Jared Diamond, Effondrement

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J’aime ces livres à la Fernand Braudel où l’archéologie et l’écologie sont mises au service de l’anthropologie. Le message de l’auteur, biologiste de l’évolution qui enseigne la géographie humaine à l’université de Los Angeles (UCLA), est que le succès ou l’effondrement des sociétés dans l’histoire est du à de multiples facteurs – dont l’environnement, mais pas seulement. « Je ne connais aucun cas dans lequel l’effondrement d’une société ne serait attribuable qu’aux seuls dommages écologiques : d’autres facteurs entrent toujours en jeu », écrit-il en Prologue p.27. Nous sommes bien loin du catastrophisme idéologique des petits intellos de la France militante ; nous sommes dans la science qui se fait, l’observation des choses et l’analyse du passé comme du présent.

Sa grille d’analyse comprend cinq facteurs principaux :

  1. Les dégradations infligées par une société à son propre environnement
  2. Les changements climatiques
  3. Les conflits avec d’autres sociétés
  4. Les relations commerciales amicales avec d’autres sociétés
  5. Les attitudes culturelles face aux changements

Bien entendu, les relations de l’homme et de son milieu sont importantes. Diamond en énumère 8 traditionnelles : déforestation, érosion et salinisation, gestion de l’eau, chasse et pêche excessives, introduction d’espèces allogènes, croissance démographique, impact humain par habitant. Plus 4 actuelles : changement climatique dus à l’homme, émissions toxiques, pénurie d’énergie, utilisation humaine maximale de la capacité de photosynthèse terrestre. Mais il montre admirablement comment certaines sociétés savent s’adapter aux changements et rectifier leurs erreurs, tandis que d’autres échouent : les mêmes Vikings ont réussi en Islande et échoué au Groenland ; sur la même île de Saint-Domingue, la partie haïtienne échoue lamentablement tandis que la partie dominicaine s’en sort plutôt bien ; le Japon des Tokugawa a réussi à gérer la forêt et empêcher déboisement et érosion, tandis que les habitants de l’île de Pâques ont déboisé et échoué.

Leçons pour le présent : « La disparition des Anasazis et celle d’autres peuples du sud-ouest des États-Unis illustre à la perfection la notion que nous avons développée d’interaction entre impact humain sur l’environnement et changement climatique ; elle souligne comment les problèmes écologiques et démographiques aboutissent à la guerre, exemples des forces mais aussi des dangers qui naissent au sein de civilisations complexes, dès lors qu’elles ne sont pas autosuffisantes et dépendant d’importations et d’exportations, et elle permet, enfin, de comprendre comment des civilisations s’effondrent rapidement après avoir atteint un apogée démographique et de pouvoir » p.215. Le Japon, l’Australie, les États-Unis sont dans ce cas de dépendance aujourd’hui ; la Chine en prend le chemin. A eux de prendre du recul pour adapter leur mode de vie à ce qui est possible, et à sélectionner leurs valeurs pour qu’elles soient efficaces en termes de survie.

L’autre exemple des Mayas est là pour rappeler l’importance des décisions prises par les chefs et les élites dans la survie d’une société. « Leur attention était à l’évidence focalisée sur leur intérêt à court terme : s’enrichir, mener des guerres, ériger des monuments, rivaliser les uns avec les autres et tirer assez de nourriture des paysans pour soutenir ces activités » p.278. Toute allusion à l’époque de l’écriture du livre, sous présidence George W. Bush, serait évidemment fortuite. Mais le lecteur français 2014 peut aussi penser à la présidence Hollande : sauf les monuments, presque tout y est (la « nourriture » d’hier étant aujourd’hui les impôts)…

Ces comportements irrationnels à courte vue sont dus bien souvent à des conflits de valeurs. Les Vikings du Groenland, chrétiens imbus de leur civilisation européenne, n’ont pas même pensé imiter les Inuits qui réussissaient sur le même territoire : cela aurait été déchoir, s’ensauvager. D’où ces dépenses somptuaires pour bâtir de grandes églises de pierres plutôt de que construire des umiaqs pour chasser le phoque. Importer à grands frais des ciboires, du vin et des vitraux plutôt que du bois d’œuvre. Une obstination à manger du bœuf plutôt que des poissons et du mouton. « La persistance dans l’erreur, le raidissement, le refus de tirer les conclusions qui s’imposent à partir de signes négatifs, l’immobilisme, la stagnation mentale » (p.668) sont des comportements mentaux conservateurs, réactionnaires, malheureusement trop fréquents dans l’humanité sûre d’elle-même. L’auteur évoque ces badernes françaises de juin 1940, vaincus en six semaines par des chars et des avions dont ils n’avaient même pas idée d’emploi, tandis que les Allemands avaient eux réfléchi…. les technocrates militaires français étaient tellement sûrs de refaire la même guerre qu’en 14-18, bien à l’abri derrière la ligne Maginot (p.655) !

On peut ajouter « l’effet de ruine » que cite l’auteur, cette répugnance à abandonner une politique, souvent par conviction « religieuse » : l’exemple du parti socialiste français est de ce type. L’Action française avant-hier et l’ultralibéralisme hier s’étaient aussi figés en dogmes quasi religieux, mais l’utopie laïque du socialisme et de son avenir radieux n’en reste pas moins une religion de moins en moins en phase avec les changements de l’époque. C’est le courage de François Hollande (s’il aligne ses actes à ses paroles) de renverser enfin la table pour adapter l’idéologie à ce que le pays à besoin, avec ce qu’il produit ici et maintenant, sans se payer de grands mots.

Mais tout ne vient pas d’en haut. La connaissance se répand et devient globale. A la base, les fermiers, les citoyens et même les entreprises savent s’adapter. L’exemple de l’entreprise américaine Chevron en Nouvelle-Guinée, analysée longuement par l’auteur, montre que l’exploitation du pétrole et du gaz peut être rendue la plus propre possible, avec le moindre impact sur l’environnement naturel et humain des lieux. Nous sommes loin du gauchisme des anciens soixantuitards reconvertis dans l’affairisme politique écolo qui forment le parti vert en notre pays !

Écrit de façon didactique bien qu’un peu bavard (la traduction lourdingue n’arrange rien, notamment les chiffres écrits interminablement en toutes lettres), le lecteur comprendra facilement comment on peu dater un site au radiocarbone, par dendrochonologie, par carottage ou par les isotopes. Une suite de monographies historiques complètent les auteurs traditionnels : vous apprendrez ainsi beaucoup sur les Vikings, les Mayas, l’île de Pâques et ses statues absurdes renversées, le Rwanda dont la guerre civile serait largement due à l’explosion démographique avec toutes ses conséquences sur la répartition des terres et du pouvoir, sur les Australiens qui s’obstinent à vivre comme les Anglais alors que leur terre ne peut pas soutenir ce mode de vie – et même sur le Montana, état pionnier sauvage illustré par un Brad Pitt au meilleur de sa jeunesse.

Jared Diamond, Effondrement (Collapse – How societies chose to fail or succeed), 2005, Folio 2012, 875 pages, €12.64

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