pas. Il y en a pour les étrangers, pas pour les indigènes. Non par souci de la santé et de la morale de la population autochtone – les communistes et la morale ! – mais parce que les gouvernants communistes ne permettent aucun plaisir à leurs sujets ; ils les obligent à se masturber, à se cogner la tête contre le mur, à violer, à voir leur moelle épinière se dessécher, à sombrer dans la délinquance juvénile, pour la seule raison que les types débilités et frustrés se laissent plus facilement manipuler » p.36.

Ah, le socialisme « avancé » du père Brejnev ! « Ce monde est horrible précisément parce que personne ne laisse personne en paix, que nous sommes tous, au plus profond de nous-mêmes, des tyrans et des réformateurs, pour parler sans détours : chacun de nous a la folle idée de refaire le monde – ni plus ni moins – conformément à ses opinions et à ses besoins. L’ampleur du mal que telle ou telle personne va pouvoir faire autour d’elle ne dépend que de ses aptitudes et des caprices du sort » p.49. On comprend mieux pourquoi les pays de l’est sont plus attirés par le libéralisme que par la social-démocratie : ils en ont soupé du caporalisme d’Etat. On comprend moins que les pays libéraux soient attirés par l’étatisme socialiste : ils sont lâches et flemmards et ont peur de la liberté, ils en appellent à papa l’Etat. Gilles et Jeanne associés le disent : je ne veux pas voter, je ne veux pas être représenté, je ne veux pas débattre – je veux seulement gueuler (et casser).

Rêve interdit, sexe frustré, embrigadement – ce ne sont pas les seuls maux du socialisme réel. Il y a encore l’activisme envieux de l’égalité. En témoigne Baïna-Bachta, bourgade serbe : « A l’époque de ma naissance, c’était un site nébuleux, un bourbier sur la rive droite de la Drina, l’endroit où le rêve d’une grande Serbie s’est pétrifié dans sa marche triomphale vers l’ouest. De ce bourbier émergeaient ici et là de petites maisons croulantes, bâties avec un tiers d’argile, un tiers de paille et un tiers de merde. Les demeures à deux étages d’avant-guerre étaient celles des ennemis du peuple, lesquels d’ordinaire n’étaient plus du nombre des vivants » p.93.

Alors le rêve autorisé revient sous la forme d’un Disneyland socialiste : le village Potemkine de la propagande. « Tout le monde connaît ces décors où sont peints des avions, des nymphes, de fastueux salons, tout ce qu’on voudra, avec des ouvertures où le modèle peut passer sa tête. De la même manière, dans les bureaux de propagande du Parti, les employés passent leur tête dans les ouvertures des décors voulus, puis les tirages sont distribués aux activistes, qui ont la prévenance de les mettre à disposition des historiens » p.96. Pourquoi, dès lors que l’on s’est libéré du socialisme, ne pas se réapproprier pour soi le rêve, se demande l’auteur ? Et de le privatiser en artiste, plongé dans un roman où le fil se perd, quelque part dans ce pays imaginaire qu’est devenu la Mongolie.

C’est assez étonnant pour être lu, très décalé par rapport aux pâmoisons narcissiques ou aux coulpes battues et rebattues de la plupart des écrivaillons français contemporains. Svetislav Basara rafraîchit notre regard sur le monde et secoue rudement les modes confortables d’Occident, telle une vodka citron : l’illustration judicieusement érigée en couverture !

Svetislav Basara, Guide de Mongolie, 1992 (traduit du serbe), 10/18 2008, 131 pages, €1.03 occasion

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent

La génération née avant-guerre attendait les œuvres des « littéraires » comme la génération d’aujourd’hui attend la dernière série américaine. Les auteurs étaient des marques et chacun appréciait, durant les trajets en métro ou en train ou le soir avant de s’endormir, leurs facéties et leurs pensées. C’était hier. Aujourd’hui, envahis de télé et de net, de mobiles et de réseaux sociaux, la « pensée » se dilue dans le magma de la « com’ ». Les livres sont réduits aux objets, voire au twitt, des marchandises « vues à la télé » ou rigolées dans le buzz. On les achète « pour consommer tout de suite » entre un paquet de lessive et un kilo de tomates. Cela donne du jetable à la Nothomb, des dictées courtes à la Delerm, du prêt à penser – tout un histrionisme de papier que l’horreur de s’encombrer fera bientôt donner au recyclage.

Rien de tel avec Alain Finkielkraut. Grand Français né à Paris de parents venus d’ailleurs, agrégé de lettres modernes, vingt-cinq ans enseignant l’élite polymatheuse avant d’être élu Immortel, il renoue avec ses ancêtres intellectuels des années 50. Il lit, il pense, il prend du temps – contrairement aux fronts bas et masques de bêtise immonde de ceux qui l’ont conspué samedi dernier sous couvert de « gilet jaune ». « La France est à nous ! » braillaient les imbéciles, tandis qu’Alain Finkielkraut était la preuve même de la méritocratie française.

La populace sait-elle lire ? A regarder les interjections des « réseaux sociaux », ça gonfle (version bas-ventre), ça déprime (version cœur d’artichaut), ça prend la tête (version beauf potache). Or, nous dit Alain Finkielkraut, la lecture nous fait homme. C’est-à-dire ni ange, ni bête, ni « bureaucrate (…) d’une intelligence purement fonctionnelle », ni « possédé (…) d’une sentimentalité sommaire, binaire, abstraite, souverainement indifférente à la singularité et à la précarité des destins individuels » p.9. En bref sans la littérature, cette médiation, « la grâce d’un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible » p.10.

Le fascisme de rue en chemise jaune est l’occasion de relire un livre paru en 2009, un livre de lectures, neuf exactement, toutes du XXe siècle. Un seul Français : Albert Camus ; deux Russes et deux Américains, un Tchèque, un Allemand et une Hollandaise. Ajoutons (le total peut être supérieur à 100) au moins deux Juifs. On sait la sensibilité juive écorchée de Finkielkraut qui le fait parfois déraper dans l’irrationnel quand il s’agit de la politique, cette mauvaise foi permanente. Rendons-lui grâce de sortir de sa culture identitaire (contrairement à ses conspueurs) pour apprendre d’autres écrivains qui ne sont pas de son ethnie. Mais ils sont de sa « culture » et c’est ce qui importe. Nous savions Alain Finkielkraut doué d’une grande intelligence ; il prouve qu’il a aussi du cœur.

Car ses lectures sont des passions. Elles nous font, certes, réfléchir sur l’humain, mais pas sans exemple incarné, éphémère, singulier. L’humain ne se réduit surtout pas à l’Humanité, cet objet d’abstraction d’une Histoire à la Hegel. L’humain est au contraire l’être là, devant soi, celui qui désire et qui aime, qui a du courage et de la lâcheté, ancré dans sa petite vie aussi respectable qu’une autre. « L’œuvre d’art, disait en substance Alain, ne relève pas de la catégorie de l’utile. Si l’on veut juger de sa valeur, on doit donc se demander non à quoi elle peut nous servir, mais de quel automatisme de pensée elle nous délivre » p.13.

C’est donc le Ludvik de Kundera qui écrit par dérision « vive Trotski ! » à sa fiancée partie en formation militante. Ce qui enclenche l’engrenage de la bêtise socialiste, du Complot contre le Peuple, du grain contre la marche de l’Histoire, en bref tout ce « sérieux » ineffable des croyants.

C’est l’Ivan de Grossman, dénoncé par un « camarade » de Parti, qui se refuse à condamner le délateur en montrant que chaque Judas est un être irréductible à son acte.

C’est le Sebastian de Haffner (l’auteur et son double) qui montre combien « l’encamaradement » des hommes tend à rendre l’Etat totalitaire, le groupe fusionnel comptant plus que tous les principes moraux. Ce qui réduit la « race » à la biologie alors qu’elle signifiait, dans l’Ancien Régime, « une forme de noble fermeté, une réserve de fierté, de force d’âme, d’assurance, de dignité, cachée au plus intime de l’être » p.89.

C’est le Jacques de Camus (son double là aussi) qui refuse d’abandonner l’existence humaine à l’Histoire et la justice concrète aux slogans militants.

C’est le Coleman de Roth, professeur d’université d’origine nègre qui s’est dit juif pour se marier, accusé de racisme par l’ignorance de langue de deux potaches qui séchaient les cours. Et tout l’engrenage de la moraline, de la bien-pensance abêtie de grégarisme médiatique, rejette ce mouton noir du consensus politiquement correct. Cela au pays des libertés américaines, évidemment.

C’est le Jim de Conrad, féru d’aventures et d’héroïsme dans ses rêves mais toujours en décalage d’un bon choix dans la réalité vécue. Il n’est jamais à la hauteur de la mission qu’il se donne et, au lieu de se contenter de vivre sa vie, il veut la créer, toujours en retard parce qu’il ne peut rien prévoir de l’inattendu.

C’est le narrateur sans nom des ‘Carnets du sous-sol’ de Dostoïevski, qui croit que l’intérêt et la volonté ne font qu’un, ne réussissant dans l’existence qu’à se rendre invivable. Egoïste, aigri, cherchant à se faire reconnaître, il se rend inexistant.

C’est l’Austin de Sloper qui croit être avisé et aimant en montrant à sa fille combien son soupirant est un coureur de dot, faible et inintéressant. Au risque d’inhiber un destin qui aurait pu être heureux, sait-on jamais ?

C’est la Babette de Blixen, servante française communarde exilée en Suède luthérienne, qui monte un banquet énorme avec ses gains de loterie pour affirmer que l’art est plus fort que l’ascétisme croyant. Parce que l’on vit ici et maintenant et pas dans l’éternité ; avec tous nos sens et pas en purs esprits ; avec les autres hommes et pas avec ses seuls principes.

Ce sont tous ces « héros » trouvés dans la littérature qui font penser. Penser à l’esprit de sérieux, à la croyance en la Vérité absolue. Penser à la culpabilité du bon droit ou de la bonne conscience, à cette raison pure qui est comme un alcool sans eau : elle brûle immédiatement tout ce qu’elle touche en faisant disparaître aussitôt tout raisonnable. Finkielkraut dénonce à l’envi « les ravages provoqués par la prétention humaine à occuper la place que Dieu a laissé vacante » p.20 ou ceux qui se veulent « déchargés du fardeau de la liberté par l’instance qui s’assignait pour mandat la libération de tous les hommes » p.49. Il exalte plutôt la « révolte des modérés », ces humains trop humains et qui tiennent à le rester. Vous peut-être, moi en tout cas.

Il y a beaucoup à lire, à méditer, à citer, dans Un cœur intelligent. Il vaut bien mieux que les tonnes de littérature à l’estomac, aussi insipides qu’indigestes, qui peuplent à chaque rentrée les rayons. Voici un livre qu’on ne jette pas : on le transmet. Ce qui est peut-être le plus bel hommage.

Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, 2009, Stock/Flammarion, 282 pages, €20.30 e-book Kindle €6.49

Egalement sur ce blog : Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

Catégories : Livres, Politique, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Steven Saylor, Du sang sur Rome

L’auteur, Américain diplômé d’histoire et de littérature antique de l’université d’Austin au Texas, reprend le Plaidoyer pour Sextus Roscius d’Ameria qu’a prononcé Cicéron en 80 avant notre ère sous le règne du dictateur Sylla. Il en fait une enquête policière sous les Romains.

Gordien, son personnage, est un détective du temps déjà mûr et pas riche, qui boit trop et vit avec une femme esclave, Bethesda. C’est un fouilleur, un fouineur ; il reste tourmenté tant qu’il ne sait pas la vérité.

C’est l’occasion pour nous, lecteurs, de vivre en Rome antique au jour le jour, avec ses odeurs puissantes, sa violence dans les rues et sur les grands chemins, le sexe omniprésent, la superstition envers les dieux, la richesse ostentatoire de quelques-uns, les enfants abandonnés et les citoyens déchus par les proscriptions politiques. Qui plus est, c’est bien écrit. De riches spéculateurs profitent des incendies, courants à Rome, pour racheter à vil prix les propriétés ou les voisines menacées par le feu, afin de faire monter les loyers ou de revendre les emplacements avec profit. L’atmosphère est assez bien rendue malgré la pudeur puritaine qui voile beaucoup et quelques anachronismes. Tel le mot « pédophile » (p.127) dont le concept même n’existait pas chez les Romains ni chez les Grecs, ou la mention de « pâtes » aux asperges (p.268) qui n’ont pas existé avant l’an 800 de notre ère en Italie, venue d’Arabie via la Sicile, et qui devaient plutôt être de la « semoule » – mais peut-être est-ce une faute des traducteurs ?

Un jour, un jeune homme vient solliciter Gordien dans sa villa de l’Esquilin, un quartier populaire de Rome au-dessus de Subure. Tiron a 23 ans, il est assez beau selon les normes romaines en matière de sexe, mais préfère les filles, tout comme Gordien les femmes (contrairement à l’auteur). Il est l’esclave et le secrétaire de Marcus Tullius Cicero, « Pois Chiche » pour le pif rond et fendu d’un grand-père, chargé de défendre Sextus Roscius accusé de parricide. Un crime abominable à Rome et qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire autant que symbolique : le fouet sur tout le corps puis la noyade en sac avec un singe, un coq et un chien, le Tibre se chargeant de purifier la Ville en portant cette horreur jusqu’à la mer.

Mais Sextus Roscius était à la campagne au moment des faits et le vieux Sextus a été poignardé à mort dans Rome en allant voir une prostituée enceinte de lui. Le fils a-t-il payé des tueurs ? A-t-il comploté la mort de son père qui voulait le déshériter ? S’est-il vengé d’avoir vu préférer un jeune frère plus séduisant et plus fidèle que lui ? L’a-t-il lui aussi assassiné ? Gordien enquête, Gordien risque sa vie, Gordien parvient.

Il trouve des preuves que ses cousins ont récupéré les biens de famille et l’ont mis dehors ; qu’une « proscription » opportune a permis à un ancien favori de Sylla, esclave égyptien beau comme un dieu, d’acheter 2000 sesterces des propriétés qui en valaient 6 millions ; que Sextus était bon avec ses esclaves mais violait ses filles dès avant leur puberté ; que l’aînée de 16 ans couchait avec tous les mâles pour se venger de son père et trahissait ses défenseurs pour qu’il soit condamné.

Certes, tout est fait pour aboutir au plaidoyer de Cicéron à la tribune des Rostres sur le Forum, fait d’histoire qui ne peut être changé. Mais l’auteur a dû inventer l’accusation du procureur Gaïus Erucius, qui ne disposait que d’on-dit en guise de preuves et en appelait à la menace du redoutable Sylla en cas d’acquittement. Le plaidoyer de Cicéron emportera la nette majorité des sénateurs appelés à juger, notamment par son appel aux vertus romaines et à la moralité de la vie campagnarde.

Mais la victoire n’arrête pas le roman. Deux rebondissements inattendus attendent encore le lecteur…

Steven Saylor, Du sang sur Rome (Roman Blood), 1991, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans de Steven Saylor chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Laurent Olivier, Le pays des Celtes

Curieux objet que ce livre qui commence par un délire imaginaire comme un trip à l’acide d’où l’auteur revient « fatigué, la tête te tourne » (mais après l’étonnante réminiscence sensuelle d’un village gaulois), et qui se termine dans les envolées philosophiques sur le présentisme en histoire – une thèse ultracontemporaine qui pourrait bien ne pas résister au temps et passer de mode. Entre les deux, peut-être une collection d’articles revus et organisés en plan chronologique pour aboutir à la « mémoire » gauloise.

Les voix du passé rappellent combien « les Gaulois » ont été vus avant tout comme anti Grecs et Romains – donc « barbares » – combattant nus et mettant en avant leurs plus féroces guerriers dans les clameurs fusionnelles des compagnons. Inorganisés, animaux, hâbleurs, bâfreurs et buveurs, « fainéants retors » et « méprisant tout le monde » (p.54), les Gaulois sont devenus l’anti-modèle de « la » civilisation, ce juste milieu du milieu du monde qu’est à l’époque la Méditerranée. « Que manque-t-il donc aux Gaulois ? Tout ce qui fait la force des Romains : la réflexion, la détermination, le courage dans l’adversité, mais aussi la prudence, la fidélité aux institutions et l’obéissance aux lois » p.57. On croirait lire une critique des Gilles et Jeanne de notre temps. En bons bobos écolos, les Romains selon Strabon au début du 1er siècle de notre ère, reprochent aux Gaulois de se nourrir surtout de lait et de viande, délaissant les produits élémentaires de l’agriculture. Mais les Celtes ont évolué en deux millénaires, les Keltoïs évoqués par les premiers historiens grecs comme Hérodote (probablement tous les non-Grecs au nord du pays) ayant peu à voir avec les Galli dépeints par César.

La Gaule sort de terre lorsque les Européens du XVe siècle découvrent les « Indiens » nus d’Amérique et réfléchissent au « bon sauvage ». Nos émotions inhibent notre raison et nous empêchent de chercher la signification des actes que nous observons. Ce qui se produit avec l’Amérique a dû se produire avec les Antiques. C’est alors que les fouilles de hasard commencent à reconnaître la Gaule dans les objets matériels : « nous aussi avons été sauvages » p.102. Mais « jusqu’aux années 1860, on ne sait pas à quoi ressemble la culture matérielle des Gaulois » p.111. Les sources historiques ont conduit à interpréter faussement les vestiges – jusqu’aux découvertes suisses et celles d’Alise (Alésia). Les découvertes se succèdent, y compris celles de tombes ornées : il peut donc exister un art des peuples non civilisés. L’Allemand Jacobsthal, dans les années 1920, reconnait un authentique art celtique, « attirant et repoussant ; il est loin de la primitivité et de la simplicité, il est raffiné en pensée et en technique, élaboré et intelligent, ; pleine de paradoxes, sans cesse en mouvement, curieusement ambigu, rationnel et irrationnel, sombre et étrange – loin de l’humanité aimable et de la transparence de l’art grec » p.138. « C’est fondamentalement qu’ils n’ont pas le goût du réalisme », ajoute Henri Hubert p.139, chargé d’organiser le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain en Laye, le prédécesseur de l’auteur. André Breton récupérera ces « forêts de symboles » de l’art gaulois au profit du surréalisme p.143.

Mais la résurgence du passé n’est pas neutre. Le nationalisme exacerbé des XIXe et XXe siècles a teinté les gauloiseries d’antigermanisme primaire et rejeté le monde anglo-saxon aux marges. « La guerre des Gaules est relue sous l’aspect d’une lutte nationale contre l’oppresseur étranger » p.160. Les Gaulois ne sont qu’une branche des Celtes, coincés entre la Belgique et l’Aquitaine, les Helvètes et la Province (Provence) romaine ; quant aux Germains raciaux de Kossinna, ils sont vus par des préjugés développés en erreurs. Les nazis se prévalent des seconds, les français vaincus des premiers : « Pétain se drape littéralement dans les symboles de la Gaule éternelle » : yeux bleus, moustache fournie, francisque de Vercingétorix (p.165). Car le passé est hybride : « il est simultanément objet (d’investigation, de connaissance) séparé de nous et projection, transfert du plus profond de nous-mêmes » p.209. C’est ainsi que les grands guerriers gaulois ont autour d’eux une cour d’amis proches et de fidèles, les soldures, ne connaissent pas la neutralité de l’Etat mais les liens d’homme à homme – bien qu’élus pour un an et pour la guerre. L’usage de la force est décidé collectivement et la violence personnelle qui a tant frappé Grecs et Romains est déléguée par la collectivité – comme dans l’Iliade. La parole du barde transforme les gestes du roi en prestige, dont le plus grand est de redistribuer les richesses. Cette économie du don n’est pas viable dès lors qu’une économie proche fonctionne sur l’accumulation : « Les fondements d’un échange inégal se mettent donc en place. Plus exactement, une économie marchande étrangère vient se greffer sur une économie indigène du don et de la dette, qu’elle exploite comme une source intarissable de profits » p.257. Aujourd’hui voit rejouer le même écart : socialistes français dépensiers clientélistes contre capitaliste anglo-saxons avisés…

Ce n’est que dans la dernière partie, Mémoire gauloise, que l’auteur se prend enfin à évoquer pour aujourd’hui les Celtes et les Gaulois du passé. La science gauloise est attestée par « les créations des géomètres celtiques », proche des pythagoriciens p.268. Pour l’auteur, l’histoire est composée de traces matérielles, écrites ou conservées sous la terre, en bref une archéologie. Le « passé » est toujours vu avec l’œil d’aujourd’hui, un aujourd’hui qui ne cesse de changer avec le temps qui passe. En bref, « les Gaulois » ne seront jamais figés en une essence immuable mais toujours observés avec un œil neuf – différent – en une « convergence temporelle » p.284. Après « l’histoire nationalisée » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a succédé une « histoire socialisée » dans l’entre-deux guerres ; aujourd’hui verrait « une archéologie de la mémoire historique »« un présent compressé du présentisme » selon l’auteur (p.293).

Intéressant, inégal, trop long et parfois répétitif sur la « philosophie » de l’histoire, ce livre d’un conservateur du musée des Antiquités nationales incite à revoir les Gaulois parmi les Celtes et les Celtes parmi les Grecs et les Romains. Il incite surtout à sortir des mythes reconstruits et des récupérations régionalistes ou nationalistes qui ne servent pas le savoir.

Laurent Olivier, Le pays des Celtes – Mémoires de la Gaule, 2018, Seuil collection L’univers historique, 334 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

Voir aussi sur ce blog :

Catégories : Archéologie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Isaac Asimov, Face aux feux du soleil

Un roman policier dans une histoire de science-fiction, tel est ce livre paru en pleine activité littéraire futuriste des années 50. Son auteur, né soviétique, naturalisé américain à 8 ans, est juif mais rationaliste. Il a fait des études poussées de biochimie et s’intéresse à tout. Les robots, encore dans les limbes de la mécanique en ces années d’après-guerre, lui donnent l’occasion de réfléchir. Il pose ainsi les trois lois de la robotique, devenues célèbres :

Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ;

Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ;

Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

L’histoire qu’il conte justement dans Le soleil nu (traduit sous le titre Face aux feux du soleil), montre combien la Première loi est approximative : un robot peut en effet, mais pas directement, tuer un humain.

Nous sommes dans un futur indéterminé. Les Terriens ont essaimé dans les planètes habitables de l’hyperespace voici trois cents ans, et chacune des planètes s’est spécialisée. La Terre s’est enfoncée dans le sol, ses 8 milliards d’habitants s’entassent dans des cités souterraines. Leur phobie est d’être face au soleil et au grand espace du ciel ; ils lui préfèrent la promiscuité de la foule et des murs autour d’eux. A l’inverse, la planète Solaria limite ses habitants au nombre de 20 000 et fait fabriquer les objets et cultiver la terre par une armée de robots spécialisés.

Solaria se voit comme Sparte, où une élite minime mais guerrière, tient les hilotes qui produisent. Ce qui permet aux humains solariens de vivre seuls, entourés d’une horde de serviteurs robots, sur d’immenses domaines munis de tout le confort requis. Les contacts sont réduits au minimum, surtout par visioconférence, et les accouplements sont non seulement obscènes mais répugnants et limités à l’ordre de faire un ou deux enfants. Lesquels sont prélevés embryons et élevés en couveuses, puis par des robots affectifs, jusqu’à ce qu’eux-mêmes puissent régner tout seul sur un domaine libéré par un décès. La génétique est scrutée à la loupe, l’élevage dosé en exercices et aliments, les contacts grégaires progressivement réduits avec l’âge. On se demande aujourd’hui comment ces cerveaux avancés n’ont pas inventé la procréation assistée ou le clonage ; on se demande aussi comment de tels enfants peuvent s’épanouir sans contacts réels avec de vrais humains. Mais l’idée que nous avons est que cette façon d’être reflétait l’idéal soviétique de l’époque, un scientisme exacerbé dirigé par un parti ordonnateur tout-puissant – en même temps que l’idéal individualiste yankee à son apogée : chacun sire de soi et de chez soi, perclus de loisirs et sans aucune contrainte matérielle.

Dans cet univers de charme, un meurtre se produit. C’est inouï ! Un « bon Solarien » est sauvagement assassiné dans son laboratoire. Chacun soupçonne sa femme, retrouvée évanouie auprès de lui, mais nul témoin ni arme du crime, sauf un robot grillé par l’incroyable transgression de la Première loi sous ses yeux – ni même cette inexplicable « proximité » physique, impossible puisqu’insupportable. Comme le crime n’existe pas en société parfaite (telle l’URSS), le seul « détective » chargé de la sûreté est déboussolé. Il fait appel à un être qu’il méprise mais qui sait ce que lui ne sait pas : un Terrien.

Elijah Baley est inspecteur de grade C6 dans la New York underground. Il est appelé à Washington et envoyé illico sans avoir rien à dire en mission d’assistance sur Solaria. Sa hiérarchie lui demande, off, d’observer avec attention la société solarienne pour en détecter d’éventuelles failles. Car la Terre, qui a peur de l’espace, se sent menacée par les robots envahissants que produit Solaria à la perfection.

En bon terrien, Elijah a une phobie du soleil, du vent, de l’herbe et du ciel immense. Il s’en évanouit de panique lorsqu’il s’y trouve confronté. En bons solariens, ses interlocuteurs et interlocutrices ont une phobie de la proximité physique, du contact, des odeurs et de la respiration, sans parler des enf… enfin, vous savez, de ces choses qu’on est forcé à faire pour se reproduire. Ces contrastes ne rendent pas l’enquête facile, même si Baley est aidé par un robot de la planète Aurore avec qui il a déjà travaillé, Daneel, qui a une belle apparence humaine de Spacien (terrien essaimé dans l’espace).

Si le robot est très logique, ce qui est utile, il n’est pas intelligent, ce qui est le propre de l’humain. Baley découvre, face aux Solariens et à Daneel, combien les humains, justement, ont démissionné face aux réel environnant ; ils doivent surmonter leurs névroses d’espace ou de contact pour vivre enfin une vie digne. Cette échappée humaniste ouvre l’énigme à une certaine philosophie du futur qui m’avait séduit à l’adolescence. Car l’assistanat mécanique trop poussé conduit à l’égoïsme et à la flemme, incitant à se retirer de tout contact avec les autres et à mépriser tous ceux qui travaillent au profit de la pure gratuité d’un art créé pour soi seul ou pour dominer toujours plus.

Face aux feux du soleil est le second roman du cycle des robots, après Les cavernes d’acier (1953), mais peut se lire indépendamment.

Isaac Asimov, Face aux feux du soleil (The Naked Sun), 1957, J’ai lu 2002, €5.00 e-book Kindle €4.99

Isaac Asimov, Le grand livre des robots : Nous les robots (nouvelles) – Les Cavernes d’acier (roman) – Face aux feux du soleil (roman), Omnibus 1990, 998 pages, €27.00

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Raymond Aron se demande, en 1955, quel est l’opium des intellectuels. Sa réponse, à l’époque, est évidente : le marxisme, bien-sûr ! Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droitdelhommisme des bobos années 1990. L’opium qui monte aujourd’hui serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse et d’austérité chrétienne monastique ?

Toute ma génération est tombée dans le marxisme étant petit et certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. Les reconnaissables de cette espèce sont la gauche extrême balançant entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat. Les plus pervers ont inhibé tout changement au parti Socialiste, freinant des quatre fers dès qu’il s’est agi de réformisme mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Au fond, comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Avis aux Gilles et Jeanne qui croient rejouer 1848… et qui accoucheront peut-être de Napoléon avec la bénédiction et les algorithmes de Poutine.

Le marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui est resté longtemps le modèle du parti Communiste français avant de se réfugier dans les hautes sphères de l’intellocratie platonicienne à la Badiou. Il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos – et combien elle leur manque aujourd’hui qu’ils sont réduits à faire des ronds sur un point en braillant, sans articuler leurs revendications fiscalo-anarchistes. La pensée communiste avait pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Raymond Aron écrit : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion).

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre, largement inachevée, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les primaires. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés privilégiés, réaffirmé en congrès et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot (en témoigne le directeur de l’Humanité en faillite qui accuse… les autres et pas son positionnement), les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe) – même les attentats contre le musée juif de Bruxelles seraient l’œuvre du Mossad !…

Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Le marxisme dévoyé en communisme de parti est sorti de la critique pour agir comme une religion. Ce que disait déjà Aron il y a plus de soixante ans : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7). Marx n’est lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits inter-testamentaires d’Engels ou de Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste de ses prêtres, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait (sauf des gilets jaunes) ?

Mais il pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés, nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui adulent Castro et Chavez qui nous contrediront – ni les porteurs d’uniformes jaunes minés par les militants lepénistes.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent toujours à gauche, comme chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique, ou chez les gilets qui haïssent tous ceux qui parlent mieux et plus fort que les leurs…

Certes, ce pavé Aron de 1955 en trois parties (1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels) évoque des questions désormais passées, celles d’une époque portée au fanatisme après la lutte contre le nazisme. Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à la ringardise. La méthode est applicable aujourd’hui : la sociologie des intellos demeure plus que jamais et la critique de la croyance est éternelle.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, €10.20 e-book Kindle €10.99

Catégories : Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,