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Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent

Wuthering, traduit en français par Hurlevent, est une variante d’origine écossaise de whither qui évoque la tempête. Ce mot expressif caractérise le personnage principal, Heathcliff, comme sa maison. La collection de la Pléiade a décidé de maintenir le mot anglais, au prétexte qu’on ne traduit plus les noms propres. Ce souci « scientifique » m’apparaît comme une démission. Traduire est toujours trahir, comme le dit si bien le proverbe italien « tradutore traditore ». L’assumer est signe de maturité. Prendre ses responsabilités en choisissant un nom qui fait sens en français est un mérite du métier de traducteur. C’est ainsi qu’en 1925, Frédéric Delebecque a trouvé ce nom génial : Les Hauts de Hurlevent. D’autres ont trouvé Haute-Plainte, Maison des vents maudits, Heurtebise, les Hauteurs tourmentées, les Hauteurs battues des vents, le Château des tempêtes, Hurlemont.

Heathcliff, enfant de bohémiens abandonné par ses parents, a été recueilli par Earnshaw qui l’élève comme l’un de ses enfants. Non sans jalousie de la part des enfants légitimes. Son fils aîné Hindley, rendu amer par la préférence de son père pour l’autre, fait souffrir le jeune garçon, tandis que sa sœur Catherine, du même âge que lui, le comprend et joue avec lui. Il tombe amoureux d’elle de façon passionnée et violente bien qu’il entende Catherine un jour affirmer qu’elle ne s’abaisserait jamais à épouser un bohémien.

Blessé dans son orgueil le jeune homme abandonne la maison. Il ne revient qu’au bout de trois ans après avoir tâté de l’armée et s’être semble-t-il enrichi. L’autrice délaisse toute explication, ce qui rend le personnage plus énigmatique. Catherine a durant ce temps épousé un homme insignifiant, Edgar Linton, qui ne l’aime pas et la maltraite. Son frère Hindley s’est marié lui aussi et, devant la fortune faite par Heathcliff, l’accueille volontiers à la maison. Mais celui-ci ne vit désormais que pour se venger et s’impose par sa force de caractère.

Catherine est bouleversée par son amour violent et sombre comme un envoûtement et elle en meurt au moment où naît sa fille, Cathy, qui n’est pas de son mari mais d’une faute avec Heathcliff. Lui a épousé Isabelle, la sœur de Linton, il ne l’aime pas et la maltraite (en miroir de Catherine) mais il tient en son pouvoir son demi-frère Hindley et son fils Hareton. Il laisse le gamin grandir en inculte, comme un animal sauvage livré à lui-même dans la nature, tout en muscles mais sans jugement, pour se venger des mauvais traitements que Hindley lui infligeait lorsque lui-même était enfant. Il attire chez lui Cathy et l’oblige à épouser son fils mal élevé et déplaisant. Son objectif est d’arriver à s’emparer des biens de Linton.

Le fils qu’il a eu d’Isabelle est joli comme sa mère, mais lâche, égoïste et fragile comme la lignée maternelle. Son père le méprise, et le jeune homme souffreteux ne tarde pas à mourir. Sa veuve Cathy, fille illégitime d’Heathcliff, se prend d’affection pour le solide Hareton et entreprend de le dégrossir, notamment en lui apprenant à lire. Heathcliff, une fois vengé par la réunion des biens due au mariage de Cathy et de Hareton ne souhaite plus que la mort pour rejoindre Catherine à jamais, dans les hauteurs célestes apaisée, au-dessus des tempêtueuses Heights.

Emily Brontë n’a connu qu’une vie douloureuse et dramatique, dans une région désolée et sauvage, le Yorkshire. La vie côtoyait sans cesse la mort pour la fratrie. Tôt orphelines de mère, isolées en presbytère, les fenêtres donnant sur le cimetière, une expérience au pensionnat dès 6 ans, victimes régulières de décès rapprochés (les deux sœurs aînés encore enfant), la déchéance du frère Branwell, alcoolique et opiomane après un amour adultère déçu, puis la mort de ses deux sœurs les plus proches, Anne de tuberculose et Charlotte récemment mariée et enceinte – rien dans l’existence n’a pu donner à Emily une image positive de l’humanité. Comme ses sœurs, elle est restée centrée sur l’imaginaire compensateur de l’enfance, et les jeux de rôle inventés par la fratrie, volontiers écrivains dès le plus jeune âge.

Heathcliff est créé comme un homme fatal, d’une pièce, dont le caractère est exagéré jusqu’à la perversité. Il est le démon incarné, prêt à pervertir deux familles jusqu’à la troisième génération parce qu’il a subi leur mépris de classe et un amour proscrit. Il se venge, pour rien, puisque les biens restent dans la famille d’origine. Mais il a un puissant relief car Emily Brontë l’a construit de ses rêves et qu’elle le connaît intimement. Elle écrit comme dans les contes, par oppositions : les Hauts de Hurlevent en hauteur, bâtisse massive, austère ; et Thrushcross Grange (la grange de la croix des muguets – ou des grives), dans le bas du pays, protégée des vents, moderne, luxueuse en comparaison. Brutalité et grossièreté de Heathcliff, un mâle fort qui aime la chasse et la nature ; sophistication et tempérament poétique des Linton, mâles faibles adonnés à la lecture. Le roman lui-même multiplie les points de vue, celui de Lockwood, propriétaire londonien contraint d’assister à l’histoire, Nelly la servante populaire mais pas irréprochable qui aime cancaner, et encore neuf autres par lettres, récits d’émotion, fragments de journal. Tous se contredisent et se complètent, empêchant toute interprétation univoque et morale, laissant le lecteur libre d’avoir son propre avis.

Heathcliff lui-même est ambivalent. Son nom est un oxymore, formé de heath, la lande végétale, et de cliff, la falaise minérale. Heathcliff est clivant, rendant toute fusion impossible ; or il vise à l’amour fusionnel avec Catherine, sa compagne de jeux dans son enfance, son premier émoi d’adolescent, sa conquête physique transgressive adulte. Heathcliff perturbe les sentiments, la famille, le couple, l’ordre social. Il impose sa force vitale populaire (et étrangère) à la fin de race bourgeoise (et de souche). A pays primitif, passions primitives. Darwin distillait ses théories sur la sélection naturelle, tandis que Nietzsche déployait son culte de l’énergie, deux auteurs qu’Emily connaissait, grande lectrice de livres et de journaux. L’époque était l’apogée de l’empire britannique, et Emily aimait à dire que la reine Victoria n’avait qu’un an de moins qu’elle.

Récit d’imagination encore romantique (noir) par son exigence d’amour absolu, proche de la pulsion de mort – et réaliste par sa peinture que la transgression volontaire et assumée des interdits moraux, sociaux, religieux. Ce contraste fait la puissance de ce roman, et sa nouveauté pour l’époque. D’autant qu’il met en scène des femmes qui égalent les hommes.

Pas moins de 11 films et 3 téléfilms ont adapté ce roman célèbre, écrit par une jeune femme qui fit scandale.

Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, 1847, Livre de poche 1974, 413 pages, €6,90, e-book Kindle €5,49 ou emprunt sur abonnement

Emily, Charlotte, Anne Brontë, Wuthering Heights et autres romans (Wuthering Heights, Agnes Grey, Le Professeur), Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

DVDLes Hauts de Hurlevent, Coky Giedroyc, 2009, avec Andrew Lincoln, Burn Gorman, Charlotte Riley, Sarah Lancashire, Tom Hardy, Koba films 2017, anglais, français, 2h15, €13,06

DVD Les Hauts de Hurlevent, Peter Kosminsky, avec Janet Mac Teer, Jeremy Northam, Juliette Binoche, Ralph Fiennes, Sophie Ward, Paramount 2003, anglais st français, 1h50, €28,79 ou doublage anglais, français, Imperial 2008, €17,52

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Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours

Histoire d’un pari, fou et réaliste comme tous les paris, qui fait effectuer le tour du monde au siècle industriel à un riche excentrique évidemment britannique. Quittant l’Europe, passant par le canal de Suez, traversant jusqu’en Inde, puis vers la Chine et le Japon, embarquant pour les Etats-Unis où prendre le train transpacifique, enfin passer l’Atlantique pour revenir à Londres via Liverpool. Ce gros succès de librairie en son temps n’est pas, pour moi, le meilleur de Jules Verne car il laisse peu de place à l’imagination. Mais j’admire son mécanisme horloger et ses personnages de caricature.

Phileas Fogg, Anglais et probablement ancien marin, ayant de la fortune sans qu’on sache (volontairement) d’où elle provient, mène une existence réglée comme un automate. Il est l’incarnation du capitalisme industriel rythmé par la pendule, aussi froid et impersonnel que l’efficacité le requiert. Mais l’aspect oublié du système est le pari. Chacun croit savoir que « le » capitalisme ne concerne que l’économie et le souci d’efficience maximale – or la dimension du jeu est cruciale pour faire tenir le mouvement. La simple administration des choses – comptable, automatique, équilibrée – n’est pas du capitalisme mais une sorte de Plan à la soviétique qui finit par s’user et gripper. L’expansion, le progrès, le renouvellement perpétuel par la quête du toujours autre est l’autre face – aventureuse, risquée, concurrentielle – du capitalisme. Phileas Fogg, au prénom de géographe d’Athènes au Ve siècle avant et au nom de brouillard londonien en est le symbole. Bien qu’immobile dans ses habitudes de vie dans la cité, il joue au whist à son club et n’hésite pas à sauter sur l’occasion d’un pari : faire le tour du monde en 80 jours.

Pari raisonné qui tient en même temps la folie du jeu et la logique de la raison, il est le ressort même du capitalisme. Car le décollage des transports en cette seconde moitié du XIXe siècle dans le monde, organisé par l’empire anglais pour une grande part, permet de tenter l’aventure. Il ne s’agit pas de record mais de jeu, pas de battre les autres mais de prouver que c’est faisable. Malgré la programmation des horaires des chemins de fer et des paquebots, les aléas sont toujours possibles – et ils seront nombreux. Malgré cela, la volonté compte, et l’habileté à rattraper le temps perdu est un aiguillon excitant du pari. Car il s’agit de courber l’espace dans le temps, pour anticiper Einstein.

Pour cela, la formidable énergie de la vapeur canalise les forces naturelles du charbon et du bois, tandis que la voile vient en complément, tout comme la force animale de l’éléphant en Inde. Le pari est un signe d’optimisme sur le savoir, sur la technique, sur l’ingéniosité des voyageurs. Son expression même est la bourse, c’est-à-dire le jeu risqué et raisonné sur l’avenir que l’on appelle spéculation. Le mot vient de speculum, le miroir, ce qui veut dire que l’on plonge en soi pour supputer des chances de gagner et de perdre. Pour l’automate, l’imprévu n’existe pas ; pour l’intelligence, l’automatisme ne suffit pas. De là cette lutte très humaine avec les forces de la nature que sont les tempêtes, la neige, le vent contraire, mais aussi les brahmanes fanatiques, les coutumes barbares, l’attaque des Sioux, les volontés contraires – et le soupçon de culpabilité pour un vol à la Banque d’Angleterre qui suivra Phileas Fogg jusqu’au dernier moment. En ce sens, le détective Fix est une idée fixe ; il veut mettre immobile le voyageur, en prison le joueur, arrêter pour vol son envol. Il est le saboteur d’Icare.

Un autre perturbateur est le valet Passepartout, Français donc courageux et généreux selon la typologie du temps, mais aussi léger et trop bavard. C’est Passepartout, ce trublion, qui va retarder sans cesse son maître : entrant dans une pagode avec ses chaussures, incitant à sauver l’épouse du rajah mort promise au bûcher, se laissant enivrer par Fix dans un bouge de Hong Kong, ne révélant rien de l’identité de l’inspecteur de police. Il se rattrapera parce qu’il est débrouillard, passe-partout, l’antithèse de son maître brouillard, Fogg. Cette dualité donne son mouvement à l’aventure car où serait le sel du hasard si tout était programmé ? Jusqu’au dernier instant, jusqu’à la dernière minute même au Reform Club, le lecteur ne saura pas si le pari est gagné. Un « coup de théâtre » assurera la bonne fin, mais il n’est qu’un automatisme des astres, une autre force naturelle avec laquelle compter.

Avancer, vivre, signifie lutter contre les forces d’entropie qui sont la mort des organismes. Le voyage exige des combustions : celle du charbon pour les machines jusqu’au bois des ponts et des intérieurs sur le dernier bateau qui a épuisé son charbon, celle du sucre pour l’éléphant, celle des bank-notes pour venir à bout des mauvaises volontés ou des défaillances techniques, celle de l’énergie individuelle pour supporter les hauts et les bas de la situation. Jouer est donc à la fois une innocence comme celle de l’enfant qui s’essaie, un agencement rationnel des choses et des moyens pour parvenir à son but, enfin une occasion de gagner ou de perdre qui maintient la volonté en haleine. Pour Phileas Fogg, le jeu s’arrête après la révolution. Le tour du monde étant fait, ne reste à explorer, à faire le pari et à gagner que cet autre monde qu’est l’amour. La belle Aouda sauvée des flammes indiennes sera cette compagne d’une nouvelle aventure.

Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873, Livre de poche jeunesse 2014, 256 pages, €5.50 e-book format Kindle €0.99 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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