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Georges Simenon, Maigret à New York

Lire un Maigret est rafraîchissant. Outre le format court, les phrases simples, la psychologie empathique, Simenon a l’art de nous plonger dans un milieu, une société. Et New York en 1946 est très exotique à nos yeux. C’est encore une ville de province, une mosaïque d’immigrants de fraîche date, des quartiers ségrégués sur lesquels règne toujours une mafia. Même les hommes d’affaires les plus riches n’échappent pas à cette emprise. Et Maigret, ex-commissaire parisien en retraite, qui a beaucoup vécu et beaucoup vu, le comprend en s’imprégnant de l’atmosphère, comme il sait si bien le faire.

L’histoire n’a pas grand intérêt, une paternité niée puis reconnue avec remord, un chantage financier, deux fils adultes qui ne se connaissent pas. Mais suivre la piste est ce qui intéresse le lecteur plus que la fin. Comment Maigret va-t-il saisir ce qu’il voit, ce qu’on lui dit, ce qui survient ?

Déjà, juste après-guerre, le commissaire était à la retraite à 55 ans. Il avait donc fait 32 ans de carrière, au lieu des 43 qu’on réclame aujourd’hui. C’est que le baby boom annonçait une cohorte de travailleurs prêts à payer leur retraite aux vieux – contrairement à aujourd’hui, où l’égoïsme et l’hédonisme, sans parler des excès du « féminisme », n’incitent plus à s’engager pour élever des enfants. Ensuite, le Parisien se « retirait » à la campagne, à Meung-sur-Loire près d’Orléans dans le Loiret, 3200 habitants en 1946, pour jouir de son repos mérité, auprès de sa femme bonne cuisinière, de sa pipe favorite et des joueurs de belote du café.

C’est donc un Maigret rassis, mais au plein de son expérience, qui est sollicité par un jeune homme de 19 ans, Jean Maura, étudiant en droit à Paris, parce qu’il croit son père, homme d’affaires à New York, en grand danger. Joachim dit « John » Maura est propriétaire de machines à sous qui rapportent gros. Son notaire parisien s’inquiète de mouvements de capitaux récents qui affectent sa fortune. Monsieur d’Hoquélus, notaire sérieux, veut que le jeune homme (pas encore majeur à cette époque où ce n’était qu’à 21 ans) soit assisté d’un homme qui ait une expérience de police. Maigret est dubitatif sur cette mission privée, mais accepte pour aider la jeunesse.

A cette époque antique de nos grands-parents, on prend encore le paquebot pour rallier New York via Le Havre. Le navire aborde la ville-monde avec la douane et l’immigration en inspection obligatoire avant de débarquer sur le quai de la French Line. C’est là que le commissaire perd l’étudiant. Il se rend à l’hôtel Saint-Regis, où lui est réservé une chambre, et où loge John Maura. Qui ne reçoit personne, n’a pas vu son fils Jean, n’était même pas au courant de sa venue. Son secrétaire, le jeune McGill, joue les entremetteurs, séducteur et ferme en alternance. De quoi alerter Maigret qui a un sixième sens sur les comportement des autres. Le « gamin » a-t-il été enlevé ? Maura dit qu’il va le faire rechercher, et que la mission de Maigret s’arrête là.

Mais le policier active ses contacts à New York, acquis durant sa vie active. Le capitaine O’Brien l’aide, sans s’impliquer, très américain pour le respect (apparent) de la liberté individuelle sacrée, et pour interroger à la machine à café ou devant une bière un « collègue » (par hasard) en charge du dossier. Maigret n’est pas dupe de cette hypocrisie typiquement protestante et prend les renseignements comme ils viennent. Il enquête de son côté, sachant qu’il est suivi par un « méchant », un tueur de la Mafia. Mais c’est lorsqu’un vieil italien qui a créé un pressing en travaillant dur (à l’américaine) est tué par une voiture, qu’il se fâche tout d’un coup. La disparition de Jean Maura, les cachotteries de John Maura, le suiveur tueur qui désigne les pistes à abattre avant qu’elles ne parlent, c’en est trop. Un grand coup de pied dans la fourmilière s’impose. Et Maigret va le donner à sa manière.

L’auteur, dont on sait qu’il ne connaît pas la fin de ses intrigues avant de l’avoir écrite, nous livre sa méthode d’écriture. Elle est celle de l’enquêteur Maigret, qui s’imprègne avant d’aborder une quelconque hypothèse (tout le contraire des flics de série télé). « Pendant des jours, parfois des semaines, il pataugeait dans une affaire, il faisait ce qu’il avait à faire, sans plus, donnait des ordres, s’informait sur les uns et sur les autres, avec l’air de s’intéresser médiocrement à l’enquête et parfois de ne pas s’y intéresser du tout. » Et puis survenait le déclic, les pièces dispersées du puzzle se mettaient en place. « Les personnages du drame venaient, pour lui, de cesser d’être des entités, ou des pions, ou des marionnettes, pour devenir des hommes. » Maigret se mettait dans leur peau, raisonnait comme eux, voyaient les choses par leurs yeux. Et il comprenait. Ce n’était pas conscient, mais les petits détails qu’il avait observés et engrangés prenaient leur sens.

John Maura était ce petit immigrant violoneux de Bayonne, venu avec un comparse faire fortune aux States, amoureux de la même femme. Il avait fait un fils à l’épouse délaissée, avait cédé la femme à son ami revenu, avait fait un autre fils avec une autre, s’interdisant d’aimer le premier, envoyé dans une famille d’accueil. Le passé l’a rattrapé, et l’a fait chanter. Il a désormais deux fils – qu’il aime, même s’il ne leur a pas toujours dit – et doit faire avec.

Nous sommes bien loin de l’orgueil bouffon de la Trompe Tour et de la vanité dorée du Trompe Kennedy Centre, de la chasse aux immigrants et à l’irrespect des libertés sous le néo-fascisme trompeur… Un autre monde que ce New York d’hier.

Georges Simenon, Maigret à New York, 1947, Livre de poche 2002, 189 pages, €6,90, e-book Kindle €7,99

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