Envol vers les Mongols fiers

L’idée d’aller en Mongolie en revient à Alexis, petit-fils de Cosaque à demi-français depuis que sa grand-mère a décidé d’émigrer en France une fois son diplôme de médecine en poche, après la glorieuse Révolution bolchevique de 17. Je connais ce petit sauvage blond aimant chasser la bête et se traîner dans la poussière et dans la boue depuis qu’il a 10 ans. Adolescent, le Mongol s’est discipliné, cantonnant sa « sauvagerie » dans des fantasmes physico-sexuels suscités par les après-midis de collège lugubre. Il est devenu depuis médecin et, pour fêter sa thèse, est allé en Mongolie.

La Mongolie ne se visite qu’à cheval. Il est inutile de tenter une autre approche, en bus ou à pied, dans ce pays de nomades où les distances sont énormes. En mongol, être pauvre a la même origine étymologique qu’aller à pied… Le centre de la civilisation mongole est le cheval et il serait absurde de vouloir pénétrer ce pays autrement. Je vais donc aborder deux nouveaux univers : l’empire des steppes et le monde du cheval. Tout cela sera nouveau pour moi.

Je commence par une demi-heure de taxi à 5h du matin. Il nous faut en effet rallier Berlin depuis Paris sur un vol Air France avant d’embarquer sur la MIAT, la « Mongolian Airlines », jusqu’à Moscou où le vol fera le plein avant de rallier Oulan Bator, capitale de la République Populaire de Mongolie. Le vol vers Oulan Bator est plus long, 5h25, marquant bien l’immensité des distances, d’autant que nous sautons vers la nuit tout en ne pouvant pas dormir puisque le jour selon nos habitudes déroule quand même ses heures. Nous aurons parcouru en moins de 24h toute l’étendue du continent euro-asiatique, un peu plus vite que les hordes de Gengis Khan, mais dans l’autre sens et avec d’autres desseins. L’Airbus 310 est aussi plus confortable que les petits chevaux des steppes munis de leur selle mongole en bois.

Nous arrivons à Oulan Bator avant 7h du matin, heure locale, avec un groupe de Français d’un certain âge muni de cannes à pêche impressionnantes. Ils vont titiller le huchon, le plus grand exemplaire de la famille du saumon que l’on trouve dans les eaux douces de Mongolie, de 60 à 150 cm de long. Quelques Allemands vont faire du tourisme en souvenir d’Ungern von Sternberg, baron balte plutôt exalté. Des Mongols reviennent de Moscou où ils travaillent ou font des stages, la Mongolie dite à l’époque « Extérieure » ayant été quasiment annexée par Staline en 1924. La Russie reste encore le second pays d’importation des marchandises pour les Mongols. Le soleil n’est pas encore levé et personne n’est là pour nous accueillir dans le petit matin sec et frais. Ce n’est que trois-quarts d’heure plus tard qu’arrive une petite bonne femme accompagnée d’un autocar datant de l’ère soviétique. Elle est « guide pour Oulan Bator » et nous fera visiter la ville. Notre accompagnatrice française joue les divas et ne doit se pointer que le surlendemain. Plutôt avenante, Solongo parle un bon français.

Le bus quitte l’aéroport, construit à l’écart. Nous sommes à 1350 m d’altitude, sur une plaine sans arbres entourée de petites montagnes. La lumière est dure, malgré de courts nuages. Avant le lever du soleil, il ne fait que 17° centigrades. Une fois l’astre au zénith, il fera près de 25°. La Mongolie, à peu près à la latitude de la France, connaît des écarts violents de températures dans la journée comme durant les saisons. Il fait caniculaire en été et polaire en hiver. Il n’est pas rare de connaître des intervalles de 30° dans une même journée entre un petit matin glacial et un midi solaire.

Près de l’aéroport s’étend « le champ du Nadaam ». Cette fête annuelle est occasion de fierté clanique et de beuverie sans nom. L’on y pratique « les trois jeux virils » : la course de chevaux, le tir à l’arc et la lutte. Les chevaux de trois ans sont montés par des jockeys à peine plus âgés qu’eux, de 6 à 10 ans, garçons et filles. Les Mongols considèrent que les chevaux guidés – mais non maîtrisés – par des mains très jeunes, montrent toute leur race. Ce ne sont pas les jockeys qui sont récompensés mais les seuls chevaux, même si les enfants s’amusent comme des fous.

Nous allons directement à l’hôtel Bayangol, « just in 30 minutes drive from the Airport », comme indiqué sur sa plaquette, avenue Gengis Khan bien sûr. C’est une construction HLM dans le style « soviétique 1964 », en deux tours séparées par un immense restaurant hall à la chinoise. Il n’est pas beau mais fonctionnel et ses 200 chambres en quatre classes sont assez confortables aux normes locales. La chambre « business » coûte 100$ pour deux mais l’agence locale doit avoir négocié des prix inférieurs pour assurer un débit régulier de clients. Le directeur de l’agence locale nous y attend. C’est une montagne de graisse à la face plate grêlée et aux petits yeux enfoncés s’étirant vers les tempes. Il porte une casquette de chasseur de loutres qui lui retombe sur la nuque et fait disparaître son cou, quatre stylos accrochés à la poche de poitrine et un téléphone portable de format soviétique en perfusion au bras gauche. Un fil qui passe sous sa chemise le relie à une oreillette. Voilà un homme d’affaires branché dans le style mafieux en vogue dans les faubourgs de Moscou.

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