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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Henry James, Un portrait de femme

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Premier « grand » roman de l’auteur, l’intrigue se réduit à un portrait en situation. Isabel Archer, orpheline ramenée d’Amérique par sa tante qui vit en Angleterre, se veut idéaliste, libre et indépendante – à l’américaine. Elle va trouver dans la vieille Europe l’illusion de la beauté et l’amère réalité du mariage. Car cette féministe avant la lettre, révolutionnaire du Nouveau monde en butte à la féodalité patriarcale de l’Ancien, se laisse aveugler par l’Idéal sans mesurer aucunement les rapports réels de classe ni d’argent.

Le lecteur ne peut pas aimer Isabel ; elle ne s’aime pas elle-même en se faisant une idée à la fois trop haute et trop épurée d’elle-même. Elle se croit intelligente, elle se laisse manœuvrer ; elle se croit lucide, elle ne décèle pas le dissimulé ; elle se croit souveraine, elle s’enferme dans le devoir social. Elle est pétrie de contradictions et ne s’en rend même pas compte : charmante et indécise, volontaire et passive, active et fataliste, éprise de culture et profondément ignorante, capable et se fourvoyant sans cesse dans des impasses. « Isabel était sans doute fort encline au péché d’orgueil ; elle passait souvent en revue avec complaisance le champ de sa propre nature et avait tendance à tenir pour acquis, sur des bases fort minces, qu’elle avait raison ; il lui arrivait souvent de s’admirer impulsivement » p.757 Pléiade. Cet orgueil d’impulsion va causer sa perte. Car Isabel est incapable d’exister, sans cesse le jouet de désirs qu’elle ne peut satisfaire, névrotiquement sur ses gardes, ne choisissant que par défaut, en réaction ou en négatif. Elle est absente de son destin – un comble pour une Américaine qui révère l’indépendance !

L’auteur aime à peindre à loisir les profondeurs psychologiques des êtres. Il s’étale avec des raffinements de détails page après page, passant d’un acteur à l’autre, faisant dévoiler par l’un les ressorts de l’autre. Il construit son roman à partir d’un personnage dont il explore les facettes. Ce pourquoi l’action est presque inexistante, le décor déplaçant surtout les états psychologiques de la femme en portrait : l’Amérique où elle s’étiole, l’Angleterre où elle se révèle, Florence où elle s’enferme. Les personnages sont presque tous expatriés yankees en Europe ; ils ne font rien et se contentent de jouir : Touchett père est un banquier qui a réussi, Osmond un esthète ravi de lui-même. Par contraste, le prétendant Goodword est un industriel héritier qui dirige avec succès ses entreprises, Henrietta Stackpoole une journaliste éprise de véracité et de pittoresque qui n’hésite jamais à aller enquêter sur place. Isabel n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces mondes : elle se voudrait active et positive, elle se laisse aller à la vacuité et à la dépendance.

En Angleterre, dans le château de Gardencourt où réside sa tante, elle rencontre Ralph son cousin. Il devient amoureux d’elle mais se sacrifie car il est très malade et mourra avant les dernières pages ; il aimerait que son ami lord Warburton épouse Isabel, et celui-ci est épris, mais la belle se refuse ; Goodword, son promis d’Amérique, la relance jusqu’en Europe, elle ne veut pas de lui, pas même de ses services. Qui alors ? Personne – Isabel rêve d’être libre.

C’est alors que le destin la favorise : le père de Ralph, sur le point de mourir, lui laisse un héritage conséquent, sur la demande instante de son fils. Isabel peut enfin réaliser son idéal : faire ce qu’elle veut. Son drame est qu’elle ne sait pas quoi faire. Après avoir voyagé parce que cela se fait, mais croquant les miles à toute vitesse comme par avidité, Isabel se retrouve sans but. Ayant échoué à Florence avec sa tante, elle se laisse prendre dans les rets d’une intrigante et de son ancien amant, qui ont une fille à doter et un train de vie à assumer.

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Osmond est le type même de l’oisif narcissique, esthète jusqu’au bout des ongles socialement inutile. Indifférent, misanthrope, il préfère sa collection d’objets aux mondanités ; paresseux, il ne gagne aucun argent et est frustré dans ses désirs d’accumuler. Il enrobe de sublime son insignifiance sociale – et apparaît moins « diabolique » que dans le film de Jane Campion tiré du roman. Son seul amour est sa fille, une gamine de 15 ans qu’il a soigneusement remisée au couvent pour qu’elle soit docile et ignore les tentations du monde. Culte de l’innocence et goût de l’ordre s’orchestrent pour assurer l’emprise paternelle, prélude à la sujétion au futur époux. Nous sommes dans le siècle bourgeois où le mariage est celui des intérêts du patrimoine, pas celui des sentiments de chaque être. Osmond est conventionnel, conservateur, égoïste. Il « limitait et bornait toutes choses ; (…) il ajustait, réglait, dirigeait leur manière de vivre. (…) Il était sans cesse à la recherche de l’effet, et ses effets étaient savamment calculés » p.1118. C’est un vaniteux, inexistant par lui-même : « il mesurait son succès à la seule aune de l’intérêt que le monde lui portait » p.1119.

Il veut faire faire à sa fille un « beau » (c’est-à-dire riche) mariage. Lui-même cède aux instances de la mystérieuse Madame Merle, veuve d’un commerçant suisse, qui veut le marier avec l’héritière idéaliste Isabel – je ne vous dévoile pas pourquoi. Osmond va donc déployer tous ses charmes pour ne pas la brusquer (il ne la désire pas) mais pour faire tomber dans son escarcelle ses 60 000 livres de rente. L’indépendante se laisse faire… aspirant au fusionnel.

Après avoir refusé ceux qui l’aimaient vraiment et l’auraient laissée libre, elle s’offre sans réfléchir aux belles manières d’un individu qui ne l’aime pas et n’en veut qu’à son argent. Seule la fille d’Osmond, Pantsy, se met à l’aimer – ce qui la lie. Elle se marie et ce lien devient pour elle un devoir. Même reconnaissant son erreur, même découvrant le complot, même malheureuse, elle ne veut pas se déjuger et assume son erreur pour le reste de sa vie. Après l’illusion puis le déni, la bêtise. Décidément, le lecteur ne peut pas aimer Isabel.

Au long de ces centaines de pages, Henry James alterne les tableaux d’exposition avec les scènes de théâtre. Il excelle à rendre les conversations mondaines et analyse de façon maniaque les ressorts psychologiques d’une décision. C’est tout l’intérêt qui demeure pour ce roman d’un monde révolu où les riches entre eux décidaient du sort du monde et n’avaient pour tout sentiment que leur intérêt pécuniaire, jouant avec les passions des autres par amusement. Ils savaient que « le devoir » et « les liens sacrés du mariage » empêcheraient de facto toute velléité de liberté. Un beau monde que ce monde ancien !… Avec l’explosion des réactions conservatrices et du retour aux religions, il revient.

Henry James, Un portrait de femme (A Portrait of a Lady), 1881, 10-18 2011, 688 pages, €10.20

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

DVD Portrait de femme de Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Barbara Hershey, Mary-Louise Parker, Martin Donovan, Filmédia 2010, €13.00 

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Yasushi Inoué, Histoire de ma mère

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Ce livre n’est pas un roman mais un récit en trois chapitres de la lente dégradation de vieillesse chez la mère de l’auteur.

Bon pied, bon œil, la vieille japonaise à 85 ans ramasse encore les feuilles mortes dans le jardin. Son mari, médecin général dans l’armée, est mort. Les deux s’étaient retirés à la campagne, dans la région d’Izu, leurs enfants s’étant dispersés à Tokyo, Hiroshima et ailleurs. L’auteur, son frère et ses sœurs, ainsi que leurs enfants respectifs déjà grands, analysent d’un œil critique et affectueux cette grand-mère qui perd peu à peu la mémoire.

Ce n’est peut-être pas vraiment Alzheimer, mais la sénilité : des pans entiers de souvenirs s’effacent, non comme s’ils n’avaient jamais existé, mais comme s’ils étaient refoulés dans l’inconscient. L’un des petits-fils note que seuls surnagent les souvenirs malheureux, tandis que les heureux sont tenus pour acquis. Peut-être parce que les tourments marquent plus une vie que les bonheurs au Japon ?

Progressivement, avec le grand âge, la remémoration recule d’une décennie ou deux, retombant en enfance ou presque. Elle évacue les dizaines d’années vécues avec son mari pour ne parler un temps que d’un jeune homme dont elle était amoureuse, mort de fièvre à 17 ans alors qu’elle en avait 9.

La vieille femme s’enferme peu à peu dans son monde reconstruit, entouré de murs mentaux, ce qui l’isole de sa famille et des autres. La seule chose qui lui importe sur la fin est le carnet de funérailles, où son mari a noté les dons faits à chaque décès des voisins et amis. Le sentiment du devoir social est resté vif et l’obsession vieillarde est de rendre la politesse.

yasushi inoue

En revanche, elle prend sa fille, qui s’occupe d’elle, pour une quelconque bonne, tandis que l’auteur, son fils aîné, est jugé mort depuis trois jours, au simple vu de son bureau en désordre. C’est que le cerveau fonctionne sans souvenirs, avec ces « sensations de situation » qui lui viennent du seul présent. Même la confrontation au réel suscite le déni, comme ce verger de prunier en fleurs, jadis, au village, qui est aujourd’hui réduit à un vieil arbre tordu et décrépi.

Écrit de façon très humaine, avec tact, cette histoire de fin de vie est universelle. La mère meurt juste avant son 90ème anniversaire, plus par solitude autiste que par usure physique. Peut-être parce que la déchéance avant la mort est ce qui nous attend tous, l’auteur se préoccupe de noter ces instants précieux comme autant d’étapes d’un chemin de vie qui se termine.

Yasushi Inoué, Histoire de ma mère, 1977, Stock Bibliothèque cosmopolite 2004, 200 pages, €7.65

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Rohinton Mistry, L équilibre du monde

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Le voyageur qui en revient ne se déprend pas facilement des Indes. Le moyen de prolonger le voyage et de l’approfondir passe par la littérature. Fort intéressante, parce que plus universelle sans doute, est celle produite par les Indiens émigrés dans le reste du monde. Rohinton Mistry est de ceux-là. Né en 1952 à Bombay dans une famille parsie (de religion Zoroastrienne), il émigre au Canada en 1975, année de l’instauration en Inde l’état d’urgence destiné à « nettoyer » le pays par la destruction de bidonvilles et les campagnes de stérilisation tournées vers les pauvres.

Mistry travaille dans une banque à Toronto ; il est au cœur des flux, aussi bien financiers que commerciaux qui sont, in fine, humains. Ses romans reflètent cette condition, attentifs aux débits et aux crédits des personnages tout comme au grand mouvement de l’histoire. Cette « mondialisation » littéraire d’un Indien écrivant en anglais depuis les Amériques ne répond pas (comme souvent) aux fantasmes réactionnaires et naïfs des antimondialisation : loin d’uniformiser le style ou l’histoire, la distance de l’exil accentue au contraire les particularismes. Mais elle les met en perspective dans l’universel.

L’Équilibre du monde est un roman de 686 pages qui se déroule de 1975 à 1984 dans l’Inde des villages, mais surtout à Bombay. La narration est très enracinée dans le local, mais son écriture est fluide et directe, à l’anglaise, récompensée dans les milieux littéraires canadiens par de nombreux prix. Mondialisation n’est pas uniformisation et Rohinton Mistry le prouve. Elle réalise plutôt l’idéal humaniste des Lumières : rendre l’individuel, le local ou l’enraciné aussi « global » que possible, en montrant toute l’humanité qui est au cœur de sa moindre composante.

L’Équilibre du monde (A Fine Balance est le titre anglais) vise à saisir la complexité de l’Inde au travers de destins individuels confrontés aux moments de crise. Comment être jeune femme, veuve, et néanmoins indépendante dans une Inde régie par la famille, commandée par le père ou le frère aîné, les communautés de caste et de religion, et le volontarisme moderniste des partis politiques ? Dina embauche deux tailleurs pour coudre des robes de mode qu’elle sous-traite à un grossiste qui les livrera à une boutique new-yorkaise. Dina prend un étudiant en pension. Avec ces deux revenus, elle peut demeurer dans son appartement d’un quartier secondaire de Bombay. Mais des liens se tissent entre les trois hommes et avec elle, des liens qui mettent en cause toute l’épopée de l’Inde indépendante dont le modernisme s’arrache avec peine au passé.

Le poids des traditions pèse sur les femmes, surtout veuves, le poids des castes pèse sur les métiers dans les villages, le poids de la corruption pèse sur la ville où mendiants et habitants sans logis sont exploités pire qu’à l’usine. La modernité fait qu’à l’inverse d’autrefois, les destins se croisent : les trains permettent la liaison géographique, la participation politique permet d’éprouver les valeurs universelles, l’exportation permet la liaison économique, fournissant en travail toute une population flottante en rupture de banc du réseau d’échanges traditionnels. Tout cela libère du passé, mais enchaîne à nouveau par ignorance des nouvelles règles… Il s’agit ici de l’éternelle adaptation des mentalités aux changements, le jamais atteint et toujours en gestation « équilibre du monde ».

1975 : Maneck, 17 ans, rencontre dans le train deux tailleurs de basse caste qui sont embauchés chez sa logeuse. 1984 : Maneck, 26 ans, revient du Golfe persique où il est allé « faire fortune ». Chacun est montré in situ, piégé par ses origines, enchanté par l’enfance puis englué par l’histoire. Chaque devoir social est une épreuve, de tout bien sort inévitablement un mal, nul ne fait jamais revivre les jours heureux, telle est la sagesse populaire. Chacun doit à l’inverse se reconstruire chaque jour, « le temps engloutit les efforts et la joie des humains » (p. 657). L’existence est un patchwork, comme celui que compose Dina avec des chutes de tissu. Chaque fragment lui rappelle un moment, un jour heureux ou malheureux évanoui, qui ne reviendra pas. Car « la perte est essentielle. La perte est une partie et une parcelle de cette calamité appelée la vie » (p.632). L’existence est une bigarrure, jusqu’à être broyée par l’histoire, parfois. La violence ambiante d’un pays qui se désenglue des lourdes traditions conduit à l’impuissance et incite au repli sur son petit quotidien. Ne dirait-on pas la France d’aujourd’hui ?

Le roman se lit bien, moins naïvement lyrique que le style Victor Hugo, moins fasciné par l’ordure que le style Émile Zola, moins lyriquement progressiste que le style Jean Jaurès. Nous ne sommes pas en France, le style Rohinton Mistry est celui d’un Indien, pétri d’humanité malgré le destin implacable, mais pas naïf au point de croire – comme nos bobos littéraires – changer le monde. L’écriture, très réaliste, le souci minutieux du détail, marquent la façon qu’ont les gens de se reprendre face à l’adversité. La tradition immobile comme la politique en marche sont des engrenages qui broient quand on n’est pas servi.

Le style de l’auteur est ici au service de son message, son réalisme n’est pas « contre » l’idéalisme d’avant, mais « pour » montrer la vie au ras des existences. Pas de misérabilisme « à la française » mais un optimisme obstiné envers l’homme qui se relève toujours tant qu’il est vivant. Cette attention à l’étincelle d’humanité en chacun, telle l’étincelle divine de Zoroastre, cette attention aux marges de l’histoire qui, parfois, la font dévier – disent que nul destin ne se maîtrise, mais que nulle vie n’est insignifiante.

La fin n’est pas hollywoodienne, l’auteur en prend le contre-pied même (volontairement ?). Les protagonistes ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants – l’Inde, c’est aussi cela. Mais « laissez-moi vous dire un secret : une vie inintéressante, ça n’existe pas » (p.675).

Rohinton Mistry, L’Équilibre du monde (A Fine Balance), 1995, Livre de poche 2003, 896 pages, €8.17

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