Les dieux sont en colère. Chez les Grecs ils modifient l’ordre du monde. Mais il y a deux sortes de colère, l’une destructrice, l’autre fondatrice. La destructrice a une cause humaine tandis que la fondatrice correspond à un règlement de compte entre les dieux, dont les humains subissent les conséquences.
L’Iliade s’ouvre sur la colère d’Apollon parce qu’Agamemnon a piqué sa fille à son prêtre. Chriséis a été enlevée par les Achéens à l’occasion d’une razzia routinière de femmes sur les rivages de Troie (à l’époque, les femelles étaient du gibier convoité). Le prêtre Chrysès vient au camp grec réclamer sa fille et Agamemnon le rabroue grossièrement. Le prêtre adresse alors à son dieu Apollon une prière réclamant vengeance. Apollon l’exauce en provoquant une maladie qui décime les rangs des Achéens, mais seulement eux. Le devin Calchas révèle la cause de la colère du dieu et Ulysse doit ramener Chriséis à son père. Sauf qu’Agamemnon a été privé de sa proie. Il prend la captive qu’Achille devait avoir, d’où la colère du héros. C’est une retombée indirecte d’une catastrophe sur les hommes innocents. Contrairement à celle du Dieu hébraïque (unique, infini, omniscient, etc.), la colère des dieux grecs n’est jamais implacable (Déluge, Sodome, Apocalypse). Ils ne peuvent se résoudre à anéantir l’humanité tout entière, car ils ont toujours besoin de ses offrandes. Les dieux sont des êtres comme les hommes ; ils n’en sont pas détachés comme l’Abstraction hébraïque dont on ne prononce jamais le Nom.

Parmi les colères fondatrices, le mythe du partage de Mékôné. Prométhée a provoqué la colère de son cousin Zeus, nouveau souverain des dieux qui a détrôné son père Kronos. Il a décidé d’en finir avec la proximité des mortels qui était la règle jusque-là. Il leur réserve la seule fonction de l’honorer, lui et sa famille d’Olympiens. Prométhée est un Titan (ce qui a donné Satan en langue juive), un dieu ancien de l’Âge d’or. Il a été chargé par le nouveau souverain des cieux Zeus de répartir les morceaux d’un bœuf énorme lors du dernier festin rassemblant mortels et immortels. Prométhée accorde aux mortels la belle part de l’animal immolé, c’est à dire la viande comestible. Il réserve aux immortels les os dénudés de chair, camouflés sous la graisse appétissante (à l’époque).
Zeus feint la colère, mais elle justifie sa répartition du vivant entre mortels et immortels. En acceptant sa part de fumet au nom des Olympiens, il attribue du même coup aux hommes la part mangeable et corruptible de la chair. C’est leur destin d’être condamnés à se nourrir pour raviver leurs forces défaillantes dans le nouvel Âge. Les hommes chassés du Paradis biblique sont une conversion du même mythe, qui courait le Proche-Orient à l’époque.
Autre colère de Zeus que rapporte Hésiode, la fabrication de Pandora, la première femme. Tout comme l’Eve du Dieu unique, elle fait passer l’homme d’asexué à mâle – de l’âge d’or ou Paradis à l’âge de la nécessité ou travail et enfantement terrestre. Prométhée a volé une parcelle du feu sacré pour la donner aux hommes, et Zeus réplique par un autre type de feu, celui qui consume les forces des mâles, c’est à dire le ventre des femmes qu’il faut dorénavant nourrir et féconder. C’est donc par la colère divine qu’hommes et dieux, trouvent leurs places bien distinctes dans l’ordre du monde.
La colère (qui vient du grec choléra) est un emportement physique, affectif et mental qui conduit à la démesure. Elle change l’ordre du monde, soit en négatif s’il s’agit de colère de ressentiment, soit en positif si elle remet de l’ordre lors d’une « sainte colère ». Les cathos en ont fait un péché capital évidemment, puisque seule l’Église est en charge de définir le « bon » ordre du monde. La seule colère dite « sainte » est celle contre les démons. Le réalisme philosophique du Père de l’Église saint Thomas d’Aquin avoue quand même que « se mettre en colère est louable si l’on s’irrite selon la droite raison ». Il donne trois critères : un objet juste, une intention droite et une réaction mesurée. Il en revient aux Grecs.
Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50
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