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Huysmans, En route

Quatre ans de rédaction pour ce livre « blanc » après le livre « noir » de Là-bas ; Huysmans conte en effet non plus le satanisme mais le catholicisme mystique. En route après En rade aussi ; non plus la ruine sexuelle à la campagne mais le ressourcement spirituel au monastère. Il est attiré par la religion de son enfance au travers de l’art, croyance délaissée depuis sa communion.

Retour au Moyen Âge : « Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! c’était, en peinture et en sculpture les Primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c’était le plain-chant ; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ». Le plain-chant surtout est pour lui la musique véritable, sans instrument, sans polyphonie, sans modulation, sans rythme. Le pur chant humain de la prière pour « révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prête encore immaculé de ses dons » p.1171 Pléiade.

C’est dire que sa « conversion » n’en est pas une, il s’agit plutôt d’un retour à « l’avant c’était mieux », d’une réaction au siècle bourgeois hanté par la question sociale. Les ouvriers comme les patrons sont égoïstes et habités par le goût du lucre, écrit-il dans le dernier chapitre, p.1459. La vie monastique de la Trappe, qu’il goûte une dizaine de jours, représente pour lui le socialisme idéal : égalité absolue, pauvreté universelle, travaux à chacun selon ses capacités et nourriture et vêtements à chacun selon ses besoins. Il montre ainsi que le socialisme de Marx et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion d’un Père. Au monastère, « le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées » dit le supérieur de la Trappe d’Igny (de l’Âtre dans le roman). Sauf que le sexe est banni et qu’il n’existe ni femme ni famille au monastère – et que toute amitié est interdite par la règle.

Ce phalanstère est aussi une utopie écolo, une Notre-Dame des landes dans la Marne, les moines cultivant leur potager, élevant leurs cochons, fabriquant leurs fromages et tissant eux-mêmes leurs vêtements. Seuls « les impôts » du siècle obligent à monter une « fabrique de chocolat » pour les payer. Il montre ainsi que l’écologie des idéologues romantiques et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion à la terre Mère.

Durtal, personnage principal de Là-bas, a perdu ses amis des Hermies et Carhaix de maladies, le premier d’une fièvre typhoïde, le second d’un flux de poitrine. Il se retrouve donc seul et célibataire à plus de quarante ans dans Paris. Écœuré par ses expériences sexuelles, surtout depuis que la goule Chantelouve de la messe noire lui a fait souiller involontairement une hostie consacrée qu’elle avait mise dans son vagin (détail croustillant !), il songe à se retirer du monde. Il fréquente les églises de Saint-Sulpice, Saint-Séverin, Notre-Dame des Victoires, le petit couvent de la rue Monsieur ; il lit sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Catherine Emmerich, saint Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, Angèle de Foligno ; il s’intéresse à la bienheureuse Lidwine, Hollandaise grabataire « expiant par ses douleurs les péchés des autres » p.1205. Car le grand argument de la Mystique est qu’il s’agit de compenser par la prière et par la « substitution » les douleurs des autres : souffrir les affres de la Passion pour prendre sur son dos les péchés du monde… Un masochisme catholique suicidaire quand on y pense, bien dans la ligne de cet ici-bas méprisable et de la chair honnie. Huysmans reprend même la théorie que la Révolution française n’est advenue que parce que les couvents et monastères ont sombré dans la Commende et qu’ils se sont effondrés de l’intérieur, n’encourageant pas les vocations, donc tarissant le flux continuel des prières. « La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire » p.1463.

Durtal, personnage tourmenté d’incertitudes et ravagé de débauche – comme l’auteur – dialogue tout au long des chapitres avec lui-même, constituant l’histoire du roman. « Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure, maintenant, c’était le silence et la mort. Les ténèbres complètes se faisaient en lui » p.1408. Sa part d’ombre, il l’expulse sur ce bouc émissaire commode qu’est le « diable », invention des sectes apocalyptiques juives reprise avec enthousiasme par le christianisme pour imposer son pouvoir idéologique sur les âmes et la puissance temporelle de ses clercs. Le diable s’immisce au fond jusqu’au fond de lui et ergote, suscitant des arguments physiques, passionnels et rationnels pour le faire douter. La nuit, il rêve de sexe torride et « sent » au réveil une forme glisser de son lit… Il est en bref un grand nerveux dévasté, un angoissé aux fantômes imaginaires, un petit enfant qui a besoin de son Père – à 40 ans ! Il est « une âme effarée par la Grâce », écrit-il à Jules Huret en 1895.

Deux parties, la parisienne errant d’église en église sans jamais y trouver le repos ; la seconde à la Trappe dans une cellule nue en ne mangeant que des légumes à l’eau mais avec une discipline et une liturgie qui libèrent. Peu d’action mais un cheminement intérieur nourri d’érudition sur les saints et saintes mystiques (hommage aux femmes, pour une fois) – toute une suite d’inventaires que l’auteur affectionne comme un bambin compte ses jouets. Il découvre avec délices les trois étapes spirituelles monastiques : vie purgative, illuminative et unitive ; il en reste ici à la première.

L’art catholique comme vecteur de la Grâce divine, tel est le projet. « Les cagots et les dévotes » qui peuplent le catholicisme moderne le débectent car, « décidément cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute ! » p.1395. « Des cafards et des pleutres ! Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain en quittant Dieu. Et les dévotes étaient encore moins rassurantes » p.1200. Le lecteur notera malicieusement que l’auteur reprend la caricature que l’on fait du Juif pour parler du Catholique, au moment même où l’affaire Dreyfus débute dans un déchaînement de haine émissaire (1894).

Mais pour suivre l’auteur, il faut y croire. Pour Huysmans, la foi « c’est l’irrésistible entrée d’une velléité étrangère en soi » p.1296. Comme le diable, Dieu agit dans sa créature – censée n’avoir donc aucune volonté, aucun libre-arbitre. Il suffit de se laisser faire… Nombre de lecteurs et lectrices se sont convertis à son époque après lecture du roman ; Péguy, Claudel, François Mauriac ont reconnu son influence sur leur génération. Certains aujourd’hui y reviennent pour « retrouver » le catholicisme essentiel.

Mais cette secte latine du christianisme continue par dogme à haïr ce monde-ci au profit d’un autre monde possible ; de vilipender la chair et le sexe sans reconnaître (comme un Platon) son statut d’intermédiaire vers le Bien, le Beau, le généreux ; de mépriser intelligence et savoir au nom de l’Obéissance et de la Soumission obscurantistes, vantant « l’idiot (…) sublime (…), la preuve que l’âme s’identifie avec l’Eternelle Sagesse, plus par le non-savoir que par la science » p.1394.

Le sexe, cette hantise, ce « péché originel » qui reproduit la faute par l’hérédité ! « Au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles [leur vagin…] et c’était un âge mûr ignoble » p.1342. Description dantesque de l’esclavage des sens vécu dans la honte et le remords alors qu’il pourrait être vécu dans la santé et la lumière sans tous les oripeaux et falbalas de la transgression des Commandements attribués à un dieu supérieur. Ce qui fait le « mal » est le regard des autres, la honte sociale, plus que l’acte naturel lui-même ! Lui fournir un « sens » tordu est le dé-naturer, violer son innocence et rendre faussement « coupable » l’acteur. A noter le constant rabaissement méprisant de la femme perçue comme tentatrice, vase du diable, égout du péché : « De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme ! » p.1230.

En bref un roman pour les convertis ou pour ceux qui veulent comprendre et le siècle et la religion.

Joris-Karl Huysmans, En route, 1895, Folio 1996, 672 pages, €10.30

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Huysmans, A rebours

L’auteur rompt avec le naturalisme de ses précédents romans : plus de putes populacières, de mariages arrangés dans le médiocre ni de vieux garçons amollis dans le célibat. Il aborde le symbolisme avec un nouveau personnage : l’aristocrate décadent au raffinement épuisé, l’esthète réfractaire.

Des Esseintes, avec son nom précieux de fleur rare, a consumé sa jeunesse en frasques sensuelles de toutes sortes : avec les filles, le jeu, la gastronomie, le théâtre. Il est désormais repu, fatigué, détraqué. Il est atteint de la maladie de sa génération, le nervosisme, l’exacerbation des nerfs que l’auteur qualifie, selon les médicastres du temps, de « névrose ». Freud lui donnera un autre sens mais l’essentiel s’y trouve : l’inconscient agit sur le corps et le Pessimisme fin de siècle, théorisé par Schopenhauer à ce moment, n’aboutit qu’à la dépression mentale, à l’acédie affective et au délabrement physique. Un Schopenhauer étrangement proche de L’imitation de Jésus-Christ traduite par Lamennais en 1844, « la résignation avec la panacée future en moins », écrira Huysmans à Zola. Car la vie est désespérante pour qui n’a pas l’énergie suffisante. Des enfants ? Surtout pas ! « C’était de la gourme, des coliques et des fièvres, des rougeoles et des gifles dès le premier âge ; des coups de bottes et des travaux abêtissants vers les treize ans ; des duperies de femmes, des maladies et des cocuages dès l’âge d’homme ; c’était aussi, vers le déclin, des infirmités et des agonies, dans un dépôt de mendicité ou dans un hospice » p.670. De quoi se flinguer – ou se convertir pour se consoler dans l’imagination d’un autre monde possible.

Réalisant sa fortune en terres, notre aristocrate encore jeune est devenu misanthrope. « Il flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres » p.558 Pléiade. Il investit dans une maison isolée à Fontenay-aux-Roses qu’il fait aménager selon ses plans. Tout doit être artifice pour éloigner « les nerfs » de la réalité trop crue. L’énergie vitale éthérée et vacillante du personnage ne peut supporter le vrai, le charnel, le réel. Il lui faut l’illusion de l’art, les préparations de la science, la cuisine prédigérée du « sustenteur » (ancêtre de la cocotte-minute), les supports littéraires et graphiques idoines à l’imagination, pour daigner vivre. Même le voyage à Londres s’arrête rue de Rivoli : le dépaysement imaginaire suffit à combler l’envie d’ailleurs.

Le soleil est donc tenu au-dehors comme la pluie, la lumière filtrée par un aquarium où composer des symphonies de nuances à l’aide de colorants. Il est vrai que le temps des pluies ne fait pas envie au déprimé chronique : « Sous le ciel bas, dans l’air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident ; la dégoûtation de l’existence s’accentue et le spleen écrase ; les semailles d’ordures que chacun a dans l’âme éclosent ; des besoins de sales ribotes agitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçat vont naître » p.633. De même l’orgue aux parfums permet d’ajuster l’odeur de la pièce aux états d’âme, tout comme la cave à liqueur contente le palais par des assemblages rares et les fleurs rares les bizarreries de la nature. Il n’est jusqu’à la bibliothèque qui ne soit sélectionnée, choisie et ordonnée selon les penchants intellectuels.

Dans cette thébaïde, des Esseintes vit reclus et solitaire, servi par un couple de vieux domestiques qui l’ont connu enfant, chargé des courses, de la cuisine et du ménage. Huysmans aurait pris pour modèle Robert de Montesquiou, croqué ultérieurement par Proust, lui aussi féru de chambre fermée où tout réel est banni, mais Montesquiou est fantasmé par l’imaginaire et le produit des Esseintes ne lui ressemble pas, qui apparaît plutôt comme un Werther névrosé, un précurseur de Dorian Gray, a-t-on dit.

S’ensuivent des chapitres entiers d’inventaires, très documentés avec les mots choisis, mais un brin fastidieux. Tout y passe du décor précieux, frisant le ridicule : les meubles, les souvenirs d’enfance, les livres en latin, l’agencement des pièces, les gravures et tableaux, les pierres précieuses, la religion, les fleurs, les maitresses, les parfums, la littérature contemporaine, la musique… C’est lassant à la lecture, même si l’on y trouve quelques pépites. Ainsi l’auteur préfère-t-il, parmi les auteurs de son siècle, Baudelaire, Villon, d’Aubigné, Bossuet, Pascal, Lacordaire, Goncourt, Verlaine, Poe, Corbière, Mallarmé et évidemment Zola son mentor.

Côté sexe, c’est plus ambigu. Des Esseintes est « à rebours » de tout le monde, donc plutôt porté à l’inversion. Deux épisodes avec de jeunes garçons sont saupoudrés comme en passant. Le premier, « un galopin d’environ 16 ans, un enfant pâle et futé, tentant de même qu’une fille » p.592 Il lui demande du feu et des Esseintes lui paie une pute, voulant l’accoutumer au plaisir et au luxe pour, en le privant quelques semaines plus tard, en faire un assassin. Déjà sadique, mais parfois tenté, comme souvent les catholiques, par « les anges » : « la religion avait aussi remué l’illégitime idéal des voluptés » remarque-t-il p.624. Le second, « un tout jeune homme », « échappé du collège ». « Du hasard de cette rencontre, était née une défiante amitié qui se prolongea durant des mois », dit l’auteur, elliptique p.624. Car il n’aime pas le sexe et il se contente des gravures de Callot ou des excentricités de Sade pour suggérer davantage. Ou se décentre chez Pétrone, l’auteur du Satyricon, qu’il prise fort avec sa description des mœurs de son époque, « la menue existence du peuple, ses épisodes, des bestialités, ses ruts » p.561. Mais c’est encore dans la Bible qu’il connait de troubles joies sensuelles avec Salomé qui danse nue devant le Tétrarque, couverte de pierreries qui pendouillent et dont le frottement fait ériger ses seins. Gustave Moreau la peint en « déité symbolique de l’indestructible Luxure, la déesse de l’immortelle Hystérie, la Beauté maudite » p.581.

C’est un roman somptueux, baroque et décadent qui fait date, constituant la rupture de l’auteur avec le naturalisme de Zola et l’ouvrant à la conversion catholique, huit ans plus tard. Tous ses romans ultérieurs sortent d’A rebours ; tous les thèmes y seront approfondis et développés. Fantaisie documentée, des Esseintes campe un type d’énervé devenu trop sensible, une « hérédité datant du règne de Henri III » p.624. L’histoire d’un détraqué fin de siècle, pessimiste sans Dieu qui finira par retrouver les bras de Maman selon la dernière phrase du roman : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir » p.714.

Joris-Karl Huysmans, A rebours, 1884, Folio Gallimard 1977, 430 pages, €8.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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