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Jean Guéhenno, Journal des années noires

L’auteur a 50 ans en 1940, lors de la défaite honteuse de la France à cause de généraux ineptes et de politiciens lâches. La « première armée d’Europe » a cédé en trois semaines devant les jeunes soldats mécanisés du Führer de vivre et de se venger de l’humiliante défaite de 1918. Guéhenno est breton, fils d’ouvrier, autodidacte et pacifiste depuis qu’il a fait la Première guerre. Trop vieux et réformé après une blessure à la tête en 1915, il n’est pas mobilisable en 40. Il a devancé l’appel en 1913 après avoir été reçu à Normale Sup. Après la guerre, il est prof de lettres.

Sous Vichy, il est considéré comme un dangereux humaniste, un partisan de ces Lumières honnies des réactionnaires pétainistes, et rétrogradé d’enseignant en khâgne, à prof de quatrième. Il faut dire que, comme l’affirme les Wiki, il est entré en « Résistance intellectuelle : membre fondateur du Comité national des écrivains et du groupe des Lettres françaises, il est proche de Jean Paulhan, Jacques Decour, Jean Blanzat, Édith Thomas. » Pour s’aérer l’esprit, il étudie Jean-Jacques Rousseau, pas vraiment en odeur de sainteté chez les cathos tradis et les fachos revanchards sous Pétain. Il sera élu à l’Académie française en 1962.

Avec précaution, en cas d’arrestation, et la prudence nécessaire pour n’impliquer personne, Jean Guéhenno tient un Journal durant l’Occupation et la fascisation de la France par une clique d’ambitieux aigris de seconde zone. Il évoque Drieu et Giono, partisans du maréchal, Montherlant, Gide et Giraudoux, partisans d’attendre et de voir, Bernanos, Mauriac, Sartre, Paulhan et Benda, résistants intellectuels.

Mais il distille surtout ses réflexions au fil des jours, oppressé du malheur de la France, ulcéré de l’esprit de liberté qui se perd dans le conformisme et l’habitude. Les gens se résignent, croient le vieux maréchal lorsqu’il dit les protéger, se méfient des aventuriers à la de Gaulle, se disent qu’il faut peut-être abandonner la démocratie et les idées des Lumières qui ont amené à la Défaite, se laissent tenter par l’esprit sale. « J’appelle un esprit sale, un peuple sale, un esprit, un peuple qui subit avec délices les magies et les enchantements, un esprit, un peuple qu’enivre la musique et qui chante au commandement, pressé de se laisser séduire par toute belle et fausse histoire qu’un maître sorcier lui raconte sur son génie et son destin, avide de se débarrasser de soi, avide d’obéir. » On reconnaît là Mussolini ou Hitler, mais aussi le contemporain Trump et les histrions à la Zemmour ou Mélenchon.

Peut-être, dans un an, la présidentielle français va-t-elle accoucher d’une série d’années noires, où les Lumières seront éteintes au profit du nationalisme borné, sous le banal nom de « souverainisme », et la pensée formatée, sous le banal nom de la morale et du bon sens. « Le plus grand malheur qui pourrait arriver à ce pays serait que par lassitude et par dégoût, par une sorte de remords aussi d’avoir depuis des années mal usé de sa liberté, il se rue de lui-même aujourd’hui ou se laisse doucement enfermer dans une imbécile servitude ».

Heureusement, les intellos qui soutiennent le régime de Vichy sont assez nuls pour ne pas laisser d’empreinte durable, même Drieu La Rochelle, peut-être le meilleur, mais éternel velléitaire. « Il est sans doute assez remarquable que ce soient toujours les candidats à la tyrannie qui dénoncent avec tant de complaisance notre liberté comme une illusion. Tant de charité devrait nous mettre en garde. Au reste, ces dialecticiens, si experts à nous développer la duperie dont nous serions victimes, ne doutent pas de leur propre liberté qui est volonté de puissance et d’asservissement. » Parmi les jeunes hommes à qui il enseigne la littérature en khâgne, il y a de tout, des enthousiastes de liberté, des persuadés de la révolution nationale, et l’éternel marais de ceux qui observent. Il y aura des résistants, des fusillés, mais aussi des collabos, sans doute fusillés aussi après.

L’« affaiblissement moral » français, selon l’auteur, serait dû à cette quête à tout prix « d’impartialité et d’objectivité », écrit-il en mai 1942. Il s’agit de se faire neutre en tout. Certes, c’est utile dans la recherche et dans l’information, mais ça ne l’est pas en politique. Pour entraîner un peuple, il faut un grand dessein, un Projet. « Les grands peuples sont les peuples qui rêvent. La philosophie de l’histoire d’un peuple est sa conscience commune. Le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet était l’hymne de confiance de la monarchie catholique. L’introduction à l’histoire universelle de Michelet en 1831 manifestait la nouvelle foi libératrice et conquérante de la France. En ces temps-là, les Français marchaient d’un bons pas sur les routes, ils pensaient à s’emparer de l’avenir. Le passé même, il se le soumettaient. Il fallait qu’il les servent. L’histoire n’était pas l’exploration désabusée des nécropoles. On allait aux sources de la vie, de sa vie. Toute grande époque fait naturellement, spontanément, une nouvelle lecture de tout le passé, et c’est sa philosophie de l’histoire. » Un message pour notre temps.

Avec ce rappel utile, pour notre temps aussi : « Il n’y a au monde que deux principes, deux systèmes de gouvernement. L’un joue, exalte le courage, l’intelligence des hommes. L’autre joue, exploite leur lâcheté et leur sottise. L’un est la démocratie, l’autre la tyrannie. Comme la sottise est rapide, l’intelligence lente, le tyran peut toujours gagner dans le premier moment, mais il perd toujours à la longue. Ayons donc confiance », dit-il en mai 1943. Et de fait, un an plus tard, la France sera libérée de la tyrannie de l’occupant et du vieux maréchal bouffon, avec sa clique réactionnaire.

J’ai déjà publié, il y a 7 ans, une note sur ce livre – signe qu’il reste et qu’on le relit. J’adoptais une optique différente – signe qu’il fait toujours sens.

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), 1947, Folio 2014, 544 pages, €10,00, e-book Kindle €9,99

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Odessa et l’escalier Potemkine

Nous prenons un train de nuit à Simferopol pour quitter la péninsule de Crimée. Une fois montés, nous installons les couchettes avec les draps propres fournis par la préposée du wagon. Au bar, dont les fenêtres sont garnies de rideaux, des filles épaisses suçotent leurs bières par bandes de quatre, des adultes commencent à se bourrer à la vodka dès 18h tout en jouant aux cartes. Ils accompagnent l’alcool de jus de raisin et de tranches de pain pour faire passer. L’un d’eux, à proximité, me demande je ne sais quoi qu’intuitivement (ou vague réminiscence de russe ?) je traduis par « de quel pays êtes-vous ? » Ma réponse le satisfait, signe que j’avais bien compris. Un autre de la tablée « l’avait bien dit », il avait reconnu des Français à la langue. Pas de chichi, des relations directes.

Odessa GoogleEarth

La ville apparaît, au sortir de la gare, dans un léger brouillard, mais le ciel bleu est visible au-dessus. « Odessa est un gros port », nous annonce Natacha alors que nous ne songeons encore qu’au petit-déjeuner. D’où un quiproquo initial sur le sens de « port »…

mosquee odessa

Le village grec antique Odersos est devenu une ville industrielle de 1,7 million d’habitants, créée par Catherine II lorsque la région fut libérée des Turcs en 1794. Natacha a bien dit « libérée », pas « conquise » – tout un symbole. Les blonds orthodoxes ukrainiens se devaient d’être rendus libres du joug musulman imposé par les Turcs basanés, telle est la signification. Pour accroître sa zone d’influence, Catherine II voulait un accès à la mer Noire. C’est un plan en damier de ville nouvelle, de larges artères plantées d’acacias ou de platanes, une architecture à l’européenne. Une ville libre surtout pour peupler ce lieu inculte et désolé. Tous les parias furent accueillis, serfs en fuite, juifs interdits de Moscou et de Saint-Pétersbourg, aristocrates voulant échapper à la révolution, négociants en quête de fortune. Chacun s’est vu proposer un terrain gratuit à condition qu’il construise en respectant le plan d’urbanisme. Balzac fit rêver le père Goriot, sur son lit de mort, d’aller y fabriquer des pâtes.

port odessa

La ville d’aujourd’hui abrite le plus grand port de commerce de la mer Noire et le plus célèbre Institut Polytechnique ukrainien qui forme les ingénieurs. De même, c’est à Odessa que prospère le fameux hôpital qui procède aux opérations des yeux. Y règnent la construction navale, le raffinage, la chimie, la métallurgie et l’agroalimentaire. Le climat est relativement doux avec une moyenne de -2° en hiver et de +22° en juillet. De 1819 à 1858, Odessa fut un port franc. Durant la période soviétique, c’était une base navale. Depuis le 1er janvier 2000, le port d’Odessa est déclaré port franc et zone franche pour 25 ans. Odessa est sans grande valeur militaire stratégique car la Turquie maîtrise de fait les Dardanelles et le Bosphore, autorisant l’OTAN à contrôler le trafic maritime vers la Méditerranée. Le port de commerce, l’important terminal pétrolier dans la banlieue et l’autre port d’Illitchivsk au sud-ouest (ville d’Illitch – le prénom de Lénine…) forment un nœud de communication ferroviaire. Les industries pétrolières et chimiques d’Odessa sont connectées par des oléoducs stratégiques à la Russie et à l’Union européenne.

clochard odessa

Nous arpentons quelques rues de la ville pour quitter la gare. En ce petit matin, les habitants sont encore très peu réveillés et les avenues, larges, bordées de hauts platanes, présentent des façades défraîchies et vieillottes.

atlantes odessa

Des atlantes musculeux soutiennent les balcons des premiers étages, comme à Vienne en Autriche, ou flanquent les porches d’entrée. Deux jeunes spécimens, aux muscles encore très souples, soutiennent un globe bleuté qui supporte lui-même un balcon de fer forgé en rotonde sur un coin d’immeuble. C’est très chic bourgeois. Les seules façades à connaître le maquillage sont les entrées pimpantes de banques ; elles ne manquent pas dans ce centre du commerce. Tout le reste a besoin, comme à Florence ou à Venise, d’être sérieusement restauré. Son architecture apparaît plus méditerranéenne que russe, influencée par les styles français et italien. Odessa a, dit-on, toujours possédé un esprit de liberté et d’ironie en vertu de sa situation géographique d’ouverture aux étrangers.

adolescent odessa

Nous voulions entrer dans une église, dépendance d’un monastère sis près de la gare, vers 6h du matin. Le jour était levé, le soleil dardait déjà derrière la brume. Certes, entrer dans l’église pour des non-orthodoxes reste possible, mais le marguillier a mis tant de restrictions dans son « autorisation » que nous avons renoncé. « Pas de tête découverte pour les femmes, pas de short pour quiconque » – jusque là, rien que de très normal. Mais il a rajouté, devant notre groupe, des détails montrant sa répugnance à nous laisser entrer. Il s’est révélé un bureaucrate de Dieu plus qu’un croyant. Une religion qui préfère ainsi les règlements administratifs du culte à la prière n’est pas digne d’être honorée par le visiteur. « A la russe » une fois encore, il s’agit d’imposer l’arbitraire du clergé plus que de permettre de rendre grâce à Dieu.

cafe odessa

Nous prenons le petit déjeuner dans une salle de jeu clinquante, vide aux petites heures du matin, dont la particularité est de rester ouverte 24 h sur 24. D’épais cerbères vêtus de sombre et aux regards fouineurs gardent l’unique entrée. Comme partout dans le monde, casinos et salles de jeux sont plus ou moins contrôlés par une mafia. Mais le café est à volonté et le petit-déjeuner forfaitaire comprend jus d’orange, œufs et toasts, ce qui est bien agréable. Nous sommes assis à l’étage, devant la grande vitre qui donne sur l’avenue, de laquelle nous pouvons voir sortir peu à peu la population.

Potemkine escalier Odessa

Nos pas nous mènent ensuite vers le fameux escalier Potemkine dont les multiples marches ont été rendues célèbres par le film d’Eisenstein. Il était âgé de 27 ans en 1925 lorsqu’il a tourné Le cuirassé Potemkine. Toutes les années 1970 ont vu et revu ce film réalisé en six semaines qui commémore la révolution de 1905. Nous gardons à l’esprit la séquence 4, appelée par les critiques « les escaliers d’Odessa ». Une voiture d’enfant, échappée des mains d’une mère tuée par la troupe, dévale lentement l’escalier dans toute sa longueur, marche après marche, poussée initialement dans sa chute par la maman que la balle a rendue cadavre. La voiture va, très probablement, plonger dans les eaux du port tout en bas, mais ce n’est que suggéré.

Potemkine escalier Odessa enfant

Selon la théorie du Proletkult, il n’y a pas d’individus, il n’y a que des masses des deux côtés des fusils, le destin individuel n’étant que la résultante des engrenages sociaux. Le bébé dévalant l’escalier n’est donc pas une personne mais un simple « dommage collatéral », une synecdoque symbolique de la répression tsariste. Où l’on voit que la modernité, qu’elle fut soviétique ou qu’elle soit aujourd’hui américaine, peut faire de l’être humain quantité négligeable. Fils et fille des Lumières, le marxisme soviétique et la démocratie américaine en illustrent parfois les dérives.

duc de richelieu odessa

Au sommet de cet escalier trône en majesté la statue de Richelieu. Oh, certes ! Il ne s’agit pas de notre cardinal mais d’un arrière-petit-neveu à lui, qui fut le premier gouverneur d’Odessa de 1803 à 1814. Armand du Plessis, duc de Richelieu, ayant fui la Révolution française, servit dans l’armée russe contre les Ottomans. On lui attribue le tracé actuel de la ville. Il est considéré comme l’un des pères fondateurs. Vêtu d’une toge romaine, la statue fut conçue par le sculpteur russe Ivan Petrovich Martos (1754-1835) et coulée en bronze par Yefimov. Inaugurée en 1826, elle constitue le premier monument érigé dans la ville. Vue d’un certain angle, la malice populaire donne un gros sexe sorti à la statue d’un personnage si digne, et il est vrai qu’à une certaine distance on le croirait bien ! Dans un hôtel d’angle, fort chic vu son emplacement, une limousine américaine peinte en parme attend d’aller véhiculer le VIP.

limousine parme odessa

Un gros chat tigré se dore sur la pierre chaude tout en haut des marches du fameux escalier ; il ronronne quand je le caresse sur la tête. Une petite fille au haut vert pomme attaché par un nœud de chaussure sur une seule épaule, et à la jupe noire à pois blancs, prend des poses sur les marches, en vue de la photo que cadre et recadre son papa, perfectionniste ou maladroit.

chat escalier potemkine odessa

Une jeune femme téléphone sur son mobile, assise une cuisse en l’air sur le parapet, jambes dorées longilignes dévoilées par la minijupe. Un adolescent sérieux passe en sandales, blond coiffé court, le polo échancré mais le jean à la mode trop chaud pour la saison.

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