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Pour le pire et pour le meilleur de James Brooks

Huis-clos entre trois personnages, chacun enfermé dans sa paranoïa, et tous enfermés dans la grosse pomme, la New York polluée de la foule solitaire. Nous sommes à la fin des années 1990 et les Yankees réfléchissent avant de sombrer dans le chaos mental de l’après 11-Septembre. La solitude de chacun est construite, pas une destinée manifeste. En sortir est possible, sans l’aide des psys et autres monnayeurs de soins personnels. Pour en sortir, il faut agir par soi-même, procéder par petits pas, arriver à « l’aussi bon que possible » (as good as it gets) – qui est le titre américain du film.

Melvin Udall (Jack Nicholson) est un auteur sentimental à succès qui vit seul, affligé de névrose obsessionnelle compulsive. Elevé par un père sévère qui lui tapait sur les doigts lorsqu’il fautait au piano, il est devenu maniaque. Tout doit être dans le même ordre, rangé, chacun à l’heure, se défiant de la saleté. Il ferme sa porte à double tour, répétant trois fois la fermeture ; il n’utilise qu’un savon neuf à chaque fois qu’il se lave les mains, puis le jette aussitôt ; il évite soigneusement de marcher sur tous les joints des dalles au sol et un carrelage en damier trop petit le met en transes ; il porte des gants pour toucher toutes choses et apporte ses propres couverts en plastique au restaurant pour manger… Lorsqu’on l’interroge pour savoir comment il comprend si bien les femmes, il a cette réplique culte : « j’écris au masculin, puis j’enlève toute logique et toute responsabilité ». Il ne supporte pas que le chien d’en face vienne pisser le long du mur au lieu de prendre l’ascenseur. Il le fourre donc dans le vide-ordure.

Lorsque Simon Bishop (Greg Kinnear), le pédé d’en face, cherche son petit amour frisé de griffon bruxellois nommé Verdell, Melvin le rembarre : il n’en a rien à foutre du pisseux, rien à foutre de la pédale dépoitraillée qui s’offre à son regard, rien à foutre des autres. Il travaille et ne veut pas être dérangé. C’est le concierge qui rapporte le chienchien à son maîmaître en pleine partouse artistique entre mâles avec whisky, champagne et petits fours. Car Simon est peintre ; il a fait ses premiers essais durant sa prime adolescence, lorsque sa mère posait nue pour lui en toute innocence (c’était après 68…). Son père qui l’a découvert s’est mis en fureur et l’a interdit, finissant par frapper son fils pour que cela marque sa psychologie. Déjà tendancieux, Simon a viré pédale, incorporant l’interdit des femmes. A l’âge de l’université, papa l’a mis dehors et il vit de ses toiles pour lesquelles il demande des modèles dans la rue à son agent Franck Sachs (Cuba Gooding Jr).

Un jour, le jeune modèle dans la dèche Vincent (Skeet Ulrich), qui croyait devoir coucher et s’est mis aussitôt à poil, encourage ses copains à voler le pédé pendant qu’il se pavane devant lui pour qu’il le dessine. Un coup classique de la drague homo. Simon lui révèle la beauté qu’il voit dans chacun lorsqu’il le regarde assez longtemps pour percevoir ce qui est sous la surface sociale : une vieille dame, un enfant, n’importe qui dans la rue ou au café. Vincent est touché mais ses copains font du ramdam et le chien aboie. Simon va voir alors qu’il n’aurait pas dû. Il est tabassé sévèrement malgré Vincent qui s’interpose. Il finit à l’hôpital où sa beauté est ravagée pour plusieurs semaines, ce qui le met en dépression. C’est pire lorsqu’il sort : il est ruiné par les frais indécents de la médecine privée américaine, 61 000 $ pour les trois semaines.

Pendant ce temps, Melvin a gardé le chien. A contre cœur au début, forcé par l’agent de Simon qui lui fait les gros yeux et en rajoute sur l’attitude autoritaire pour lui renvoyer la sienne en miroir. Verdell le clebs se fait tout humble devant la grosse voix puis s’apprivoise. Il ne mange plus ni croquettes ni pâtée pour chien mais du bon : du rôti, de bacon. Il est pris par le ventre et n’a plus trop envie de retrouver son vrai maître, qui accuse un peu plus le coup lorsqu’il s’en rend compte. Personne ne l’aime, personne ne le comprend, l’art est une occasion de le flouer, et ainsi de suite. Franck l’agent va solder ses comptes, relouer son appartement en meublé, prêter sa voiture, une Saab décapotable bleu ciel pour que Simon aille demander personnellement de l’aide à ses parents… et c’est Melvin l’asocial qui va le conduire ! Il faut toujours forcer la main à ceux qui n’osent pas sortir de leur cocon mental.

Melvin va déjeuner chaque jour dans le même restaurant de son quartier de Manhattan ; il prend la même table et exige la même serveuse, Carol (Helen Hunt). Celle-ci l’a trouvé séduisant la première fois, puis insupportable par la suite, et elle le rembarre lorsqu’il va trop loin. Mais l’accoutumance est trop forte et elle est comme une drogue pour Melvin : elle le rend meilleur, plus efficace que le psy qu’il voit et qui ne jure que par les pilules à vendre. Mais Carol a un talon d’Achille, son fils Spencer (Jesse James à 8 ans) coiffé en blond cocker et asthmatique au dernier degré. L’hôpital public ne fait que des analyses superficielles et le gamin est obligé d’être conduit aux urgences six fois le mois. Un jour donc, elle s’est fait remplacer au restaurant, au grand dam de Melvin qui ne le supporte pas et est chassé par le patron sous les applaudissements des clients réguliers, outrés du malotru qui a traité la nouvelle de grosse vache. Carol se cache derrière son petit malade pour éviter de vivre, malgré les encouragements de sa mère Beverly (Shirley Knight). Pour son confort, Melvin engage à ses frais le mari docteur de son éditrice à succès pour soigner Spencer et que Carol revienne. Cette générosité égoïste n’en reste pas moins une générosité, tout comme la garde du chien et la conduite à Baltimore.

Car Melvin convainc Carol de se joindre à Simon et lui pour les deux jours d’aller et retour chez les parents de Simon. Son idée est de draguer Carol tout en faisant une bonne action pour Simon, sur la demande de Franck. Les relations sont compliquées mais chacun doit y trouver son intérêt. Les présentations sont vite faites, à la brute, version Nicholson de la grossièreté habituelle aux Américains : « je vous présente : la serveuse, la pédale ». Chacun est étiqueté et fait avec. Le voyage voit se concilier Simon et Carol tandis que Melvin est relégué à l’arrière de la voiture. Simon raconte son histoire, ce qui touche Carol. Melvin tente de se rattraper au restaurant de tourteaux où il emmène Carol seule, Simon préférant rester au lit. Il lui raconte son âme à lui mais la blesse par des propos trop directs, comme ce « tablier » qui lui sert de robe. Carol le quitte et rentre ; Simon, couché mais pas endormi, la voit se couler un bain dénudée et est pris d’une envie folle de la dessiner, tout comme il dessinait maman jadis. Il reprend goût à la vie et décide de seulement téléphoner à sa mère, sans rien demander aux parents ni les voir s’ils ne le souhaitent pas.

Ils rentrent donc tous ensemble à New York, ce qui ne fait pas les affaires de Melvin. Franck a installé le lit de Simon chez Melvin « provisoirement », en attendant de trouver un logement plus raisonnable à son poulain désargenté. Melvin accepte Simon après le chien mais pas question de coucher ensemble, il en pince pour Carol. Pourquoi ne pas aller le lui dire directement et dès maintenant, dit Simon requinqué ? Qu’à cela ne tienne, aussitôt dit, aussitôt fait et Melvin se rend chez Carol à deux heures du matin. Ils sortent se balader et s’embrassent, enfin conciliés.

Melvin, Simon, Carol, Spencer, Verdell, tout est aussi bon que possible. Les relations ne seront peut-être pas idéales ni sans orages à l’avenir, mais chacun a rentré ses piquants pour faire de la place aux autres sans se blesser mutuellement. Les compromis dans la vie permettent de faire société. Melvin en perd ses manies et en devient humain, Simon se reprend à dessiner, Carol à espérer autre chose que sa vie de serveuse et de garde-malade. Le petit Spencer vient de marquer un but au foot, pouvant enfin courir sans cracher ses poumons, enfant enfin normal vis-à-vis de ses copains.

La suite de ce couple à trois semble cependant incertaine ; ils vont rester amis et unis, mais sans peut-être aller plus loin. Les relations de Simon et de Spencer, soigneusement évitées dans le film, ne sauraient être que scabreuses au vu des mœurs affichées de Simon. Quant à un mariage entre Melvin et Carol, il reste très improbable. « Aussi bon que possible », mais il ne faut pas trop demander.

Jack Nicholson et Helen Hunt ont reçu l’Oscar du meilleur acteur.

DVD Pour le pire et pour le meilleur (As Good as It Gets), James L. Brooks, 1997, avec Jack Nicholson, Helen Hunt, Greg Kinnear, Cuba Gooding Jr, Shirley Knight, Skeet Ulrich, Jesse James, Sony Pictures 1998, 2h13, €10.00 blu-ray €12.67

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Fondements sociaux de la crise politique

Le monde change, la politique avec. Les transformations de la société par la technique et l’économie engendrent des bouleversements dans la façon de s’exprimer et d’agir. Les politiciens sont déboussolés – on le serait à moins car tout va très vite. La révolution numérique a engendré une mutation de la production et de la vente qui a bloqué les revenus, tandis qu’elle a encouragé techniquement la spéculation, aboutissant à la crise financière de 2008, obligeant les Etats à s’endetter pour assurer un filet social et empêcher l’effondrement du système. Les idéologies ont lâché devant le pragmatisme exigé. La guerre imbécile de Bush à l’Irak, à l’Afghanistan, plus tard à la Syrie, a engendré des migrations massives et incontrôlées en même temps qu’une montée du radicalisme islamiste ; la guerre du commerce électoraliste de Trump avec la Chine et l’Europe engendre des crispations nationalistes.

Rien n’est simple et la visibilité est nulle, le nez sur le guidon. Un brin de hauteur s’impose.

Internet et le téléphone mobile n’existent que depuis 25 ans, or les politiciens ont largement dépassé cet âge, ils sont maladroits avec le numérique. Ils n’ont surtout pas vu – ou voulu voir – que l’outil Internet a développé de façon phénoménale les « réseaux sociaux ». Ceux-ci exacerbent l’individualisme, chacun rassemblant autour de lui ceux qui lui ressemblent via des liens baptisés un peu vite « amis ». Ce ne sont que des amis à l’américaine, fondés sur leur utilité ; qu’ils quittent la communauté et le lien est brisé. L’affection ne compte pas, seulement l’intérêt – y compris l’intérêt affectif de ne pas se sentir seul. Ces réseaux et le formidable pouvoir d’opinion qu’ils représentent font éclater la nation au profit des tribus et des egos. La politique, dès lors, n’existe plus comme projet mais seulement en tendance : on est « pour » (la planète, l’humanitaire, la hausse des salaires) ou « contre » (les industriels, les migrants, la finance). Mais ces « grands principes » n’accouchent d’aucun projet concret pour la nation. Ils véhiculent seulement des micro-projets personnels dirigés sur une petite cause dans le vent immédiat. Pour le reste on braille, on pétitionne, on n’agit pas. La politique devient à l’état gazeux, aussi volatile que la tête de linotte à la mode, sans forme précise ni liens solides. Le vote est de circonstance, pas de conviction.

La révolution numérique bouleverse dans le même temps le commerce (qui se multiplie en ligne, rendant « l’ouverture le dimanche » aussi ringarde qu’un militant CGT) en ruinant les pas de porte et l’emploi (phénomène accentué par la casse rituelle des gilets jaunes chaque samedi, appelés via les réseaux sociaux). La production n’est pas en reste, plus automatisée, plus standardisée, plus décentralisée : les pièces détachées et les composants viennent d’ailleurs, la « réparation » ne se fait plus, les qualifications sont dévalorisées. La finance prend alors le pas sur l’ingénierie et la spéculation prend son essor. Au détriment des salariés qui deviennent variables d’ajustement et des métiers qui ne sont plus sollicités. Entre le PDG et le manœuvre, l’emploi fond à grande vitesse, conduisant à la société du sablier : des très riches et de vrais pauvres. La classe moyenne se trouve menacée dans ses revenus cantonnés, dans son ascension sociale bloquée, dans son rôle démocratique dénié.

L’anxiété identitaire ressurgit alors avec force : Qui suis-je ? Où vais-je ? Comment mes enfants vivront-ils ce monde nouveau ? Cela a donné Trump aux Etats-Unis, ce bouffon milliardaire gonflé d’ego macho qui fait de l’égoïsme sacré le parangon des vertus américaines. Les perdants des industries en déclin, des petites villes désertées, des classes moyennes blanches menacées, ont voté pour lui. Assez d’assistanat social ! Assez de commerce avec les pays voyous (la Chine qui foule aux pieds les brevets et la propriété industrielle, le Mexique qui envoie des travailleurs clandestins et laisse passer la drogue, la Suisse qui fait échapper à l’impôt, l’Allemagne qui truque ses autos…) ! Cela a aussi donné Orban en Hongrie, conservateur anti-immigration par hantise démographique plus que par un supposé « racisme » : l’Europe centrale, dérèglementée à marche forcée depuis la fin de l’empire soviétique, perd sa jeunesse qui émigre faute d’emplois qualifiés et malgré l’aide considérable des fonds européens. Accepter des immigrés d’une autre culture (musulmane) comme Merkel l’a fait, est un suicide démographique et la population n’en veut pas. A l’Ouest, les sociétés plus ouvertes se ferment peu à peu sous les coups de boutoir de l’idéologie radicale de l’islam, encouragée par l’Arabie saoudite wahhabite et par l’appel romantique au djihad en Syrie et au Levant. L’école laxiste post-68 et l’indulgence « de gauche » pour les nouveaux prolétaires fantasmés laisse faire. En réaction, les classes moyennes réclament plus d’ordre et moins de passe-droits : c’est le vote populiste, qui profite surtout à la droite – et se polarise aux extrêmes. Et qui rejette nettement « la gauche » dans les poubelles de l’histoire.

Les usages de la démocratie alors se défont. L’esprit de débat, de négociation et de compromis se réduit au profit des positions tranchées, du fanatisme borné qui transforme les adversaires d’un moment en ennemis irréductibles – et à la violence de mieux en mieux acceptée. La délibération est évacuée au prétexte de « l’urgence », la représentation abandonnée au profit des revendications personnelles. Ne reste qu’à autoriser les armes en vente libre pour arriver au niveau de violence américain, prélude à la guerre civile « raciale » qui ne tarderait pas à achever le travail.

La représentation démocratique a divorcé du capitalisme lorsque celui-ci a abandonné le libéralisme pour la manipulation oligarchique. La Chine reste communiste, autoritaire et centralisée ; elle est pourtant capitaliste, d’un capitalisme aussi sauvage qu’aux Etats-Unis il y a un siècle. Le modèle de contrôle d’Etat qu’elle incarne séduit de plus en plus de monde qui refuse la chienlit – notamment ces classes moyennes qui ont formé durant deux siècles le terreau de la démocratie (le parti républicain, puis le parti radical, puis l’UMP et le parti socialiste). Le libéralisme conforte la démocratie, il ne se confond pas avec elle : le peuple peut décider autrement que par le vote de représentants, par exemple par acclamation d’un tyran (Poutine ou Erdogan), par consensus sur le parti unique (Chine), par liens croisés avec les intérêts économiques (l’armée et les politiciens sous Chavez). Le libéralisme propose des garde-fous aux dérives possibles des politiciens via les règles de droit et les garanties constitutionnelles. C’est pourquoi tous les tyrans en puissance commencent par changer la Constitution ! C’est le cas en Hongrie, en Pologne, au Venezuela, en Russie – c’est la tentation en France à gauche.

Je ne sais comment va évoluer le régime dans notre pays mais les tendances sont bien établies et de mieux en mieux comprises. Pragmatisme et participation semblent à l’ordre du jour pour contrer le populisme trop facile. Tant que l’économie suit et que l’école, la santé, la retraite, la sécurité et la justice sont à peu près assurés, toute révolution semble exclue. L’Union européenne y aide, face aux monstres qui se réveillent en Chine, aux Etats-Unis, en Russie, au Brésil – prêts à tout pour affirmer leurs intérêts purement égoïstes de prédateurs mondiaux.

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Culture, inculture, multiculture

Le débat existe dans l’élite française entre les bobos postmodernes, nomades sans attaches, qui se croient de gauche alors qu’ils adoptent sans réfléchir l’idéologie américaine de l’homme sans qualités – et les autres, attachés aux Lumières mais ancrés dans une culture ouverte : celle de l’Europe.

• Les cultures existent, elles sont diverses – c’est un fait anthropologique.
• Elles ne sont ni isolées, ni figées, mais en interactions entre elles et en devenir – c’est un fait historique.
• Elles fondent les appartenances et font société par la transmission des façons de voir et de sentir, de parler et de se comporter, de cuisiner et de croire – c’est un fait sociologique.

Mais les bobos de gauche ne croient pas aux faits ; ils préfèrent leurs illusions confortables de Bisounours roses pour lesquelles tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et si le monde entier se donnait la main… La niaiserie du christianisme de vieilles filles laïcisé sous forme « d’idéal » humanitaire.

Je crois pour ma part que les croyances ne doivent pas tenir contre l’analyse des faits. Ce pourquoi je ne peux « être » de gauche, puisque les bobos de gauche, qui refusent tout naturalisme et toute essence, font de cette croyance en l’utopie que tout le monde il est beau une « essence » qui prouverait la gauche. Je ne peux que « suivre » la gauche en quelques actions, mais pas en croyance.

Contrairement aux communautaires, pour qui la culture enferme dans le clan et assigne aux traditions et à la religion, les sociétaires croient en l’Homme abstrait platonicien, d’essence universelle. Or si j’ai croisé nombre d’humains, je n’ai jamais rencontré l’Homme en soi : il faut faire avec. Je ne crois donc ni l’une ni l’autre des positions tranchées entre communauté ou société. Chaque être humain est dans une dépendance, mais relative, à son milieu ; il dispose d’une autonomie – qui croit avec son niveau d’éducation, son intelligence et ses moyens d’existence. Encore faut-il vouloir acquérir tout cela, au lieu de récriminer être discriminé. La multiculture serait-elle une façon de nier la culture par inculture ?

torse plastique

Il suffit de quitter la France pour se sentir français, l’Europe pour se constater européen et – nous ont dit les astronautes d’Apollo 13 – de quitter la planète pour se sentir vraiment terriens. Il y a donc bien un universel humain, mais dans lequel les appartenances emboitées ont chacune leur place sans qu’aucune n’exclue l’autre. Dans les faits, nous parlons des langues différentes, vivons sous des climats différents, avec des cultures (agricoles) et des habitudes culinaires différentes, un rapport à l’État et à la société différent. Il faut tout le narcissisme des bobos égoïstes dans leurs « créations » artistes (et jalousement gardiens des « droits » d’auteur sur leurs œuvres), pour ne pas vouloir même le savoir. Il faut toute la bêtise de masse de la classe aisée politiquement correcte, qui s’auto-congratule entre soi dans les médias connivents, pour ignorer qu’on peut être de tel village et disons Normand et Français, Français et Européen, et se sentir appartenir à la planète pour prendre soin d’elle. Ignorer : est-ce faire preuve de culture ?

La culture est naturelle, mais elle n’est pas de nature. Les multiculturalistes confondent allègrement, avec cette courte vue qui est de leur génération, la multiplicité des cultures (qui est une bonne chose en termes d’environnement) et la multiculture (qui est un magma sans queue ni tête). Mais le bobo cultureux adore faire ce qu’il veut, quand il veut, sans se soucier des autres et encore moins de la cité. « J’ai l’droit » est son slogan, sans cesse réaffirmé sur la route en voiture, en contresens en vélo à Paris, en skate sur les trottoirs (à 30 ans passés). Il adore papillonner, le bobo sans passé, goûter un peu de ci, et puis un peu de ça, guidé par les « j’aime » ou « j’aime pas » dont il assaisonne ses « commentaires » emplis de vide sur les réseaux sociaux. Sans voir que ce papillonnage participe de l’abrutissement commercial du système économique (que pour autant il pourfend… en paroles seulement). Le marketing fait son miel des micro-tribus qui cherchent à se « distinguer » pour se hausser du col, montrer combien ils sont « plus » beaux et gentils que les autres, voire combien ils sont « trop ».

Ils sont contre les cultures car « la » culture demande un passé, qu’ils récusent (bien qu’ils se repentent sans cesse et commémorent à longueur d’année), et que « la » culture demande un effort dont ils sont incapables, bien trop accros aux derniers gadgets de la technique (dont ils vilipendent l’intrusion et l’esclavage à longueur d’éditoriaux indignés). Nier toute différence permet leur liberté négative, celle de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent et comme ils veulent, degré dernier de l’individualisme narcissique qui est la licence – cette perversion démocratique analysée par Tocqueville.

Rien de plus intolérants que ceux qui ont répudié la Raison au nom de la Tolérance. Car ce qu’ils affichent n’est jamais pratiqué, mais imposé comme mantra et slogan. Le « respect » pour tout et tous n’est qu’ignorance de tout et tous. Une vaste flemme qui répugne à aller vers l’Autre, l’Étrange ou l’Ailleurs parce qu’on préfère cocooner dans son nid douillet, entre soi. De cette paresse on fait vertu, « stigmatisant » ceux qui évoquent les particularités des gens autres que les nôtres, grimpant immédiatement aux rideaux du « racisme » et de la « Shoah » – mot magique, tu-dois impérieux qui arrête toute discussion. Là où il n’y a rien à débattre, il n’y a pas d’attention à l’autre (qui pense différemment de vous), ni de démocratie possible. Il y a seulement l’égoïsme borné de qui croit détenir la Vérité tout entière, troupeau qui voudrait imposer par la force du politiquement correct le silence à tous ceux qui osent être (eux aussi, quel scandale !) des individus pensants.

Nier les autres, leurs particularités, leur culture propre, c’est faire du monde un endroit « neutre » et des gens un genre : l’« homo » standard réduit aux actes, sans attache – ni humanité. Acte de consommer : homo oeconomicus ; acte de produire : homo faber ; acte de gloser : homo delirans. Il est bien beau, le bobo, dans son inculture de bande, de mépriser l’homo oeconomicus (évidemment « libéral », alors qu’il ne sait même pas ce que le mot « libéral » veut dire). Il est qui, lui, l’homme sans qualités ?

poubelles de l histoire

La gauche postmoderne avec sa multiculture négociée, métissée, fluctuante, est un toxique dangereux.

  • L’État islamique ne se fait pas faute de lui enfoncer dans la gorge à coup de coutelas ou de balles de 9 mm que « sa » culture n’est pas la leur.
  • Le Juif orthodoxe qui brûle des bébés et poignarde allègrement les pédés en Gay pride piétine les héros de la grande cause victimaire bobo.
  • Le Catho intégriste qui brûle des cinémas, pisse sur les œuvres narcissiques ou profane des tombes de victimes, nie les « œuvres » pour lui de non-culture.

Tous disent leur haine de la multiculture, du mélange à la carte et du métissage. Faudrait-il, au nom du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – au nom du multiculturel – accepter ces manifestations tellement « originales » ?

Au contraire, il faut « stigmatiser » les haineux, les meurtriers, les intolérants. Et, pour cela, assigner les multicultureux à leur inanité. « Les » cultures existent ; elles ne se font pas la guerre – sauf si on les nie. Ce sont les bobos réfutant les différences qui suscitent la haine et la guerre, pas la loi républicaine qui reste neutre et laïque pour tous. On ne peut faire société en climat de guerre civile, or les bobos clament qu’il « faut » faire société. Ils étalent en cela leur inculture pétrie de contradictions dont ils ne veulent même pas débattre : ils sont bien trop contents d’eux.

Seul le déni de ce qui existe alimente le fantasme et fait monter la peur – jamais la réalité toute crue.

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La France, ce malade de l’Europe

Les élections européennes, techniques et sans enjeux concrets perçus par les citoyens, suscitent en général une abstention assez forte. Elle a été moyenne en Europe, égale à 2009 en France. Plus les pays ont connu récemment la dictature, plus ils sont poussés à exercer ce « droit » – rare sur la planète – de pouvoir aller voter. La Thaïlande comme l’Égypte sont sous coup d’État, l’Ukraine voit des milices rouge-brun empêcher les citoyens d’aller s’exprimer à l’est du pays, la Russie et la Turquie ont « élu » sous pressions et fraudes un genre de dictateur qui réprime toute forme de démocratie autre que le plébiscite campagnard.

2014 05 europennes carte participation

Voter est un luxe de nanti. C’est pourquoi les bobos français (bourgeois bohème) devraient être appelés plutôt égoédos (égoïstes hédonistes), tant ils marquent du mépris snobinard pour cette façon vulgaire d’aller « donner leur voix » comme le bas peuple : 58% des votants Hollande en 2012 ne sont pas allés voter, 52% des Parisiens ! En dehors de leurs petits intérêts de caste comme le mariage gai (et lesbien) ou le vélo à contresens dans les rues, les bobos se foutent de la gauche et de ses « idées », c’est manifeste. L’effondrement du parti socialiste est confirmé et au-delà, le seul socialisme qui subsiste aujourd’hui est national.

Car le problème aujourd’hui n’est pas européen, il est français.

Certes, le Danemark, le Royaume-Uni, l’Autriche ont donné plus de 15% des voix à des partis extrémistes anti-union – mais c’est en France que le Front national a réussi à passer largement en tête, avec un apparent 25%. La réalité est moins flamboyante car, du fait que 43.5% des votants seulement se sont exprimés et que les gens convaincus sont plus allés voter que les autres, le FN ne compte les voix que de 11% des 46 millions de citoyens français ce dimanche. C’est certes nettement mieux que les 6.3% qui ont voté PS ou le ridicule 2.8% du Front de gauche, habituel favori des bobos (calcul sur 100% des électeurs), mais ce n’est pas un raz de marée, tout au plus un « rat de Marine ». A une élection importante, présidentielle ou législative, le FN ne ferait pas ces scores là, noyé sous la participation utile. Il ne réussit que dans l’indifférence. Et c’est là où les bobos « de gauche ma chère, évidemment de gauche » ont toute leur responsabilité. Le « séisme » 2002 ne leur a rien appris et les mots graves de Manuel Valls hier vont leur passer par-dessus la tête, comme d’habitude.

Il ne leur restera plus que le ridicule d’aller « manifester contre le fascisme » comme en 2002, dans un refus trop tardif d’une démocratie qu’ils n’ont pas exercée par flemme. Au niveau européen, le vote français ne changera pas grand-chose, la coalition sortante reste majoritaire. En France, les seuls partis européens, les centristes et écologistes, se sont bien maintenus. Mais les écologistes en Europe ont fait bien mieux que les idéologues intellos de gauche de l’Hexagone : en cause le gauchisme catastrophiste mâtiné d’arrivisme du parti Duflot.

2014 05 nouveau parlement européen

La gauche française de gouvernement s’obstine à ne pas comprendre que les élites économiques éduquées (diplômés, cadres, hauts revenus, citadins, voyageurs) ne vivent pas dans le même monde que le populaire (peu diplômés, ouvriers, bas revenus ou chômeurs, suburbain ou rural qui n’ont rien vu du monde). Ce pourquoi le socialisme « internationaliste » ne passe plus, ni son tropisme multiculturel, ni ses attendrissements pour les « victimes » à aider en priorité qui sont toujours les autres (homos, étrangers, colorés, immigrés). Quoi d’étonnant à ce que le FN réalise ses meilleurs scores au sein des couches populaires : ouvriers (43%), employés (38%), chômeurs (37%), personnes à faible niveau de diplôme (37%), foyers à bas revenus (30%) et parmi les jeunes (30% des moins de 35 ans), touchés par le chômage ou la galère des stages et CDD à répétition ? (Sondage Ipsos/Steria 25 mai 2014)

Le socialisme à la française tout comme le pseudo-gaullisme à la Copé-Guéant-Sarkozy apparaît comme un ramassis d’impuissants qui envoient leurs déchets à Bruxelles, clament haut et fort en France l’inverse de ce qu’ils signent en sous-main au Conseil européen, agitent des yakas impossibles puisque pas prévus dans le Traité (comme le social, dont le Smic, qui est du ressort de chaque État). Quoi d’étonnant à ce qu’il y ait défiance envers ces hypocrites professionnels ? Quant à Mélenchon, il a clairement échoué : ses outrances ont fait fuir. Il était pathétique et presque sympathique lors de sa conférence de presse, mais toujours dans l’émotionnel alors que cela ne compte dans un vote qu’en plus du fond ; sans le fond, cela fait démago…

Si 62% des votants disent avoir privilégié les questions européennes sur le rejet du gouvernement, l’opacité du fonctionnement européen et la culture nécessaire du compromis empêchent les électeurs français peu éduqués de comprendre. L’Éducation nationale ne fout rien pour habituer les élèves à travailler ensemble et à échanger des idées, les médias perroquettent les mensonges des partis, les populistes trouvent un bouc émissaire commode dans « l’euro, Bruxelles, les 28, le libéralisme » et ainsi de suite.

Les Français, formatés à l’autoritarisme et au plébiscite du chef, sont à l’opposé de presque tous les autres pays européens, formés au parlementarisme et aux alliances de compromis. La France semble avoir une mentalité plus proche de la Russie de Poutine et de la Turquie d’Erdogan que de l’Allemagne de Merkel ou du Royaume-Uni de Cameron. Le marasme économique n’arrange rien, la politique stupide du gouvernement Hollande 1 (qui a insulté les patrons, insultés les investisseurs, insulté « la finance » – et taxé à tour de bras tout le monde, y compris en-dessous du Smic) a accentué la récession. Ce clown pathétique de Montebourg a plus fait à lui tout seul pour faire fuir l’investissement que les ministres de Mitterrand – et on le garde au gouvernement !

Les électeurs ne sont pas contre l’Europe, ils ne comprennent pas trop comment elle fonctionne ; ils sentent bien l’avantage de la monnaie unique, puisque 72% (sondage Ipsos ci-dessus) sont CONTRE la sortie de la France de la zone. Mais ils voudraient une Europe plus protectrice en termes économiques, moins accueillante à l’immigration sauvage, mieux unifiée socialement. Encore faut-il envoyer – comme les Anglais – des pointures politiques à Bruxelles, pas des recalés en échec de la politique nationale : des Fabius par exemple, comme hier Delors, pas des Désir. Jamais la « synthèse » molle du tempérament Hollande n’a montré aussi clairement son inaptitude à gouverner.

La France apparaît aujourd’hui comme

  • ce malade de l’Europe qui, faute de mieux, élit des politiciens minables qui promettent tout et en font le moins possible, se défaussant sur « Bruxelles » de leurs fautes ou impuissance,
  • ce malade de la boboterie, toujours en première ligne pour réclamer « des droits », mais qui reste douillettement chez elle dès qu’il s’agir d’agir,
  • ce malade des réformes sans cesse promises, sans cesse repoussées, car elles remettent en cause trop d’intérêts « acquis » sans que personne n’ose prendre le taureau par les cornes.

Puisse l’aiguillon Le Pen donner des hémorroïdes à cette caste de gauche aujourd’hui au pouvoir, à ces petits marquis inaudibles de droite qui aspirent à y revenir, pour qu’enfin – comme dans les autres pays européens – ils soignent la France :

  • inadaptée à intégrer sa jeunesse par l’éducation,
  • inadaptée à la mentalité parlementaire de l’Union,
  • inadaptée à la concurrence économique mondiale.
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Peter Robinson, Le coup au cœur

2006 Peter Robinson Le coup au coeur

A 55 ans, l’auteur d’origine anglaise s’éclate dans la nostalgie. Il avait 19 ans à la fin de ces années 60 du peace and love ou, plus réaliste, du sexe, drogue et rock’n roll. Lui est passé à côté, plus sage que la moyenne. La jeunesse 69 se rebellait contre la rigidité morale des vainqueurs du nazisme et prônait – contre la vertu du travail, de la famille et des comptes du samedi – l’hédonisme, l’amour libre et l’austérité du partage. Le proverbe dit que si vous vous souvenez des années 60, c’est parce que vous ne les avez pas vécues. En effet, les autres, ceux qui les ont vraiment vécues, ont constamment plané : dans le ventre des filles, les fumées de la marie (juana) et l’acid trip des riffs musicaux.

Cette nouvelle enquête de l’inspecteur Banks, du Yorkshire, entremêle 1969 et 2005. Deux crimes ont été commis qui pourraient être liés. Le premier, jadis, d’une jeune fille férue de méditation et de concerts pop, assassinée au couteau à cran d’arrêt dans un bois alors que jouait Led Zeppelin. Le second, aujourd’hui, d’un jeune homme en journaliste, massacré à coups de tisonnier dans son cottage loué pour une enquête. Au milieu, ce mystérieux groupe pop des Mad Hatters, en référence à cette expression anglaise ‘mad as a hatter’ qu’on croirait sortie d’Alice au pays des merveilles et qui signifie tout simplement : fou à lier.

rock Gibson Les Paul

C’est l’occasion, pour Robinson, de se documenter sur ces années musicales d’une Angleterre qui changeait de monde avec l’irruption à l’âge adulte des baby-boomers. L’occasion aussi de confronter deux inspecteurs, le Chadwick de 1969 et le Banks de 2005, et leurs méthodes d’intuition humaine. On était plus rude en 69, jugeant sévèrement cette ‘année érotique’ qui voyait surtout les garçons profiter des filles, attirées par leur spectacle au micro. Mais 2005 marque l’arrivée de nouveaux ambitieux égoïstes tels la commissaire nouvellement nommée Gervaise et le néo-major Templeton. Ils sont selfish, brutaux et efficaces. Années 2000 névrotiques, bien loin du caporalisme années 60, mais aussi de l’humanisme années 80 de Banks.

Tous ces télescopages font un roman dense, qui explore en profondeur les changements vécus en une génération. Alan Banks contemple son fils Brian qui a fondé un groupe rock et sa nouvelle copine actrice Emilia ; il compare avec les Mad Hatters et leurs groupies vite prises, vite larguées, le tout dans les brumes du LSD. Il se demande comment l’inspecteur Chadwick a mené l’enquête en 1969 et comment il a réussi à trouver un coupable, comment son équipe va le faire aujourd’hui.

Le récit se lit bien, en fragments alternant d’une époque à l’autre, qui s’éclairent mutuellement et donnent du relief à une histoire qui n’en fait au fond qu’une. Voilà un grand Peter Robinson.

Peter Robinson, Le coup au cœur (Peace of my Heart), 2006, Livre de poche 2009, 501 pages, €7.22

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Peter Robinson, Toutes les couleurs des ténèbres

Littéraire est ce roman policier d’un Canadien né en Angleterre et qui situe ses intrigues en vieille Albion. Le thème en est tissé par ‘Othello’, cette pièce de Shakespeare mettant en scène la jalousie, la manipulation, l’envie, la vengeance. Toutes ces « couleurs des ténèbres » qui donnent le titre à l’intrigue. Le lecteur friand de Shakespeare pourra lire avec profit l’analyse de la pièce pages 192-195 ; il en sortira avec une meilleure culture.

Peter Robinson est en effet un auteur cultivé, qui donne ses lettres de noblesse au roman policier, comme hier Georges Simenon. Nous sommes loin du film découpé en séquences écrites, nous sommes dans une histoire romancée à prétexte de meurtre. La psychologie compte autant que les signes de statut que sont les disques, les livres, les marques de whisky. L’inspecteur Banks aime réfléchir en buvant un peu, tout en passant sur sa platine ou son iPod le classique ou le rock qui correspond à son état mental.

C’est que ce pauvre Mark, décorateur de théâtre de la petite ville d’Eastvale, est retrouvé pendu dans la forêt, à un chêne figurant en peinture dans la maison de son amant. Bien sûr, Mark est homosexuel et son amant riche diplomate en retraite. Suicide ? Meurtre maquillé ? Silbert l’amant est-il si clair qu’on le croit ? Sa retraite est-elle réelle ? Sa fonction pour le gouvernement est-elle limpide ? Ce sont toutes ces ombres qui donnent les couleurs du roman, teintées de ténèbres parce que nous sommes en 2008.

Les années qui ont suivi les deux mandats américains de Bush, le conservateur texan, sont l’acmé du repli sur soi et de la paranoïa anglo-saxonne. L’industrie décline, l’Asie explose, les ex-pays de l’Est ne sont que mafias, le terrorisme impose la rétractation des libertés. Certains services agissent impunément, « au nom de la couronne » bien sûr. Les gens sont plus égoïstes, Sophia, nouvelle amante de Banks se révèle névrotiquement attachée à ses babioles bien plus qu’à l’amour. L’exclusif est mal vu, le zapping érigé en mode d’existence. Donc Banks souffre. Mark aussi lorsque des photos lui sont montrées de son amant avec un autre, en position ambigüe. Jouer sur les sentiments pour téléguider les actes, cela figure dans ‘Othello’. C’est aussi la trame de l’intrigue policière.

Nous sommes en plein dans notre époque. Dans sa caricature, mais toujours dans les passions universelles qui traversent le temps. Cette mise en scène de notre monde à la manière de Shakespeare est d’un grand bonheur de lecture. Contrairement à d’autres, Peter Robinson ne plaque pas la technique des séquences courtes pour créer artificiellement de l’action. A l’inverse, il écrit. Il module l’action par l’outil venu du film – et cela fait toute la différence entre le bon roman et la vulgaire série.

A déguster sans modération, comme les whisky Islay, la 13ème symphonie de Chostakovitch, les chansons de Laura Marling ou le film ‘No Country for Old Men’, dont l’inspecteur Banks fait confortablement usage. Un très bon Peter Robinson !

Peter Robinson, Toutes les couleurs des ténèbres (All the Colours of Darkness), 2008, Livre de Poche policier, mars 2011, 500 pages, €7.12

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