
Si ce livre est un roman, le chef d’orchestre autrichien Karl Ludwig Kleiber (dit Carlos après son séjour en Argentine), existe bien. Il est né à Berlin en 1930 et est décédé à 74 ans d’un cancer de la prostate en 2004. Il était perfectionniste et d’un grand talent. Monsieur Le Maire lui rend hommage sous la forme d’un opus enlevé, qu’on dirait dicté plutôt qu’écrit, chapitre après chapitre.
Le narrateur, un journaliste dans la quarantaine qui ressemble à son auteur (grand, les yeux bleus, marié, quatre enfants, habitant Paris, parlant parfaitement allemand) interroge un violoniste qui a travaillé sous la baguette du chef. Il habite un vieil hôtel de Rome, chambre 509 du Hassler, où il attend la fin, avec son petit ami Dieter (coquetterie d’écrivain hétéro). II montre l’inversion aussi du décor. Le mélomane se retrouve plongé dans l’univers des orchestres-fonctionnaires, qui se fichent bien de leur chef d’orchestre – sauf lorsqu’il est grand. Ainsi Furtwängler, Karajan et Kleiber. Des sommes astronomiques que l’on propose aux grands chefs, plus de 100 000 euros par concert.
L’auteur, homme politique très au fait des relations européennes, fait digresser parfois l’anonyme petite main de la musique sur « la rhétorique inimitable de la culpabilité allemande après guerre », et sur les écarts entre mentalités française et allemande (que Nietzsche avait déjà notés) : « la cathédrale de Cologne, la jeune nation allemande répond à la révolution de 1789 », « au train où vont les choses, vous finirez comme nous, la Grande France en Europe, une petite Autriche dans le monde », «je le vois à vos questions, vous mettez trop de raison en tout, pas assez de sentiment ».
Avec un insistance sur la France, trop centrée sur elle-même (comme l’Allemagne), mais qui se veut universelle (plus l’Allemagne). « Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. Plus personne ne se laissera prendre à votre truc. Y compris les Allemands. Comprenez une fois pour toutes que les Allemands sont à la fois puissants et provinciaux, provinciaux et puissants. Quand cela les arrange, ils se replient sur eux et impossible de leur faire prendre la mesure de leurs responsabilités. Le lendemain, ils prennent deux ou trois décisions économiques qui écrasent leurs voisins. En toute bonne conscience. »
Écrit fluide et court, le roman se lit vite. Ce qu’on en retient ? Le nom de Carlos Kleiber, pas vraiment connu en dehors des mélomanes, la réflexion curieuse mais juste que l’on comprend mieux la musique dans le bruit, le désir d’écouter « l’enregistrement préféré » de Le Maire, la Symphonie n°6 Pastorale de Beethoven dirigée par le Maître, les réflexions sur l’Allemagne et la France en passant.
Bruno Le Maire, Musique absolue – Une répétition avec Carlos Kleiber, 2012, Folio 2014, 128 pages, €2,77, e-book Kindle €7,49
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