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Ecole au Japon

Il y a vingt ans, les sociologues disaient du Japon que leur école primaire était une réussite tandis que leur cycle secondaire laissait à désirer. En cause, la sélection drastique conduisant au bachotage le plus conventionnel pour réussir le concours d’entrée dans les lycées. L’école primaire est calquée sur l’école française de la fin du XIXe siècle, au temps de Jules Ferry. Les méthodes pédagogiques, en revanche, ont été importées des Etats-Unis. Si les instructions sur l’éducation nationale sont centralisées et émanent du Ministère, les enseignants locaux sont responsables de leur pédagogie et agissent en équipe, ce qui n’est pas le cas chez nous.

Innover, en France, c’est toujours se poser en pourfendeur de l’archaïque. Il n’y a que Jean-Michel Blanquer à avoir rompu avec cette théâtralité « progressiste » plus matamore qu’efficace. C’est l’inverse au japon, où la société est tenue par la tradition et ne conçoit le progrès non comme une rupture mais uniquement comme prolongement de ce qui existe.

Cet écart n’a l’air de rien mais l’ordre règne dans les écoles, collèges et lycées japonais, ce qui permet un meilleur enseignement et une écoute plus attentive des élèves. Des codes régissent le statut des personnes, même le langage marque la façon convenable et prévisible de s’adresser à chacun selon sa place. Dans ce cadre défini et imposé par la société entière, tout le reste peut être spontané. Les collégiens portent l’uniforme mais s’en libèrent à leur manière – tolérée – qui en portant sa chemise entièrement ouverte sous son pull, qui en portant cravate mais sur un col dégrafé de plusieurs boutons… Seules les filles, comme partout, sont plus « tenues » par le regard social et se permettent moins d’écarts en public ; dans l’intimité, en revanche, tout est possible – même le sexe très jeune.

La liberté, au Japon, n’est pas la licence de faire ce qu’on veut, quand on veut et où on veut, comme chez nous après 1968. Au contraire, liberté rime avec responsabilité. « On les pousse à prendre une responsabilité au sein d’un groupe et devant un groupe, pas à définir leur avis personnel à part et indépendamment du groupe. Le critère de l’action droite, c’est le bien de l’équipe dans laquelle on est inséré, on est responsable et comptable de ses actes devant elle » p.95. Malgré la qualité très moyenne du français écrit dans cette phrase, l’auteur pointe combien le Japonais vit de contraires en tension, combien il recherche l’harmonie plutôt que la facilité du tout ou rien. Le jeune Français, flemmard encouragé par le système, attend du tout-cuit de l’Etat-providence après papa et maman (ah ! ce « stress » de Parcours-sup) et – s’il est peu capable de penser par lui-même et préfère « être d’accord » comme le jeune Japonais – fuit surtout n’importe quelle responsabilité comme la peste.

Au Japon il s’agit de bien faire, d’être le meilleur : non pas par narcissisme (comme sur Facebook, Instagram et autres « réseaux ») mais pour faire honneur à son groupe, au collectif, et pour mener un projet en commun. Rien de tel pour se sentir bien que d’être un rouage d’une équipe. Ce fut le cas jadis des meutes scoutes, ce n’est plus de cas aujourd’hui de rien, pas même des équipes de foot. Chez les petits comme chez les pros, elles sont composées d’égoïsmes dressés par un entraîneur qui doit sans cesse gueuler – et certainement pas d’un équilibre dosé et admis entre les savoir-faire.

« Les enfants japonais sont sans doute traités de façon plus attentive à chacun en particulier, ils ont plus souvent la possibilité de s’exprimer, d’être écoutés et de compter pour quelque chose dans la classe. Bien des activités, dans l’école et dans la classe, permettent aux enfants de prendre des initiatives, de vivre et d’être reconnus individuellement » p.97. Les enfants français doivent soit faire ce qu’ils veulent, soit obéir sans discussion, ce qui ne conduit pas à devenir responsable de leurs paroles ni de leurs actes.

Sophie Ernst, Détour par l’école japonaise, revue Le Débat, n° 106 septembre-octobre 1999, €6.89

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Christian de Moliner, Thanatos et Eros

Un presque soixantenaire malade du poumon sans avoir jamais fumé part pour quatre jours à Prague, invité à un colloque de gauchistes à la mode pour avoir publié un pamphlet iconoclaste, Panégyrique de l’empire. Il va représenter la contradiction « de droite » pour faire débat et justifier l’aspect « démocratique » de ceux qui savent mieux de vous ce qui est bon pour vous – et pour toute la planète.

Augustin a passé son existence à enseigner les maths à des étudiants apathiques, sans jamais inventer quoi que ce soit ni réaliser ses désirs. Il est l’homme « normal », époux et père, enseignant en petit travail tranquille dans une école de seconde zone où les ratés du système viennent se raccrocher aux branches d’une société sans pitié.

Son cancer génétique ne lui laisse que quelques mois à vivre et cette parenthèse bienvenue est pour lui « le » moment de tester ce qu’il n’a jamais osé. Il a donc frénétiquement usé de l’Internet pour trouver une escort-girl à son goût qu’il va payer une somme folle, 10 000 € pour quatre jours. Elle lui fera visiter la ville historique, le guidera en tchèque et assurera peut-être ses désirs la nuit. Jouer au macho dominateur qui paye une esclave sexuelle est un fantasme récurrent des romans de l’auteur. Pour qui paye, tout est permis, viol inclus : c’est dans le contrat.

Mais Lizaviéta est une prostituée novice qui n’a pas su résister au paquet d’euros pour financer ses études ; l’aura intellectuelle du pamphlet et la notoriété politique du colloque lui assurera peut-être aussi de solides relations utiles à son avenir.

Tout l’art du roman est de mettre en scène ces deux psychologies antagonistes, Thanatos côté Augustin désespéré en fin de vie et Eros côté Lizaviéta qui commence la sienne en adulte. Des paragraphes en italiques alternant avec le texte normal pour laisser entrevoir ce que la jeune femme ressent face au mâle décati. Elle est pauvre, lui riche ; ambitieuse, lui las ; inconnue, lui connu. Les deux se complètent et s’épaulent, malgré le contrat d’esclavage. Augustin croit dominer ce qui reste de son destin, mais c’est Lizaviéta qui prend la chose en main (voire en bouche).

L’empire, dont il dresse le panégyrique (l’éloge) devant les intellos internationalistes planétaires, c’est lui-même. Mais, comme dans la réalité géopolitique et sociologique, chaque nation résiste encore et toujours à l’envahisseur idéologique et économique – et gagne plus ou moins à la fin. L’être humain, comme les peuples, est pris entre les cadres de la morale et du droit (qui l’obligent) et l’anarchie de ses propres désirs (qui le font agir). La planification préalable du voyage sur le net ne résistera pas à la très concrète jeune fille, pas plus que le rôle de faire-valoir au colloque de la gauche tendance ne résistera à la réalité du discours critique de droite.

Augustin a des scrupules chrétiens : le sexe est bon mais exploiter une fille est mal ; Lizaviéta a des dégoûts physiques : baiser avec un vieux débris n’est pas une partie de plaisir mais ce débris-là est touchant et mérite qu’on le mette en valeur. Ainsi, cahin-caha, le couple improbable se soutient dans l’ivresse. Car ces quatre jours sont riches en péripéties, à commencer par le colloque empli d’hypocrites abscons qui sont en représentation. Et le soir à l’hôtel, toutes les positions sont requises, viagra en renfort. Lizaviéta veut que tout soit parfait et qu’Augustin en ait pour son argent.

Quel pourcentage de sincérité dans son attitude en apparence issue de la méthode Coué ? Le lecteur, comme Augustin, le saura à la fin – disons que le pourcentage augmente à mesure des journées. Lizaviéta s’aperçoit des bienfaits de connaître un polémiste ; son avenir est sur cette trajectoire. Va-t-elle traduire en tchèque le pamphlet et le discours de sa vie (en raflant 50% des profits) ? Va-t-elle rebondir avec un autre personnage, une fois introduite dans le circuit d’escort de haut vol ? Le roman reste ouvert.

Il est en tout cas celui qui précède Les voyages glacés, aux éditions Picollec et Guilaine Depis s’est arrachée une préface très positive sur l’auteur, son univers et sa fable. Thanatos et Eros est la version nettement enrichie et améliorée du roman paru en 2016 sous le nom de Panégyrique de l’empire, chroniqué ici.

Christian de Moliner, Thanatos et Eros, 2018, Les éditions du Val, 141 pages, €15.00 e-book version Kindle €4.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Flaubert au collège

« Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractais de bonne heure une profonde aversion pour les hommes – cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société – celle des hommes. Même injustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme, quoi qu’on ait dit sur le désintéressement et la fidélité de la jeunesse. Jeunesse – âge de folie et de rêves, de poésie et de bêtise, synonymes dans la bouche des gens qui jugent le monde ‘sainement’. J’y fus froissé dans tous mes goûts – dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie solitaire. Dès lors, j’étais un fou. J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J’avais l’humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous. » (Les Mémoires d’un fou, 1838, p.472).

flaubert enfant

Flaubert a 16 ans et dédie le manuscrit à son ami du collège royal de Rouen Alfred Le Poittevin, dont il fera du neveu – Guy de Maupassant – son disciple et son fils adoptif. De Louis Bouilhet, autre ami de collège, il assurera la correction de ses pièces et de son œuvre posthume. Il a eu plusieurs accessits en thème latin, français, géographie et histoire. Il écrit beaucoup, encouragé à 13 ans par un prof. Le collège est donc loin de ce désert hostile qu’il décrit complaisamment. Il a des amis, il réussit dans certaines matières, quand les profs parviennent à l’intéresser.

Mais c’est bien là, dans ce microcosme social, qu’il découvre l’envers du décor. La ‘bonne’ société se pare de vertu, mais elle n’agit que dans le vice. La basse envie se masque sous l’appel à la générosité ; la débauche sous le cotillon de la morale ; l’ambition vaniteuse sous le dévouement ‘politique’…

Il découvre Rabelais et son grand rire qui se moque des puissants et des vaniteux. Il invente Yuk, le dieu du grotesque, celui qui met en lumière la cruelle dérision des hommes. Il est la Vérité sous les oripeaux de la morale et de la vertu. Flaubert est bien de ce ‘siècle du soupçon’ bouleversé par la Révolution, et qui allait remettre en cause l’idéalisme venu de la religion comme des Lumières. Nietzsche, Marx et Freud, entre autres, feront de leur œuvre une analyse aiguë des tartufferies sociales et morales.

Rêver est interdit par la doxa bourgeoise qui exige que toute existence soit ‘activiste’ et toute pensée ‘positive’ : « et quand je me réveillais avec un grand œil béant, on riait de moi – le plus paresseux de tous, qui jamais n’aurait une idée positive, qui ne montrait aucun penchant pour aucune profession, qui serait inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, et qui enfin ne serait jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, un montreur d’animaux, ou un faiseur de livres » (id. chap.3 p.474). Cette énumération répète bien entendu les ‘scies’ que l’élève Flaubert devait entendre de la part de cette ‘sagesse des nations’ incarnées par les profs bourgeois, tout emplis de la mission de formater de bons travailleurs dociles et productifs.

Le monde a-t-il changé depuis 1830 ? La bêtise en milieu scolaire continue d’exister, le harcèlement des petites brutes aussi envers les êtres sensibles – comme en témoigne ce blog sympathique de Guillaume le Breizh boy. Quiconque a l’expérience du chômage, à défaut de celle du collège déjà bien loin, reconnaît là les ‘scies’ du cadre installé, qui juge en bourgeois nanti celui qui vient le solliciter pour un poste : « comment, vous avez tenu plusieurs fonctions, sans montrer aucun penchant pour aucun métier, vous semblez inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, dans ma société vous ne serez jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, ou un faiseur de livres… » La ‘bêtise’ cadre, bourgeoise ou fonctionnaire (deux statuts assis) traverse les siècles sans jamais s’user.

« Je n’ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d’horloge où il faut que la pensée s’arrête avec la cloche, où tout est monté d’avance pour des siècles et des générations. Cette régularité sans doute peut convenir au plus grand nombre, mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l’amour et à toutes les balivernes, c’est l’éveiller sans cesse de ce songe sublime, c’est ne pas lui laisser un moment de repos, c’est l’étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matérialisme et de bon sens dont il a horreur et dégoût » (p.477). Pas de pitié pour les déviants ! Le formatage social commence par l’école, donc par l’esprit étroit qui prépare si bien aux professions juridiques, économiques et administratives. Ce pourquoi ceux qui réussissent le mieux dans le cursus scolaire font de bons exécutants, professeurs distingués et administrateurs zélé d’État, énarques sans vagues ou ingénieurs dociles. Les meilleurs d’entre eux – ceux à qui l’on a appris à ne pas réfléchir – useront des maths comme d’une philosophie : tout est calculable, rien de ce qui n’est pas quantifiable ne mérite l’examen, tout se mesure et se paye. Le reste ? – Il n’existe pas, voyons.

Dans ce domaine du matérialisme positiviste – qui sait mieux que vous-même ce qui est bon pour vous – la France est en pointe. Chaque fonctionnaire formaté ENA ou Polytechnique se sent la mission de convertir les citoyens. Lui sait ‘La’ Vérité (car il n’y en a qu’une, comme on apprend à l’école). Tout débat est donc vain, tout particularisme une déviance et toute revendication une maladie de l’esprit.

Magnifique collège, qui apprend avant tout la « tyrannie des préjugés et de la force » : c’est toute la société qui s’y reproduit – et ça commence aujourd’hui, à la rentrée.

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse (10-25 ans), Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages, €59.00

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