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Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa

Dans une république bananière d’Amérique du sud parlant espagnol, un étudiant de bonne famille revient au pays. Sa mère, à la tête du parti libéral, l’a suppliée de ne pas le faire mais la queue est plus forte que le sentiment et le jeune homme veut absolument revoir son grand amour, la gauchiste rouge Virginia.

Il manque de se faire tuer par les éléments « progressistes » qui occupent l’université où siège Virginia au comité central. Elle ne veut plus le revoir car il est d’une famille exploiteuse et elle dans l’autre camp. Elle use cependant de son autorité pour le faire sortir du piège dans lequel il s’est volontairement fourré.

La bêtise succède alors à la stupidité. Francesco veut absolument assister au meeting libéral que va tenir sa mère, malgré les risques insensés que tous les « modérés » prennent toujours dans un pays en proie aux affres de la guerre civile. Il faut choisir son camp et la neutralité n’est pas de mise. Evidemment maman est assassinée par un garde que l’on a menacé en prenant sa famille en otage. Francesco appelle à une manifestation de protestation où – évidemment – des provocateurs viennent tuer encore plus.

Va-t-il s’en tenir là et quitter le pays comme le bon sens le voudrait ? Hélas, non. Le pays est pris entre révolutionnaires soutenus par Cuba et nationalistes soutenus par les Etats-Unis. Où se situer ? Les circonstances réclament un choix clair – tout comme en 1940. Francesco hésite et finit par se laisser enlever par les nationalistes qui voient en lui une belle prise politique.

Il râle, vocifère, refuse de collaborer, mais il n’a désormais plus le choix. Ou il choisit le refus et c’est la mort, ou il collabore même du bout des lèvres et il reste un espoir. Pour lui et pour son pays. Comme l’heure est grave, il est envoyé avec le grade de capitaine au fort de Campo Villa, qu’il doit défendre à la tête de sa compagnie. Il n’a aucune formation militaire mais l’instinct de survie et son intelligence font qu’il s’adapte au combat très vite et réussit à tenir. Au fond, ses scrupules de conscience se sont évanouis dès qu’il a vu que le Mal lui tirait dessus tandis que le Bien le défendait. Peu importe qui représente le bien et le mal, il s’agit d’abord de survie, « tel un fauve acculé » p.61.

L’instinct dicte aussi le sexe et il a une aventure d’un coup avec Héléna, docteur qui soigne les blessés et dont c’est « la première fois ». Ce sera le coup de trop, engendrant sa cascade de conséquences que je vous laisse découvrir. Rien de « romantique » mais le pur et simple chantage à l’engrossement, dont il est très difficile de croire que cela puisse s’affirmer au bout de seulement une semaine. Mais il fallait cette rapidité pour faire avancer l’histoire.

Car le roman est écrit comme un thriller, d’un style direct aux phrases rapides qui se lit avec avidité. Reconnaissons-le, même si la psychologie des personnages et les dialogues parfois un peu lourds ne restent pas dans les mémoires, la lecture tient en haleine car Christian de Moliner a un style. Il excelle dans le récit haletant.

Quant au cas de conscience posé par la guerre civile, il est clair : la révolution ou la réaction, tout modéré s’exilera. Embringué par sa bêtise, le jeune homme se retrouvera dans le camp des possédants qui veulent garder leur pouvoir et les richesses. Il ne choisit pas, les circonstances l’y conduisent. Bien que… « Il ressentait la barbare attirance du fascisme, de cette communion sauvage dans laquelle ses camarades de combat se fondaient. Son esprit savait combien cette idéologie était morbide et nihiliste mais il n’arrivait pas à réprimer l’attraction qu’elle exerçait sur lui » p.81. C’est assez finement analysé : en cas de crise, la peur exige l’unité de son camp, le fusionnel de la communauté. Le « fascisme » peut être aussi bien rouge que brun, ce qui compte est la foi qui amalgame le groupe. L’idéologie n’est qu’un prétexte à cette union animale en horde, dans laquelle on se sent au chaud, programmé par des millénaires de survie.

L’auteur cite le cri de ralliement des franquistes espagnols, mais bizarrement : Viva la muerte ! est transformé en viva EL muerte comme s’il s’agissait d’un personnage. Or Arrabal en a fait un film, sorti en 1971. Rien que ce souvenir suffirait à qui connait mal l’espagnol.

Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa, Les éditions du Val 2018, 157 pages, €9.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Sorcerer de William Friedkin

Le salaire de la peur revu Hollywood sur une musique de Tangerine Dream est moins macho et flamboyant que le film de Clouzot avec Yves Montand, mais plus actuel. Le roman de Georges Arnaud n’a pas fini de faire des vagues. Car le monde est une jungle, que ce soit dans la ville avec les mafias, les attentats, les casses et les affaires, ou en Amazonie avec la végétation, la boue, l’exploitation et les terroristes. Tout le film de Friedkin, tourné en République dominicaine, baigne dans cette atmosphère glauque un brin paranoïaque où le danger peut surgir à tout moment.

Le début désoriente, le spectateur passe d’un tueur à Vera-Cruz (Francisco Rabal) à un attentat à Jérusalem par des Palestiniens déguisés sous kippa juive dont un seul parvient à fuir la police (Amidou), puis à une casse d’une loterie d’église (Dieu et Mammon font-ils si bon ménage ? Jésus n’avait-il pas chassé les marchands du temple ?) où le chauffeur (Roy Schneider) a un accident lorsque deux des bandits se menacent, enfin la faillite retentissante pour spéculation d’une compagnie financière à Paris que préside un ex-colonel (Bruno Cremer) marié à la fille d’un baron.

Mais la suite prend sens : tout ce beau monde, chassé par les actes maléfiques accomplis, traqué par des vengeurs, se retrouve dans ce trou du cul du monde qu’est cet endroit d’Amérique latine où règne un dictateur féroce, défié par des guérilleros dépenaillés. Nous sommes à la fin des années 70 et le monde est en noir et blanc, en deux blocs antagonistes menés par deux idéologies radicales, le capitalisme et le communisme. Rien entre deux, sinon de se faire massacrer par l’un ou l’autre, pris dans la fusillade ou explosé par une bombe, exploité par la firme ou par le parti.

Dans ce village de jungle, une compagnie (probablement nord-américaine) creuse un puits de pétrole ; les terroristes locaux font sauter les installations, tuant des ouvriers du village. Mais pour remplir le tanker qui sera bientôt prêt à partir et ainsi éviter une perte de rentabilité, il faut impérativement produire assez de pétrole dans les délais. Pour cela, éteindre l’incendie qui jaillit du puits. La seule solution éprouvée est l’effet de souffle : faire sauter suffisamment de dynamite pour éteindre le feu comme on souffle une bougie. Sauf que la dynamite est entreposée à 300 km de l’endroit et qu’elle explose au moindre choc car dégradée en nitroglycérine suintante par l’humidité et la négligence. L’hélicoptère est exclu en raison des remous, reste le camion. Quatre chauffeurs expérimentés sont donc testés puis engagés pour convoyer les explosifs en deux véhicules pour qu’au moins un parvienne là où il faut.

C’est alors un périple angoissant qui commence à travers la jungle. Aucun des chauffeurs ne se connait mais aucun n’a le choix. La police – corrompue – menace de récuser les faux papiers grossiers (un soi-disant natif du pays qui ne parle même pas espagnol !), les vengeurs mafieux du casse de l’église menacent de débarquer à tout moment, le tueur a encore tué un chauffeur pressenti pour prendre sa place. Chacun doit surtout travailler pour payer son passage vers ailleurs. Les camions sont des débris antiques, rafistolés avec les pièces des épaves alentour ; l’un d’eux a une mâchoire de squale avec des écailles sur le capot pour faire brute ! La dynamite dégradée est calée dans les bennes avec du sable pour éviter les chocs, mais la pluie battante et les chemins à peine empierrés mettent à rude épreuve les talents des chauffeurs. Un Indien à demi sauvage joue à courir nu devant le camion qui avance sans à-coup, menaçant un moment de le faire caler – donc exploser ; faudra-t-il l’écraser sans vergogne pour remplir « la mission » pour la multinationale ? Les ponts de bois ou de traverses sur câbles sont des cauchemars, la séquence de 12 mn si prenante a demandé 3 mois de tournage en raison de la lumière, la pluie battante a été reconstituée par des pompes et des ventilateurs. Quant à l’itinéraire, il est vaguement indiqué sur une carte à grande échelle mais la végétation luxuriante a repris ses droits et les routes sont à peine tracées.

Tous ne parviendront pas à bon port… Le camion que conduit Bruno Cremer et Amidou est nommé Sorcerer – l’apprenti-sorcier – qui donne son étrange titre au film. Le réalisateur voulait instiller une dose de magie dans cette histoire de mecs. Mais c’est le chemin qui compte, celui vers la rédemption. Car on n’est pas d’Hollywood sans invoquer la Bible ! William Friedkin a déjà tourné L’Exorciste. Loin de capter ce qui fait l’esprit français, le Yankee a besoin d’une voie pour racheter ses crimes, même si la Grâce touche qui elle veut et se moque des œuvres. Malgré ce travers cul béni qui affaiblit le récit, le film nous tient par son aventure mâle et ses critiques sous-jacentes de l’exploitation éhontée des villageois de bidonvilles par grandes compagnies des Etats-Unis. Le monde a-t-il changé en quarante ans ?

DVD Sorcerer (Le convoi de la peur) avec DVD 2 bonus : Director’s cut avec entretiens, William Friedkin, 1977, avec Roy Schneider, Bruno Cremer, Francisco Rabal, Amidou, édition La Rabbia 2018, anglais et français, 1h56, standard €14.99 blu-ray €19.99

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Manioc et cocotier

Originaire de l’Amérique du Sud, le manioc a été introduit en Afrique centrale par les Portugais au début du 17e siècle. Il est actuellement la base de l’alimentation de nombreux pays africains. 200 millions de tonnes produites par an, le manioc occupe le 5e rang mondial parmi les plantes alimentaires mondiales après le maïs, le riz, le blé et la pomme de terre. Tubercule d’un arbrisseau aux grandes feuilles palmées de 2 à 3 m de haut, le manioc pousse dans les régions tropicales et subtropicales. Les tubercules, de forme conique ou cylindrique, possèdent une chair blanchâtre, jaunâtre ou rougeâtre sous une écorce brune ; ils peuvent mesurer 1m de long, peser 25 kg, toutefois ils deviennent alors plus durs et plus fibreux, ils sont très périssables et voyagent mal.

manioc

Plusieurs variétés de manioc qui toutes contiennent de l’acide cyanhydrique, substance toxique disparaissant à la cuisson ou à la déshydratation. L’intérêt diététique de manioc réside en sa richesse en fécule (75% d’amidon et de sucres) mais pauvre en protéine (2%), et il est sans gluten. Avant l’arrivée des Européens, les Tahitiens n’employaient qu’une fécule, celle de pia, plante poussant spontanément sur les sables coralliens dans toutes les îles. Point de manioc en Polynésie. En 1850, l’amiral Bonnard importa d’Amérique du Sud les premiers plants. Les indigènes alors s’aperçurent que les racines de cette plante fournissaient une fécule pouvant remplacer celle du pia dans tous usages et que de plus la racine du manioc était comestible contrairement à celle du pia. Le manioc fut appelé manioka aux Marquises et maniota dans les autres archipels. Les indigènes ont réservé le pia pour préparer leurs poe (dessert traditionnel) et empeser leur linge. Deux variétés principales : le manioc amer, impropre à la consommation s’il n’est pas au préalable détoxifié et dont les racines séchées sont transformées en tapioca, en cassave ou en farine et le manioc doux dont on peut consommer les racines, attention à bien cuire celles-ci ainsi que les feuilles consommables car la toxicité est due à la présence d’acide cyanhydrique (HCN).

grimper au cocotier

Omniprésent en Polynésie française, le cocotier est considéré comme indigène ici bien qu’il ait pu avoir été introduit lors des migrations polynésiennes. Il est présent partout, même sur les atolls des Tuamotu de l’Est et à Rapa (Australes), l’île extra tropicale au climat trop frais pour lui permettre de développer des fruits, et pousse même jusqu’à plus de 300 m d’altitude. C’est un monocotylédone de la famille des palmiers à port droit ou courbe pouvant atteindre plus de 30 m de hauteur pour un diamètre d’environ 30 cm. Il est en fleurs et en fruits toute l’année, c’est l’arbre le plus précieux du Pacifique, constatez vous-même. Sa noix est recherchée pour son liquide opalescent et sucré ou « eau de coco », pour l’amande à tous les stades de maturité. L’amande mature râpée et pressée permet d’obtenir le lait de coco, base de la cuisine polynésienne. On s’en sert tel quel, avec du citron, avec de l’eau de mer, fermenté, cela donne taioro et miti hue. La sève recueillie après incision de l’inflorescence permet de produire du vin de palme, et de l’eau-de-vie après distillation.

Les utilisations non alimentaires sont les suivantes. Avec te râ’au (le bois de cocotier), on fabrique des piliers, soubassements et cloisons des habitations, des meubles, des objets sculptés ; avec te ni’au rara’a (palmes) tressés des toitures, des nattes, des paniers, des filets de pêche, des nasses, des éventails, des chapeaux ; avec te tie o te ni’au ( les nervures secondaires des palmes) des balais, des tiges pour enfiler les noix du bancoulier destinées à l’éclairage, des fleurs pour confectionner des couronnes, des colliers des guirlandes ; avec te a’a i ni’a i te ‘ama’a ni’au ( tissu fibreux formé à la base de chaque palme), un filtre pour les liquides, une ceinture ou une enveloppe pour divers objets ; avec te puru (la bourre), filtre pour les liquides, calfatage des pirogues, allumage du feu, des nape (cordes) pour les habitations et les pirogues ; avec te ha’ari (les noix), des récipients divers tels gourdes et inhalateurs, du charbon par carbonisation, des prothèses crâniennes après fracture. Les applications médicales emploient l’eau, l’huile, la bourre de coco et les racines de cocotier pour traiter les empoisonnements par les poissons, les hémorragies, les contusions, entorses, luxations et fracture, les ulcères cutanés, la dysenterie.

huile vierge de coco

L’huile de coco est utilisée comme purgatif. L’eau de coco, stérile, est antidiabétique et est recommandée en boisson journalière pour les maladies des reins et de la vessie. Les huiles de noix de coco : l’huile de coprah RBD (raffinée, blanchie, désodorisée) obtenue à partir de la chair de coco séchée, raffinée à l’aide de solvants et pressée à très haute température ; l’huile vierge de noix de coco, obtenue à partir de chair de coco fraîche pressée à froid. Un conseil, ayez toujours un cocotier dans votre jardin, votre serre, sur votre balcon.

Hiata de Tahiti

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Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

guillermo de la roca connaitre et apprecier
Seize nouvelles d’un auteur inconnu, voilà qui pourrait rebuter. Il n’en est rien : contradictions et oxymores suscitent un univers magique où la réalité est bien là, ondoyante et jamais telle qu’on l’attend. Le rationnel en prend un coup, mais telle est la vraie vie, jamais logique comme une épure. Nous sommes ici-bas et non au-delà, comme Satan et autres mythes aiment de temps à autre à nous le rappeler.

Il faut connaître et apprécier cette existence qui nous est offerte. Certes, il est utile de se méfier des modes et de la langue de bois. Ainsi de la première nouvelle, déconcertante, qui se moque du tourisme bobo : « L’organisation Connaître et apprécier nous avait fourni des places de figurants payants dans la coproduction interaméricaine El Macho-Le Mâle. Cette formule réservée à quelques cadres de l’industrie permettait de passer des vacances originales et utiles en Amérique latine » p.9. En effet… il s’agit d’assister les guérilleros marxistes à lutter contre le gouvernement. La seconde nouvelle conte le voyage de Mathurin le lapin : sorti de sa cage parce que sa maitresse avait oublié de la refermer, le lapin domestique est effrayé de la liberté. Tout lui fait peur et se prendre en pattes pour exercer sa responsabilité l’ennuie. Il n’aura de cesse de retrouver sa cage et ses repas de fonctionnaire à heures fixes… jusqu’au bouquet final où sera le héros de la table de mariage – mais pas comme il le prévoyait.

Le gamin normal d’une autre nouvelle est jugé anormal par tout ce que la société compte de décideurs autorisés : ses parents, le prêtre, le psychiatre, le gourou. C’est qu’il ne veut pas entrer dans les cadres étriqués et abstraits de ses ingénieur et prof de maths parentaux, ni dans les religions fixées des clercs et spécialistes de la psyché. Autoportrait de l’auteur ? On nous dit qu’il a « débuté comme ouvrier dans la banlieue de Buenos Aires », ce Français né en 1929 devenu « musicien réputé et nouvelliste ». Tout comme le cheval Quiproquo, fils de personne, qui s’est ingénié à retrouver la liberté loin des contraintes du haras et des courses, pour choisir le maquis révolutionnaire et emporter la victoire par une charge qui ne lui était pas demandée.

Il y a de la sagesse dans ces contes sur le mode de Voltaire ; de la légèreté aussi dans la moquerie des grands mots et du jargon à la mode ; de l’humour souvent dans les petits détails, comme ces « trois garçons d’écurie [qui] durent quitter le haras sur le champ » après qu’une jument fut trouvée enceinte (p.133). De l’absurde aussi, comme ces rôles convenus que la société nous fait jouer, rôle de patriote (Le Rhin), rôle de pouvoir (Davel le Yasa), rôle de savant-gourou (Le congrès d’Ankashttica, Le chaman et le professeur), rôle du rationaliste (La chapelle du vallon), rôle de gagnant (L’oiseau-mouche), rôle de bon garçon (Un gamin normal).

La chute, qui fait le sel de toute nouvelle, n’est pas toujours à la hauteur, parfois bâclée comme pour le chat dans Arthur et son maître, mais le style est vivant et l’imagination emporte. Entre l’Amérique du sud où règne la pensée magique chère à Lévi-Strauss et les paysages français adeptes de la raison cartésienne, l’écartèlement de l’auteur produit de belles histoires.

Un autre regard sur le monde.

Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 159 pages, €12.00

Attachée de presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud

Madame Dominique Delord a retrouvé chez une amie les cahiers de mer de son grand-père, lieutenant de vaisseau de la marine française. Il appareille pour une longue campagne dans le Pacifique, depuis Toulon, en décembre 1875. La République troisième est à peine installée et, bientôt, le maréchal Mac Mahon fera parler de lui en tentant l’autoritarisme. Il devra bientôt se démettre, faute de se soumettre. Le croiseur Seignelay est à voile et à vapeur, il sillonnera la côte sud-américaine de la Terre de feu à Vancouver, et assurera la présence de la France dans les îles par millier du Pacifique dont le statut est encore incertain. Le XIXe siècle optimiste, scientifique et missionnaire, désirait apporter aux « sauvages » les bienfaits de la civilisation, tout en confortant la gloire de leur nation.

Cet esprit tourné vers l’avenir est revigorant pour nos vieilles mentalités confites dans le quant à soi. Le voyage est l’occasion non de juger en morale (sauf une répugnance marquée pour le cannibalisme), mais d’observer. Le « pittoresque » (ce qui peut se peindre comme le dit parfois l’auteur) est privilégié. Ces gens des antipodes ne sont certes pas « comme nous », mais pas moins dignes pour cela. Ils sont en général beaux, vigoureux, sensuels. Les femmes y sont parfois reines, comme Pomaré IV, reine de Tahiti, que l’auteur aura l’occasion de rencontrer plusieurs fois. Les missionnaires chrétiens ne sont pas en odeur de sainteté parmi les républicains convaincus du bateau, mais l’auteur distingue les catholiques, épris d’autorité voire de tyrannie, et les protestants qui sont parfois très près de leurs affaires, mais laissent les indigènes plus libres d’initiatives. Il blâme cependant ceux qui veulent à tout prix voiler la « pudeur » des femmes ou des jeunes gens, les mettant à l’amende pour montrer leurs seins. Un pêcheur adolescent s’est vu contraint de payer parce qu’il avait enlevé sa chemise pour entrer dans l’eau ! Comme quoi l’intégrisme ne date pas d’hier, ni ne vient forcément de pays plus barbares que nous…

Il faut dire que l’équipage du Seigneulay, bateau de guerre, a 21 ans de moyenne d’âge et comprend 35 mousses (de plus de 15 ans). Les officiers eux-mêmes ont 35 ans d’âge moyen. Cette disponibilité du regard et cet optimisme foncier font qu’ils voient autrement l’exotisme que les littéraires rassis restés à Paris. Les anecdotes ne manquent pas, cocasses ou cruelles, en tout cas véridiques. Le navire prend parfois des passagers, comme cette excentrique anglaise Constance Gordon Cumming ou cet archéologue explorateur français Alphonse Pinart.

Les quatre cahiers détaillent les excursions des officiers lors des relâches, surtout des chasses homériques dont on revient souvent bredouille, mais qui donnent du piquant aux expéditions. Ce XIXe siècle est en effet prédateur, avide de rapporter du gibier, du poisson, des échantillons de roches, de plantes ou de crânes humains pour les cabinets de curiosité. Le Musée de l’homme (désormais Arts premiers) a été formé par cet esprit encyclopédique du siècle qui voulait rassembler tout ce que le monde compte de diversité pour mieux l’étudier et le comprendre. Vu d’aujourd’hui, nous sommes presque dans un autre monde, celui, disparu, de Jules Verne…

Dès la page 153 apparaît Tahiti, où l’auteur reviendra plusieurs fois en mission. Il ira également aux Marquises, à l’île Juan Fernandez rendue célèbre par Robinson Crusoé, à l’île de Pâques où il mesurera les statues géantes, aux Tuamotou, aux Fidji, à Wallis & Futuna, aux Tonga et à Samoa. A l’époque (1877), « la ville de Papeete comprend environ deux cents maisons européennes » (p.155). Dans le village de Piré, situé à deux kilomètres de Papeete, « nous y allions quelquefois le soir entendre les hyménés ou chœurs, formés de jeunes gens des deux sexes, qui se réunissaient le soir, dans la salle de la maison commune nommée Faréo, pour y chanter des aires canaques. Autrefois on y dansait ! Aujourd’hui, cela est défendu par les ordres de MM. les gouverneurs. Ah ! la réglementation, quelle belle chose ! » (p.156).

Le lecteur sera surpris de la qualité d’écriture de ce jeune officier marinier. Il est vrai que l’époque privilégiait les classiques et qu’écrire une pièce de théâtre était un jeu (le lieutenant l’a fait pour égayer les marins et flatter le public sud-américain). Chacun sait qu’on n’observe d’autant mieux qu’on a les mots pour le décrire, et qu’on juge d’autant moins en morale qu’on a la profondeur d’un esprit cultivé. Je ne sais ce que donnerait la génération Internet sur ce genre de campagne, mais je crains que l’humanité n’ait régressé en un siècle… Il est fort plaisant et jamais ennuyeux de lire ces cahiers exhumés du XIXe. Ils nous donnent à voir un monde encore neuf qui a disparu de façon accélérée.

Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud 1875-1879, Mercure de France Le temps retrouvé poche, 2006, 456 pages, 8.08€

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