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Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie

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Le cinéma vous présente des images toutes faites qui évitent l’effort d’imaginer. Au pire, « on » vous pense : gavés d’affects, vous ne créez plus, vous consommez. Cet aspect sombre du cinéma existe, mais Patrice Gilly préfère explorer sa face lumineuse, celle qui montre l’exemple : « le cinéma m’émeut et me meut », déclare-t-il dès la page 9.

Ce petit livre se présente comme une expérience personnelle, transformée en thérapie de groupe ouverte à tous. Il s’agit de « sortir du retrait pour aller vers l’inédit » p.8. Beau programme, bien mené, qui donne envie. Plusieurs dizaines de films récents sont racontés et leur situation objective mise en cause par l’expérience subjective de l’auteur. Il sait attacher son lecteur par son évocation, au travers des films, de la déchirure que fut le divorce de ses parents à 12 ans, de son manque de figure paternelle qui explique son attachement à la famille et sa constante envie d’être reconnu. Quelques propositions d’exercices ponctuent les chapitres pour inciter le lecteur à se saisir de la méthode. Et peut-être découvrir lui aussi ses failles propres.

Car « le cinéma implique le spectateur dans un processus de participation affective et psychologique » p.39. Il donne du sens à l’existence et permet de construire sa propre histoire. Du moins pour ceux qui ne se contentent pas de rester béats devant les images sans (surtout !) rien en penser… Comme toute thérapie, la ciné-thérapie exige un investissement personnel, le cinéma n’étant qu’un support commode à faire accoucher l’expression des nœuds de l’inconscient. Le film touche l’intime, tout en étant presque réel ; il permet de voir les autres vivre des situations tout en restant à distance : même les timides peuvent participer.

Jouent alors les mouvements psychiques classiques : l’empathie, l’idéalisation, les fantasmes, les désirs, le transfert, l’identification – voire la catharsis.

La ciné-thérapie emprunte à la Gestalt-thérapie comme aux thérapies narratives. Cette psychologie pratique, à l’américaine, a pour ambition de soigner par la relation. Elle est appliquée par le cinéma depuis 2004, élaborée au contact des réalités aborigènes d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Elle doit permettre la prise de conscience de la forme que prend l’ajustement de chaque individu à ce (et ceux) qui l’environne(nt). Pour cela, la parole est privilégiée avec l’expression des émotions, le rêve, l’imaginaire, la créativité – mais aussi le mouvement et le corps, dont les images filmées donnent une forme mimétique. Développer la conscience de l’instant rejoint en effet le cinéma, qui n’est qu’instant : « Le temps chronologique s’efface au bénéfice de la profondeur de l’instant vécu » p.34.

patrice gilly photo

La fluidité des images et des histoires accompagne cette thérapie du processus, dans laquelle les causes sont moins importantes que l’adaptation ici et maintenant. « Le film image l’inconscient », est-il résumé joliment p.29. Il est une sorte de songe éveillé en salle obscure, lové dans un fauteuil fœtal. Opium du peuple pour faire oublier, le temps d’une séance, le reste terne de l’existence – il est aussi opium qui lève les blocages et ouvre une porte sur les profondeurs de soi. La narration, les personnages et les émotions formatent une manière d’être et de percevoir le monde, en résonance ou en conflit avec la nôtre.

Mais « le cinéma perd ses vertus thérapeutiques si la vision du film n’est pas suivie d’une parole exprimant le trouble vécu dans l’intimité » p.32. C’est l’essence de la psychanalyse que de faire mettre des mots sur les maux afin de les apprivoiser par la conscience. Il faut donc en parler, pour soi seul dans son journal intime désormais sur blog ou réseaux sociaux, avec ses copains ou copines autour d’un pot après séance, en famille avec son conjoint et ses ados, avec son psy – ou lors de stages collectifs de thérapies douces ouvertes sur le lien social ont l’auteur présente quelques exemples.

Voici donc une démarche originale, peu usitée par tous les fans qui se gavent de films. Pour ma part, j’ai toujours préféré la lecture, qui offre depuis l’enfance un champ plus ouvert à mon imagination – mais c’est une question de génération et d’habitus. Certains – comme Eddy Mitchell – sont restés marqués à jamais par « La dernière séance ».

Je me pose cependant la question de savoir si la génération Y, née avec l’iPod sur les deux oreilles, les fils en Y à demeure sur la gorge et le regard rivé aux très petits écrans des jeux vidéo et des Smartphones depuis l’enfance, peut faire autrement que de « consommer » le cinéma. Pressés d’être comme les autres, les jeunes ne connaissent le plus souvent des films cultes que de courtes séquences aimées de tous, visionnées sur YouTube. Nomades, ils ont du mal à se poser seuls devant un grand écran ou dans une salle obscure, mais préfèrent regarder des nuits durant en groupe des séries haletantes dont la richesse psychologique n’égale pas celle des films d’auteurs.

Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie, 2015, éditions Chronique sociale – Lyon, 144 pages, €14.00
Cinémoithèque, le blog cinéma de l’auteur

L’organisme formateur

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Prédiction, prévision, prospective

Chacun sait qu’il est plus facile de « prévoir » le passé que l’avenir… Chacun croit savoir ce qu’il aurait fait s’il s’était trouvé dans telle situation. La raison en est que l’enchaînement des causes, survenues par hasard, peut être logiquement reconstitué lorsque l’on a une vue d’ensemble : il fallait « évidemment » choisir le camp de la résistance fin juin 1940… et pourtant De Gaulle et ceux qui ont refusé d’obéir aux ordres du gouvernement Pétain « légitimement » nommé étaient juridiquement des traîtres.

Si le passé est écrit définitivement, l’avenir reste ouvert et incertain. Cette incertitude fait peur, tant l’être raisonnable qu’est l’humain a besoin de logique pour agir en sécurité. Selon la gradation du plus fantaisiste au plus scientifique, il va chercher à prédire l’avenir, à prévoir les événements, ou à bâtir une prospective. La différence entre ces trois mots est importante.

boule ado a prevoir avenir

La prédiction pré-dit, c’est-à-dire qu’elle veut énoncer tout simplement l’avenir tel qu’il va advenir. Ce sont les mots des prophètes, des voyants, mais aussi des dogmatiques : le prédicatif affirme d’une façon absolue et définitive. Nous sommes dans la croyance, qu’elle soit religieuse, idéologique ou scientiste – nous ne sommes pas dans la raison. Le performatif règne en maître – où dire c’est faire ; l’annoncer, c’est comme si c’était fait. Les politiciens sont passés maîtres dans cet art de la com’ qui s’apparente au mensonge, sous couvert d’une apparente volonté.

Prédire est affirmer ce qu’on voudrait qu’il advienne, sans autre certitude que celle de sa conviction : la « vraie » vie dans l’au-delà, la fin du monde, la société sans classe de l’avenir radieux, le bonheur-santé-richesse des marabouts et autres diseuses de bonne aventure. Rappelons cependant que Madame Soleil, qui « voyait tout » selon ses dires, n’a jamais prévu le contrôle fiscal qui lui est tombé dessus pour ses gains en liquides non déclarés…

La prévision est moins affirmative, elle ne « dit » pas l’avenir, elle se contente d’en avoir une « vision » plausible. L’intelligence entre alors en scène et maîtrise les émotions sur le futur. Le raisonnement intervient, étayé par des chiffres, des théories, des modèles (tous révisables). La statistique permet de calculer des séries temporelles, que l’on peut projeter ensuite dans l’avenir. Le plus fiable est par exemple la démographie : tous les humains qui auront l’âge de la retraite dans 10 ans sont déjà nés, la seule incertitude réside dans la mortalité de cette cohorte d’ici-là – et dans l’âge de la retraite lui-même, qui peut changer. Le moins fiable est peut-être la bourse ou la météo, les deux dépendant de tant de variables qu’il est difficile de dessiner une tendance – sauf lorsque la situation reste à peu près stable ou dans un trend établi.

Prévoir, c’est prendre des précautions logiques en fonction de ce que l’on connait aujourd’hui. Ce n’est pas affirmer un avenir certain, mais seulement un avenir possible. C’est considérer comme plus ou moins probable la survenance de tel évènement (chaque probabilité est calculable) – et s’y préparer « au cas où ».

La prospective est plus large. Elle vient d’un terme d’optique qui permet d’élargir la vision. Il s’agit de différents scénarios plausibles, plus ou moins probables mais dont aucun n’est certain. Ils forment des cadres de réflexion pour effectuer des prévisions plus concrètes dans des domaines particuliers. Cette « façon de regarder de loin » trace non pas une ligne véritable mais une tendance vraisemblable. Rien n’est écrit, rien n’est certain, mais certaines logiques sont déjà l’œuvre maintenant, qui peuvent se confirmer.

Ainsi le prospect est-il un probable futur client, la prospection explore les lieux où découvrir de possibles gisements, la prospective réunit historiens et sociologues pour proposer une évolution possible de notre société et de notre monde.

Si prédire n’est guère utile aux décideurs (sauf à agiter une croyance comme banderole pour se faire élire), prévoir est indispensable pour ne pas aller dans le mur (ainsi François Hollande et son « inversion » de la courbe du chômage), et la prospective manque cruellement (dans ce monde de court-terme et de zapping médiatique permanent).

  • N’importe quel gourou autoproclamé peut prédire les cours de bourse en n’ayant raison que par hasard (Paul Jorion aime par exemple à se faire le prophète annoncé de la grande catastrophe financière imminente et nombreux sont ceux qui le trouvent génial parce qu’il leur dit seulement ce qu’ils ont envie d’entendre… bien qu’il se trompe régulièrement depuis 8 ans !)
  • N’importe quel gérant peut évaluer les probabilités plus réalistes qu’à un cycle en succède un autre, en se fondant sur les statistiques de cours passées mais aussi sur la psychologie de marché (la période novembre-avril est propice à la monté des cours de bourse, la période mai-octobre est au contraire plus agitée).
  • Mais il faut faire l’effort d’investir du temps, de la réflexion et des échanges pour bâtir une prospective qui se tienne. Sa logique est en partie contenue dans les tendances à l’œuvre dès aujourd’hui, mais les réactions, inventions, découvertes et mutations restent ouvertes dans le futur.

Quittez donc le monde de la « croyance » pour celui de la raison, vous vous en porterez mieux, en bourse comme en politique, et même pour votre confort mental.

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