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Harry Wu, Retour au laogai

Né en 1937, le catholique chinois Wu Hongda est mis en prison en 1960 pour avoir obéi au président Mao et fait s’épanouir cents fleurs : c’était un piège, la dissidence des opinions reste bannie en Chine depuis des millénaires et encourager la critique individuelle permettait au sadique Timonier de débusquer les « ennemis du peuple » (autrement dit les siens). Celui qui prendra le nom d’Harry a 23 ans.

Il passera 19 ans dans les camps, bien que condamné à « seulement » trois ans de prison, sa « rééducation » ne cessant d’être prolongée… Ce n’est qu’à la mort du dictateur rouge, en 1979, qu’il sera libéré, à 42 ans, sa vie irrémédiablement gâchée. Il n’aura dès lors de cesse de dénoncer au monde l’univers carcéral chinois, son conformisme au risque du goulag, son inspiration tyrannique auprès de Staline. Ce livre, paru en 1996, juste après son « expulsion » de Chine où il avait filmé les camps et les hôpitaux où sont prélevés des organes destinés aux greffes sur des prisonniers encore vivants ou tués pour la circonstance, est une forme de publicité démocratique. Elle est rendue possible par l’influence de la chaîne CNN, avant l’Internet et « les réseaux sociaux ».

La Chine, comme toutes les dictatures, sait qu’elle doit désormais compter sur la mise au jour instantanée et universelle de ses malversations en termes de droits de l’homme. D’où sa contestation de biais desdits « droits », au nom de leur conception trop occidentale. Le collectivisme ne serait-il pas lui aussi un « droit » humain, même s’il n’est pas individuel mais communautaire ?

Harry Wu s’est converti aux valeurs américaines et juge ses ex-compatriotes à l’aune de son nouveau pays. Mais plus de vingt ans ont passés depuis l’écriture de ce livre et, si le système carcéral chinois demeure, il semble moins fourni et vise moins à la rééducation idéologique. Il s’agit plutôt de mettre à l’ombre des dissidents avérés et des contestataires potentiels tout en les faisant contribuer au travail collectif. Le « droit » au sens occidental continue de ne pas exister, l’individu étant nié au profit de la famille et de la communauté, voire de la « patrie » han.

En visitant Dachau, Harry Wu avise la devise qui surmontait l’entrée du camp de la mort : « Le travail rend libre ». « Vous êtes sûrs ? fis-je abasourdi. En Chine, le slogan de nos camps, c’était : « Le travail bâtit une vie nouvelle » p.225. Ce n’est au fond pas très différent, puisque toutes les sociétés totalitaires se ressemblent. Mais cela nous permet de comprendre la coercition absolue qu’une société peut exercer sur sa population.

Ecrit à l’américaine comme un document vécu, ce livre rappelle combien la Chine reste peu ouverte au monde, autoritaire et tyrannique envers ses citoyens, prête à exploiter sa main d’œuvre prisonnière et à mentir sans vergogne à tout étranger. Trop orgueilleuse pour consentir à adopter des manières « universelles », elle impose ses propres valeurs comme toute nation sûre d’elle-même le fait naturellement. Mais ce qui paraissait un scandale absolu du temps de la présidence Clinton apparaît sous la présidence Trump comme d’un réalisme criant : le bouffon de l’immobilier ne pratique-t-il pas le même cynisme et le droit du plus fort à la chinoise ?

Harry Wu a été naturalisé américain en 1994 et est mort à 79 ans en 2016, hanté toute sa vie durant par l’expérience des camps.

Harry Wu, Retour au laogai – La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, 1996, Belfond 2004, 360 pages, €20.90

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