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Dannièle Yzerman, La vie envers contre et pour tout

Un titre fourre-tout bourré de virgules (inutiles) pour dire combien la vie est ce que l’on en fait. Née juive d’un Russe et d’une Roumaine tous deux juifs, non désirée et élevée à Paris 10ème dans un milieu sordide où le père prothésiste est tout-puissant et la mère au foyer soumise, où l’avarice règne, où le père n’aime pas les filles… la petite Dannièle n’est pas aimée. Chez une copine de classe, elle aussi juive mais polonaise (on ne se mélange pas), « j’ai découvert que des parents pouvaient embrasser leurs enfants et leur dire des mots pleins d’amour, et même discuter avec eux tout simplement » p.18. Pas chez elle.

Elle n’est ni battue (mode d’avant-hier), ni violée (mode d’hier), ni « incestée » (mode d’aujourd’hui) mais elle subit le pire : l’indifférence. Quelle bobote américanisée écrira-t-elle au début de l’année prochaine (comme le veut la mode récente, de la Springora à la Koucher d’adoption) un récit romancé de ce mal dont sont « victimes » de trop nombreux enfants ? Ce n’est pas « vendeur », cocotte… lui rétorquera-t-on peut-être. Tant pis, mamie Dannièle a réussi sa vie et veut en rendre compte.

Car elle ne se plaint pas plus que cela. Au contraire, elle se fait elle-même, découvrant l’existentialisme avant la Gestalt-thérapie, reconstruisant sa vie en lambeaux juste après l’adolescence et une tentative de suicide. L’infirmière était plus compatissante que sa mère et le docteur plus généreux que son père. Elle n’a pas de copains ni de copines, elle s’habille mal avec les restes, elle ne sort pas et n’a pas la clé de l’appartement familial même une fois passé 18 ans. Elle est boulimique, puis anorexique, suspend sa puberté. Mais elle travaille bien à l’école, ce qui la surprend toujours ; elle se raccroche en fait à ce qu’elle peut. De brevet en bac, de math en philo, de deux années peu utiles en Sorbonne avant l’Ecole « supérieure » de publicité, elle se découvre curieuse, puis utile.

Stagiaire avant d’être embauchée chez Synergie publicité en 1966, son travail l’émancipe et, si elle a connu quelques garçons en vacances sans en jouir autrement que par leur attention et tendresse, elle trouve en Frédéric, juif comme elle et qui deviendra son mari, ce support de résilience qui lui permet de fonder une famille, d’élever deux enfants comme elle-même ne l’a pas été, et de devenir enfin « normale » : présidente de société (Ogilvy France), épouse, mère et grand-mère. Pas de quoi se plaindre, contrairement à beaucoup, car la posture de victime n’est pas pour elle, Dannièle, ce qui touche le lecteur car c’est désormais peu courant. La victime était hier une personne faible ; c’est aujourd’hui une personne valorisée.

Faut-il y voir comme certains le veulent, une « féminisation » de la société ? Il est vrai que les « dénonciations » à grand bruit médiatique sont le fait de femmes, en France comme aux Etats-Unis. Mais s’il est bon que le patriarcat machiste tradi (véhiculé si longtemps par l’église catholique et le milieu bourgeois) soit dénoncé, la basse vengeance des culs flétris qui ont bien baisé avant de se repentir après leur ménopause doit être dénoncée aussi. La « victime » n’est pucelle que vous croyez.

Dannièle est de la génération d’avant, celle dont la note de 16,5 sur 20 en philo au bac vous valait d’être publié dans le Figaro. Je note avec amusement que dix ans plus tard, la même note obtenue par moi pour le même bac n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse ; nous étions déjà trop nombreux à faire des études. La génération où une « petite » école vous permettait quand même d’accéder aux grands postes. Mais pourquoi avoir refusé HEC puisqu’elle avait réussi le concours d’entrée ? C’est que Dannièle semble du type diesel, elle met du temps à démarrer. Son autobiographie elle-même est précédée d’un prélude, d’un préambule et d’une introduction avant d’entrer – enfin – dans le vif du sujet !

Mais le message est clair : chacun se fait lui-même envers et contre tout, malgré les gènes, malgré la parentèle, malgré le milieu. « Un long chemin de vie pour toujours mieux, toujours plus, qui m’a démontré que rien n’est impossible » p.119. Contre le laisser-aller de la mode victimaire, l’assistanat perpétuel, les jérémiades médiatiques de tous les « sans », un mémoire de volonté.

Dannièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout – La vie à l’envers, éditions Les Trois colonnes 2020, 123 pages, €13.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Yasushi Inoué, Histoire de ma mère

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Ce livre n’est pas un roman mais un récit en trois chapitres de la lente dégradation de vieillesse chez la mère de l’auteur.

Bon pied, bon œil, la vieille japonaise à 85 ans ramasse encore les feuilles mortes dans le jardin. Son mari, médecin général dans l’armée, est mort. Les deux s’étaient retirés à la campagne, dans la région d’Izu, leurs enfants s’étant dispersés à Tokyo, Hiroshima et ailleurs. L’auteur, son frère et ses sœurs, ainsi que leurs enfants respectifs déjà grands, analysent d’un œil critique et affectueux cette grand-mère qui perd peu à peu la mémoire.

Ce n’est peut-être pas vraiment Alzheimer, mais la sénilité : des pans entiers de souvenirs s’effacent, non comme s’ils n’avaient jamais existé, mais comme s’ils étaient refoulés dans l’inconscient. L’un des petits-fils note que seuls surnagent les souvenirs malheureux, tandis que les heureux sont tenus pour acquis. Peut-être parce que les tourments marquent plus une vie que les bonheurs au Japon ?

Progressivement, avec le grand âge, la remémoration recule d’une décennie ou deux, retombant en enfance ou presque. Elle évacue les dizaines d’années vécues avec son mari pour ne parler un temps que d’un jeune homme dont elle était amoureuse, mort de fièvre à 17 ans alors qu’elle en avait 9.

La vieille femme s’enferme peu à peu dans son monde reconstruit, entouré de murs mentaux, ce qui l’isole de sa famille et des autres. La seule chose qui lui importe sur la fin est le carnet de funérailles, où son mari a noté les dons faits à chaque décès des voisins et amis. Le sentiment du devoir social est resté vif et l’obsession vieillarde est de rendre la politesse.

yasushi inoue

En revanche, elle prend sa fille, qui s’occupe d’elle, pour une quelconque bonne, tandis que l’auteur, son fils aîné, est jugé mort depuis trois jours, au simple vu de son bureau en désordre. C’est que le cerveau fonctionne sans souvenirs, avec ces « sensations de situation » qui lui viennent du seul présent. Même la confrontation au réel suscite le déni, comme ce verger de prunier en fleurs, jadis, au village, qui est aujourd’hui réduit à un vieil arbre tordu et décrépi.

Écrit de façon très humaine, avec tact, cette histoire de fin de vie est universelle. La mère meurt juste avant son 90ème anniversaire, plus par solitude autiste que par usure physique. Peut-être parce que la déchéance avant la mort est ce qui nous attend tous, l’auteur se préoccupe de noter ces instants précieux comme autant d’étapes d’un chemin de vie qui se termine.

Yasushi Inoué, Histoire de ma mère, 1977, Stock Bibliothèque cosmopolite 2004, 200 pages, €7.65

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Viviane Daguet-Lievens, Tour de l’Ardèche avec mon âne et ma mule

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Robert-Louis Stevenson (l’immortel auteur de L’île au trésor) l’avait fait dans les Cévennes avec un âne. La mamie écolo, flanquée de ses animaux qu’elle appelle ses « enfants », a mis trois semaines pour faire le tour de l’Ardèche à 70 ans, en novembre 2011. Elle récrimine contre les supermarchés, les médias négatifs, les quads, les chasseurs, les communes subventionnées par l’Europe pour entretenir et baliser les chemins de pèlerinage – et qui le font mal. Mais elle adore la nature, les levers de soleil, les matinales concertantes des oiseaux, les bolets et les cèpes trouvés au détour du chemin, les panoramas « à 360° » comme elle le répète maintes fois.

« Que du bonheur ! », « merci la vie », « que la montagne est belle »… Ces remarques positives un peu standard ne cessent d’agrémenter le récit concret et imagé de ce périple aventureux. Se nourrir bio, principalement de quinoa, thé vert au miel et châtaignes, est-ce bien raisonnable pour un périple fatiguant ? Si la vie sédentaire exige de manger moins de viande et plus de fruits, légumes et céréales, les vieux coups de fatigue disséminés au fil des pages ne sont-ils pas le contrexemple de cette écologie native des Indiens des plaines américaines ? Eux qui sont encensés par Viviane pour leur sens de la Terre-mère (Pachamama), ne se gobergent-ils pas de viande rouge dès qu’ils le peuvent pour résister à la fatigue, à la pluie et au froid ? En itinérance comme ailleurs, l’intégrisme est mortifère. Les cultures qui ont crevé, dans l’histoire, sont toujours celles qui ont préféré leurs préjugés à l’adaptation au changement de leur environnement

Mamie écolo ne dédaigne cependant point le téléphone mobile, la veste polaire synthétique, le camping-gaz et les gîtes ruraux tout aménagés avec douche bien chaude. Quelle drôle d’idée aussi, de partir pour trois semaines harnachée comme pour l’Himalaya ? Est-il besoin de tous ces bagages lorsqu’on veut voyager léger « sur le chemin de vie » ?

C’est que les bêtes parlent, vous savez, et que le bonnet d’âne est une mémoire annexe, un sac à dos sur pattes, un compagnon facétieux et sûr de son orientation. Nul n’est jamais seul avec son âne et sa mule, amoureux l’un de l’autre, préoccupation de chaque matin et de chaque soir. D’où le barda : les bêtes en prennent autant que l’humain, les petites crèmes cicatrisantes, les licols, les outils de réglage, les couvertures, la nourriture en-cas.

Il est bien sympathique, ce périple, et attachante, cette façon d’écrire au fil des émotions, tour à tour lyrique et déprimée, un beau soleil et des arbres sains succédant à une grosse faiblesse dans un brouillard à neige. On a le temps, à 70 ans, le temps de vivre au rythme naturel, le temps d’observer et d’aimer. Les enfants le savent d’instinct, ceux de rencontre qui viennent tous caresser les bêtes – moins bêtes qu’on veut le faire croire.

Curieux cependant comme est écrit Huguenots page 144, ou Gore-tex page 155 et 184… « Il fait froid, la rosée a recouvert toute la végétation, j’enfile mon cortex, un bonnet » p.155. De quoi rendre plus avisé pour suivre le chemin ? Il est vrai qu’Alexandra David-Neel, autre dame vénérable et voyageuse, avait appris à se protéger du froid uniquement par l’esprit : il suffit de vouloir. Mais enfin : d’autres fautes subsistent, la relecture n’a pas été vigilante.

Viviane habite l’Ardèche, dans le village médiéval de Burzet où – on l’apprend incidemment – se tient un festival de BD sympathique ! Je ne sais si elle a routé après 68, mais elle a accompli en 2008 un chemin de saint Jacques de Burzet à Compostelle, avec son âne Balthazar, en trois mois. « Mamie Rambo », l’appelait un compagnon de rencontre. Car les rencontres sont aussi l’autre voie du chemin. Le randonneur ne se contente jamais de marcher, il avance aussi dans sa tête – et c’est peut-être le meilleur du message que laisse Viviane Daguet-Lievens en ce livre généreux qui donne envie de la suivre.

Viviane Daguet-Lievens, Tour de l’Ardèche avec mon âne et ma mule, 2013, éditions Baudelaire, 202 pages, €16.15

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