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Cosmos et conduite humaine

Pas de néant chez les Grecs. Ce peuple rationnel considère comme absurde une création à partir de rien. Parménide le souligne déjà. La sagesse grecque pense que « rien n’est pas », et que donc « l’être » est éternel. Le néant n’est pas une référence du cosmos, mais une qualification réservée à la pitoyable condition humaine, selon Pindare. Plus que d’une cosmogonie, il s’agit d’une cosmophanie (de phêino, faire briller, faire apparaître). Le monde ne « naît » pas du néant, il apparaît comme « agencement » sur fond d’éternité. La Cosmogonie grecque ne décrit pas la naissance du monde, mais sa mise en ordre. C’est moins une naissance qu’un devenir.

De même, les Grecs refusent d’envisager un désordre primordial. Le chaos d’Hésiode ne signifie pas le désordre ou la confusion, mais le coup d’envoi de la mise en ordre du monde. C’est seulement avec Ovide, sept siècles après Hésiode, que le chaos signifie le trouble et la confusion. Chez Hésiode, Chaos s’apparente au verbe kaino signifiant s’ouvrir, bailler. Il ouvre sur le devenir de la mise en ordre du monde des dieux et des hommes. Le stade initial est non travaillé, où rien de la matière de toute chose n’est encore discernable.

Autre caractéristique, pas de genèse permanente. L’éternité suspend la condition même du progrès cosmogonique. La fécondité débridée d’Ouranos empêche l’ordre du monde en le divisant. Si cette fécondité débridée ne s’arrêtait pas, la genèse se perpétuerait sans cesse, empêchant un monde stabilisé et ordonné : cosmos.

Pas de dogme chez les Grecs. Aucune Révélation transcendante. Il n’est donc pas étonnant d’avoir plusieurs cosmogonies imaginées. La principale est, celle d’Hésiode, les autres sont différentes versions orphiques. Chez Hésiode, l’état indiscernable précède l’état instable avec des situations de blocage et de crise. Lequel suscite l’instauration de la souveraineté de Zeus, donc la stabilité. L’indiscernable correspond aux engendrements de Chaos. Le monde commence à se différencier par opposition féminin et masculin, et par l’alternance nocturne diurne. Tout cela s’opère sous l’influence d’Éros, originellement puissance de fission de chacune des entités primordiales, plus que de fusion dans l’amour.

Les versions orphiques opposent à la linéarité d’Hésiode une représentation en boucle. Elles considèrent l’unité parfaite exprimées par l’œuf, peu à peu dégradée, dont la conséquence est l’apparition des humains à cause du démembrement de Dionysos. Il faut donc revenir à l’œuf initial par la purification de cette souillure qu’est l’impensable mise à mort d’un dieu. Si, chez Hésiode, l’instauration du règne de Zeus est fondée sur le respect de la distance séparant dieu et homme, donc la nécessité de la reproduction sexuée des humains, – chez les orphiques, il s’agit de reconstruire l’unité initiale de l’ordre en suivant scrupuleusement un genre de vie tendu vers l’assimilation au divin. Il faut refuser de verser sur les autels le sang de tout ce qui est vivant, pour se garder de réitérer l’acte impie du crime titanesque des origines.

La cosmogonie chez les Grecs n’est pas une histoire poétique, ni même un dogme, mais une détermination de l’homme dans l’ordre du monde. Les deux principaux systèmes expriment la même idée que le divin est dépendant des humains. Les dieux d’Hésiode dans la cité dépendent de l’hommage humain rendu lors des sacrifices sanglants. Le divin orphique et sa reconstruction dépend de l’observance humaine d’un genre de vie ascétique personnel.

L’origine du monde engendre un genre de vie, un engagement. C’est la même chose chez les chrétiens. L’obéissance aux Commandements et la voie du Christ permettent de bâtir ici-bas la Cité de Dieu, qui préfigure le Paradis éternel. Mais le christianisme est plus de tendance orphique qu’hésiodienne : il s’agit de revenir au Même, à l’Éternel, à l’Oeuf. Les différences et les oppositions sont gommées, voire niées, puisque tous sont égaux, homme comme femme, nuit comme jour. De la conduite vertueuse dépend le Salut. Même si, contrairement aux orphiques, le sang du Christ (via le vin de la messe), reproduit le sacrifice initial, celui de la mise à mort d’un dieu.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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