Claude Lévi-Strauss, De près et de loin

L’ouvrage retrace l’itinéraire d’un intellectuel. Claude Lévi-Strauss a pudeur à parler de lui, il n’évoque que son travail ; tout intellect, il commente l’évolution de sa réflexion. Le corps, l’affectivité, ne concernent pas le public pour ce savant élevé en pleine ère victorienne ; il ne lui en dira rien. En revanche, à propos de son seul métier – penser – il développe avec soin sa genèse, ses rencontres, ses lectures, ses influences. Tout ce qui en a fait un cerveau – réduit à son rationalisme. Tel se présente Claude Lévi-Strauss : un bourgeois du XIXe siècle, grosse tête et petit corps, volonté de pensée pure. Comme si l’esprit flottait seul au-dessus des eaux, comme l’Autre.

Mais cette attitude est bien passée, Monsieur le professeur. Mais 68 est advenu – même si, pour nous, ce mai a été la consécration d’une longue dégradation de l’université, voire de la pensée, la massification standard des savoirs réduits au plus petit commun dénominateur des élèves. Un univers est mort, Monsieur Lévi-Strauss, malgré votre œuvre méritante. Faut-il le regretter ? Depuis Nietzsche, que vous auriez dû lire plus attentivement si l’on en juge par ce que vous en dites, on sait que toute pensée est incarnée, même chez les intellectuels. C’est pourquoi nous aurions aimé en connaître un peu plus sur vous-même, sur ce qui vous pousse. Votre questionneur n’a pas jugé bon d’insister, trop aspirant intello lui-même, probablement. Tant pis, contentons-nous de votre intellect épuré.

Claude Lévi-Strauss est un grand homme mais pas un génie. « Sartre avait du génie, mot que je n’appliquerais pas à Aron. Sartre était un être à part, avec un très grand talent littéraire et capable de s’illustrer dans les genres les plus divers », dites-vous p.117. Lévi-Strauss se situe plutôt du côté Aron. Par pudeur ? Par timidité ? Ou plutôt par souci de « respectabilité » ? « Laissez-moi travailler où j’ai envie, je ne ferai aucune vague ». Par excès de rationalisme qui réduit l’être ? Par peur de l’imagination ? « Je ne suis pas quelqu’un qui capitalise (…) plutôt qui se déplace sur une frontière toujours mouvante. Seul compte le travail du moment. Et très rapidement il s’abolit ». p.6. Lévi-Strauss en technicien de l’intellect – pas en inventeur ? Une fuite, il répare ; un mauvais circuit, il simplifie. En contraste avoué avec certains de son temps : « Les Surréalistes ont été attentifs à l’irrationnel. Ils ont cherché à l’exploiter du point de vue esthétique. C’est un peu du même matériau dont je me sers, mais pour tenter de le soumettre à l’analyse, de le comprendre en restant sensible à sa beauté » p.53. Tout est dit : « soumettre », « analyse ». Le pur fil du rationalisme étroit des Lumières, qui furent pourtant bien autres choses ; la prétention de se poser, par la science poussée jusqu’à la réduction scientiste, en maître et possesseur de la nature. Et le lecteur ne saura rien, dans ce testament intellectuel que se veut l’entretien, de cette « sensibilité à la beauté » aussi vite oubliée qu’évoquée.

Un aveu métaphysique pourtant : Lévi-Strauss se dit « pénétré du sentiment que le cosmos, et la place de l’homme dans l’univers, dépassent et dépasseront toujours notre compréhension » p.14. D’où son absence de rapport à un dieu personnel. Les croyants ont, pour lui, « le sens du mystère », la science grignote sur les bords mais la connaissance n’a pas de fin. Un technicien, vous dis-je, qui tente de se servir au mieux de ses outils cérébraux. Si « c’est des Surréalistes que j’ai appris à ne pas craindre les rapprochements abrupts et imprévus » p.54, « j’éprouve de la réticence devant un parti-pris consistant à répéter sur tous les tons : attention, les choses ne sont pas comme vous croyez, c’est le contraire » p.105. Lévi-Strauss ne veut pas être confondu avec Michel Foucault, l’inversion des codes n’est pas sa tasse de thé, ni agir sur le mode « majesté impériale » de Lacan gourou. Il se verrait plutôt en Don Quichotte, avec cette précision à la Montherlant : « le don-quichottisme, me semble-t-il, c’est, pour l’essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent. Si d’aventure un original se souciait un jour de comprendre quel fut son personnage, je lui offre cette clé » p.134. Toujours le manque d’imagination et la virtuosité technique pour retrouver le même sous le multiple. D’où la tentation de l’Orient : « Une des raisons de la fascination qu’exerce sur moi le Japon tient justement au fait qu’on y sert une culture littéraire, artistique, technique, hautement développée en prise directe sur un passé archaïque, où l’ethnologue retrouve un terrain familier » p.128.

« La pensée de Freud a joué un rôle capital dans ma formation intellectuelle ; au même titre que celle de Marx. Elle m’apprenait que les phénomènes en apparences les plus illogiques pouvaient être justiciables d’une analyse rationnelle. Vis-à-vis des idéologies (phénomènes collectifs au lieu d’individuels, mais aussi d’essence irrationnelle), la démarche de Marx me paraissait comparable : en-deçà des apparences, atteindre un fondement cohérent d’un point de vue logique » p.151. La logique, cartésienne, anti boche pour cet homme né avec la guerre de 14, ce qui l’a fait ignorer Nietzsche bien qu’il cherchât lui aussi à démonter les apparences de la Morale et de la Religion. Et qui affirmait que toute logique, toute raison, est fondée sur quelque-chose de plus profond : une volonté. Quelle est donc « la volonté » de Lévi-Strauss, sinon ce rationalisme positiviste français du siècle dernier ?

Technicien encore, il l’est lorsqu’il manifeste son « respect de l’histoire, le goût que j’éprouve pour elle », qui provient « du sentiment qu’elle me donne qu’aucune construction de l’esprit ne peut remplacer la façon imprévisible dont les choses se sont réellement passées. L’événement dans sa contingence m’apparaît comme une donnée irréductible » p.175. Après – mais seulement après – on peut tenter de comprendre, d’expliquer. Lévi-Strauss reste un empiriste logique. Ce qui fait sa sagesse : « J’estime que mon autorité intellectuelle (…) repose sur la somme de travail, sur les scrupules de rigueur et d’exactitude, qui font que, dans des domaines limités, j’ai peut-être acquis le droit qu’on m’écoute » p.219. Intellectuel, mais pas génie : « Un Victor Hugo pouvait se croire capable de juger de tous les problèmes de son temps. Je ne crois plus cela possible » p.219… même si Sartre l’a tenté en grand (et Bourdieu, le dernier, en petit).

D’où son agacement indulgent envers les poncifs de l’époque : mai 68, Foucault, Lacan, Sartre et Aron, le Racisme (avec un grand R). « Un étalage périodique de bons sentiments » en ce dernier domaine, ne sauraient suffire. Il faut réfléchir à ce qui est et à ce que l’on veut. Rien n’est en noir et blanc, pas plus le racisme qu’autre chose. Justement, « c’est la différence des cultures qui rend leur rencontre féconde. Il est souhaitable que les cultures se maintiennent diverses. » Mais « il faut consentir à en payer le prix : à savoir que des cultures attachées chacune à un style de vie, à un système de valeurs, veillent sur leurs particularismes ; et que cette disposition est saine » p.207. A lire, à relire et à méditer pour tous les intellos bobos hors sol dont la niaiserie croit que tout le monde il est beau et gentil et que le Grand métissage est la voie rectale de demain.

Lévi-Strauss montre cette tempérance de longue vue et de vieille sagesse : « Qu’avais-je proposé ? De fonder les droits de l’homme non pas, comme on le fait depuis l’Indépendance américaine et la Révolution française, sur le caractère unique et privilégié d’une espèce vivante, mais au contraire d’y voir un cas particulier de droits reconnus à toutes les espèces. En allant dans cette direction, disais-je, on se mettait en situation d’obtenir un plus large consensus que ne le peut une conception plus restreinte des droits de l’homme, puisqu’on rejoindrait dans le temps la philosophie stoïcienne ; et dans l’espace celle de l’Extrême-Orient. On se trouverait même de plain-pied avec l’attitude pratique que les peuples dits primitifs, ceux qu’étudient les ethnologues, ont vis-à-vis de la nature » p.227. C’est habile, c’est grand – comprendra-t-on ?

Les pages indiquées sont celles de l’édition originale 1988.

Claude Lévi-Strauss, De près et de loin – entretiens avec Didier Eribon, 1988, Odile Jacob 2001, 269 pages, €8.90 e-book format Kindle €15.99

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