Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé

Marc Soulier, gamin de la Croix-Rousse, est tombé tout petit dans la science-fiction et la fantaisie, grâce à son père qui possédait une vaste collection d’ouvrages du genre. Il a pris à 13 ans le pseudonyme littéraire de Yal Ayerdhal. Autodidacte et sans diplôme, mais avec une forte imagination contre l’injustice, il écrit des histoires qui divertissent et instruisent à la fois. Il mourra d’un cancer en 2015.

Ce roman de fantaisie, situé dans un Moyen Âge mythique, est une leçon de science politique. Il s’agit d’une colline qui se rend libre parce qu’elle est facilement défendable. Mais il faut convaincre les habitants, tous égoïstes, qu’agir avec les autres est profitable à eux-mêmes. C’est le but du Parleur, anarchiste philosophe qui a échangé une correspondance avec le poète Karel, arrêté puis assassiné pour propos subversifs envers le Dogme, la Ghilde et le Roi. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Poutine, comme Xi, Erdogan et accessoirement la Trompe, agissent de même. Le Dogme est l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïque ; la Ghilde est l’aréopage de marchands, entrepreneurs et industriels qui font marcher l’économie ; le Roi est le vantard élu qui ne songe qu’à faire la guerre. « Il est intolérable de consacrer son existence à la seule survie, pendant que d’autres peuvent briser n’importe quelle vie sur un caprice, et qu’ils ne s’en privent pas ! » p.227. Et pourtant, se soumettre signifie tolérer l’intolérable. Dès lors, disait Karel, « si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ».

Dans la cité de Macil et son royaume, le Dogme justifie le pouvoir, tandis que la Ghilde agit dans l’ombre pour manipuler les princes et en mettre un à sa solde sur le trône. Quant aux habitants, ils sont pressurés à la limite de la misère, devant travailler dur et payer de gros impôts pour financer les nantis et les guerres qui leurs servent de jeu. Le vagabond pèlerin que les Collinards vont surnommer Parleur parce qu’il cause bien, instille en chacun des rêves de justice et des idées de solidarité pour résister. Il s’acoquine avec Vini, la sœur du poète assassiné Karel, qui ouvre ses cuisses à qui lui plaît et finira violée en collectif par la répression, mais chroniquera le rêve de l’Enclave.

Car tous, petit à petit, adhéreront à la résistance. D’abord contre les pillards lors d’un épisode de famine en hiver, puis contre l’excommunication de leur prêtre du Dogme par la Hiérarchie, enfin contre les impôts arbitraires toujours plus lourds. Ils vont s’organiser, instaurer une égalité entre tous pour la répartition de la nourriture et des vêtements, un Conseil élu qui débattra des questions avant de les soumettre au vote. Il est bien évident que l’époque n’est pas mûre pour une quelconque « démocratie », mais l’idée fait son chemin dans les têtes. Les privilèges ne sont justifiés par rien et chaque être humain a le droit de se révolter. Tuer ceux qui se dressent contre l’ordre établi est un plaisir moral de ceux qui ont la force, mais les prive de bras et de production. D’où la résistance sans violence de Parleur, qui montre l’absurdité de la situation.

Tout finira mal, sauf le rêve qui passe les générations, toujours renaissant.

Une écriture fluide, de l’action et des personnages attachants, pour une véritable leçon de science politique où Machiavel n’est jamais loin.

Prix Ozone 1998.

Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 2009, Livre de poche 2016, 445 pages, occasion €3,65, e-book Kindle €7,99

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