Albert Camus contre l’humiliation

Dans ses Carnets IV, de 1942 à 1945, Albert Camus note au vol les idées qui lui viennent. Il ne les développe pas toujours mais ses intuitions persistent. Ainsi de l’humanisme en psychologie.

Albert Camus chez Gallimard

« On aide plus un être en lui donnant de lui-même une image favorable qu’en le mettant sans cesse en face de ses défauts. Chaque être normalement s’efforce de ressembler à sa meilleure image. » Tout parent le sait, tout éducateur devrait le savoir (hum !), un enfant et a fortiori un adolescent qui exacerbe en lui les réactions d’enfance, est extrêmement sensible à ce que les autres pensent de lui. Ses référents, parents, adultes et professeurs ; ses pairs pour se comparer ; ses frères et sœurs et tous ceux qui comptent dans sa vie. Un ado est une éponge sensible à tout ce qui renvoie une image de lui. L’exemple qu’on lui donne est le meilleur, l’encouragement pour ce qu’il entreprend, une méthode, les félicitations pour ce qu’il accomplit devrait être une exigence.

C’est loin, malheureusement d’être toujours le cas – notamment dans l’éducation dite « nationale » qu’on pourrait nommer plus proprement « bureaucratique ». « Peut s’étendre à la pédagogie, à l’histoire, à la philosophie, à la politique », précise Camus. Sauf que les pédagogues, les historiens, les philosophes et les politiciens ont d’autres chats à fouetter que de rendre hommage à la vertu. Confits en eux-mêmes et occupant une position dominante, ils tentent d’en profiter. Lorsque leur petit moi est fragile, ils adorent écraser les autres, notamment les immatures qu’il est trop facile de prendre en défaut. Combien de profs jouent les fachos ? Combien de parents les caporaux ? Combien d’aînés les petits chefs ?

Mais il y a plus grave. C’est toute une civilisation que Camus met en cause. « Nous sommes par exemple le résultat de vingt siècles d’imagerie chrétienne. Depuis 2000 ans, l’homme s’est vu présenter une image humiliée de lui-même. Le résultat est là. » Il est là, en effet, l’écrasement par les corps constitués, les privilégiés, les riches, les puissants, les savants imbus, les âgés acariâtres, les aînés physiquement plus forts, les mâles, blancs, bourgeois et croyants en l’une des religions du Livre ! Ni le Juif, ni le Mahométan n’ont mauvaise conscience. Mâles ils sont, érudits s’ils le peuvent, ils n’ont pas honte d’être hommes. Mais le Chrétien ? Certes, les femmes y sont peut-être mieux traitées par l’idéologie (depuis peu), mais l’être humain reste quand même réduit au péché originel, fils déchu qui doit mériter la grâce de son Père, redevable d’avoir vu crucifier comme esclave le Fils venu les racheter…

gamin ligote torse nu

Comment peut-on glorifier un esclave souffrant sur un instrument de torture pour en faire une religion, s’interrogeaient les antiques ? Au lieu d’encourager les vertus humaines, comme le bouddhisme le fait ; au lieu d’appeler au meilleur en chacun, comme le zen le tente ; au lieu de prôner une élévation spirituelle en ce monde – et pas dans l’autre – le christianisme a écrasé l’homme, l’a humilié, l’a rendu pourriture vouée à l’enfer éternel s’il ne rendait pas hommage ni ne faisait allégeance complète et inconditionnelle. Le christianisme, pas le Jésus des Évangiles, mais le texte est submergé par la glose d’église.

« Qui peut dire en tout cas ce que nous serions si ces vingt siècles avaient vu persévérer l’idéal antique avec sa belle figure humaine ? », s’interroge Camus. En effet, qui ? On ne refait pas l’histoire ; peut-être peut-on tenter de se refaire soi-même, c’est déjà ça.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade, 2006, p.941, €62.70

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2 réflexions sur “Albert Camus contre l’humiliation

  1. Je ne sais pas si « tout » est de la faute de saint Paul, Augustin n’est pas mal non plus pour interdire de jouir comme lui en sa jeunesse.
    Je ne sais pas non plus si c’est le refoulement qui a entraîné la « sublimation » dans l’art… Les exemples des arts non chrétiens antiques, et même hors des 3 religions du Livre (bouddhisme, hindouisme, shinto, animisme, etc.), incitent à penser le contraire : l’art est un cri de joie lorsqu’il est l’expression de la santé humaine et de l’exubérance de vivre (art grec, romain, égyptien, perse, zen…)
    Le sadomasochisme d’un saint Sébastien a donné les fantasmes du marquis de Sade, pas l’Apollon du Belvédère ni la Vénus de Milo.

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  2. Martin

    Bonjour,

    « On aide plus un être en lui donnant de lui-même une image favorable qu’en le mettant sans cesse en face de ses défauts. Chaque être normalement s’efforce de ressembler à sa meilleure image. » Tout à fait, c’est même la base de tout comportement décent et aussi le premier conseil que donnent les psychologues aux parents qui demandent conseil pour éduquer leurs enfants ; le psychiatre Boris Cyrulnik nous explique d’ailleurs qu’un enfant maltraité élabore différentes défenses psychologiques qui le protégeront sur le moment de la violence de ses parents mais réduiront par la suite ses capacités à vivre en société et généreront peut-être aussi différentes névroses (comme la haine de soi, l’incapacité à supporter un regard, l’irascibilité…).
    Cela ne veut cependant pas dire qu’il faut supporter la violence d’autrui à la manière d’un chrétien tendant l’autre joue… Un dialogue calme et constructif règle la plupart des problèmes ; et nous pouvons toujours évincer de nos relations les plus pervers.

    Vous dites aussi : « C’est toute une civilisation que Camus met en cause. « Nous sommes par exemple le résultat de vingt siècles d’imagerie chrétienne. Depuis 2000 ans, l’homme s’est vu présenter une image humiliée de lui-même. Le résultat est là. » » Là aussi je suis entièrement d’accord ; il faut s’aimer soi-même pour aimer autrui ; en tout cas je ne conçois pas l’amour autrement que comme un débordement, une « surabondance », pour parler comme Michel Onfray.

    D’ailleurs votre photo illustre bien le problème chrétien, cette fascination malsaine pour la souffrance, que l’on doit d’ailleurs bien plus à « Saint Paul » qu’à Jésus. « Aimez-vous comme je vous ai aimés », disait Jésus, et ses discours ne sont que variations sur cette règle de vie simple et efficace ; c’est Saint-Paul qui a fait du christianisme une religion pour sadomasochistes. C’est que nous voulons tous le plaisir et le nier canalise notre énergie vers des comportements inacceptables et souvent violents : moins l’autre est heureux et plus il souffre, mieux je me sens vivre et plus facilement je relativise mes souffrances. Le seul avantage à la négation chrétienne du désir et du corps est la sublimation de nos frustrations dans un art et dans une science qui ont fait la gloire de l’Europe…

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